Pure délire à New Delhi…
Emmanuel Macron n’a pas mâché ses mots. Devant les étudiants indiens, il qualifie la défense d’un « free speech » absolu sur les réseaux de « pure bullshit » voire même de « connerie ». La liberté d’expression, a-t-il expliqué, n’aurait guère de sens si « personne ne sait comment on est guidé » par les algorithmes.
Liberté, oui… mais sous contrôle « éclairé » !
Pendant ce temps, à Washington, l’administration de Donald Trump prépare un portail au nom évocateur : « freedom.gov ». Objectif affiché : permettre aux Européens perdus d’accéder à des contenus retirés ou bloqués par des gouvernements félons — qu’il s’agisse de discours classés comme haineux, de propagande ou d’informations jugées problématiques par les régulateurs. Le projet s’inscrit dans une critique assumée des règles européennes comme le Digital Services Act, accusées de restreindre la fameuse Liberté d’expression.
Deux capitales. Deux philosophies… Un mot en commun : liberté.
Ici la scène a quelque chose d’ironique, toujours avec ce petit côté « en même temps », marque de fabrique de plus en plus insupportable tellement le grand écart devient flagrant. En 2020, au cœur d’un débat brûlant sur la liberté d’expression, Emmanuel Macron déclarait avec fermeté :
« La loi est claire : nous avons droit au blasphème, à critiquer, à caricaturer les religions. »
Un plaidoyer vibrant pour un principe républicain non négociable. La liberté d’expression d’abord, comme socle intangible, même quand le propos peut choquer.
Depuis, le discours s’est déplacé : l’ennemi est devenu le contenu excessif, aidé par un algorithme opaque. Du coup, la liberté n’est plus un droit individuel, mais un problème d’architecture technique.
« Algorithme libre mais totalement transparent », a-t-il lancé en Inde. On imagine déjà la devise gravée sur le fronton de la « République Numérique »…
Pendant ce temps, à Washington, on élabore une réponse d’un tout autre style. Et si l’Europe vacille côté libertés, les US diffuseront. Si les contenus sont bloqués, l’autre côté de l’Atlantique les rendra accessibles. Comment ? Grâce au portail « freedom.gov », ce nouveau jouet « pure tech » évoqué par des sources à Reuters, qui pourrait même intégrer des outils permettant d’accéder aux contenus comme si l’on naviguait depuis le sol américain.
Là où Paris parle de responsabilité, Washington parle d’accès.
Là où Bruxelles invoque la protection contre la haine et la désinformation, l’administration Trump évoque la défense de ces voix qu’elle estime étouffées.
On en viendrait presque à voir se dessiner une nouvelle ligne Maginot, avec d’un côté l’Europe en gardienne d’un dogme quasi stalinien, et de l’autre une Amérique en sanctuaire d’un numérique façon premier amendement.
Un paradoxe savoureux pour qui se remémore 2020 et sa « liberté d’expression », brandie comme bannière indiscutable. En 2026, tout cela devient suspect, surtout si non assorti de la sacro-sainte « totale transparence algorithmique ». Entre les deux, une pandémie, une guerre à la porte de l’Europe, et des montagnes de désinformation, sur fond d’explosion d’une intelligence artificielle responsable de bien des maux.
« Nous sommes à la traîne par rapport aux États-Unis comme par rapport à la Chine, mais on est dans la course », a également déclaré Emmanuel Macron en Inde, à propos de l’IA. Peut-être est-ce cela, le fond du sujet : la bataille technologique deviendrait-elle, elle aussi, une bataille idéologique ?
Car derrière les mots « bullshit » et « freedom.gov », se joue une divergence profonde sur fond de liberté non négociable, même jusqu’à l’excès, d’un côté, et de l’autre un droit « fondamental » très étroitement articulé avec, régulation, modération et responsabilité des plateformes ?
Débats qui dépassent les hommes, et opposent deux modèles, politiquement et juridiquement. Une Europe, marquée par son histoire, qui limite strictement certains discours (apologie du terrorisme, incitation à la haine raciale…), et des États-Unis, protégés par un inflexible premier amendement, et leur président qui entend en faire profiter au Vieux Continent décadent.
Le portail américain, s’il voit le jour, sera perçu en Europe par les élites comme un défi direct. Mais Trump « aura prévenu »… Si vous fermez les portes, nous ouvrirons les fenêtres.