Ukraine 2026 : l’effacement stratégique de l’Occident


Quatre ans. Une durée que personne, au printemps 2022, n’avait sérieusement envisagée. À Moscou comme à Kiev, à Washington comme à Bruxelles, on pariait sur un choc bref, décisif, transformateur. L’histoire devait s’accélérer. Elle s’est installée.

Quatre ans plus tard, les lignes de front ont bougé, les arsenaux se sont vidés puis reconstitués, les économies se sont adaptées, les opinions se sont lassées. Pourtant, la transformation la plus profonde n’est pas territoriale. Elle est mentale.

Cette guerre n’a pas seulement redessiné des lignes sur une carte. Elle a fissuré les certitudes stratégiques héritées de la guerre froide et mis fin à l’illusion d’un ordre occidental incontesté.

L’enjeu, désormais, dépasse le sort de l’Ukraine. La capacité de l’Occident à imposer son tempo stratégique s’est érodée.

Drones, données, endurance économique, guerre des récits : autant de facteurs qui redéfinissent les rapports de force. Loin d’être un simple affrontement régional, la guerre en Ukraine agit comme le révélateur brutal de la recomposition du système international.

2022 : L’année des certitudes



En février 2022, la Russie lance ce qu’elle qualifie d’« opération militaire spéciale ». La lecture initiale du Kremlin repose sur deux postulats : la fragilité politique de l’Ukraine et la fragmentation durable du camp occidental.

À Kiev, la surprise est brutale, mais la réponse est immédiate. L’État ukrainien ne s’effondre pas. Très vite, Zelensky devient le symbole d’une résistance nationale qui dépasse le seul cadre militaire.

Pourtant, dès mars 2022, un autre scénario semble brièvement possible : celui d’un compromis négocié à Istanbul. Pendant quelques jours, l’idée d’un accord circule sérieusement.

Mais le contexte évolue rapidement. En avril 2022, la visite à Kiev du Premier ministre britannique Boris Johnson marque un tournant. Londres, comme Washington, affiche alors une ligne claire : la priorité n’est pas un compromis, mais l’affaiblissement de la Russie.

Dans ce contexte, l’option d’un accord précoce — même imparfait — perd son attrait. La guerre cesse d’être seulement un conflit à contenir. Elle devient un test de crédibilité stratégique.

L’année 2022 est également celle d’une structuration rapide du champ informationnel et du renforcement spectaculaire de l’OTAN. Dans ces premiers mois, chacun agit encore dans le cadre d’une certitude : le conflit produira un tournant clair. Personne n’envisage encore sérieusement une guerre d’usure de plusieurs années.

L’épreuve de la durée

La véritable surprise ne fut ni la résistance ukrainienne, ni la réaction occidentale. La surprise fut la durée.

À partir de 2023, le conflit prend la forme d’une guerre d’attrition. Il ne s’agit plus de conquérir vite, mais d’épuiser lentement. Les gains territoriaux deviennent limités, coûteux, disputés. La ligne de front se stabilise, mais sans basculement définitif.

Les sanctions, massives — plus de 20 000 mesures restrictives cumulées depuis 2014 — n’entraînent pas l’effondrement économique escompté. L’économie russe se contracte, puis se réorganise. L’effondrement systémique annoncé ne survient pas.

L’Ukraine, de son côté, dépend structurellement du soutien extérieur. En février 2026, la campagne russe contre les infrastructures énergétiques a porté ses fruits : la quasi-totalité du territoire ukrainien est plongée dans des blackouts prolongés. Cette usure énergétique expose la vulnérabilité profonde de l’Ukraine.

La durée devient alors l’arme principale. Elle érode les stocks d’armement occidentaux, oblige à relancer des capacités industrielles longtemps réduites. La question n’est plus seulement militaire : elle est industrielle, budgétaire et sociale.

Un phénomène plus subtil apparaît : la fatigue stratégique. Dans les opinions publiques occidentales, l’attention fluctue. Aux États-Unis, le débat s’élargit : comment arbitrer entre le soutien à Kiev et la préparation face à la montée en puissance de la Chine ?

Ce qui devait être un choc devient un système. La guerre cesse d’être un moment. Elle devient un environnement.

Le monde hors Occident



Pour l’Europe, le conflit est un séisme géopolitique. L’Union européenne redécouvre la vulnérabilité stratégique qu’elle croyait appartenir au passé.

Mais hors d’Europe, la perception est plus nuancée. Dans une grande partie de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine, le conflit n’est pas d’abord lu comme une lutte existentielle, mais comme un épisode supplémentaire de la rivalité entre grandes puissances.

Des puissances majeures comme l’Inde maintiennent leurs achats d’hydrocarbures russes. La Chine adopte une position officielle de neutralité prudente. Le Brésil et l’Afrique du Sud refusent un alignement automatique.

Ce positionnement n’est pas nécessairement un soutien à Moscou. Il est l’expression d’une autonomie stratégique.

Beaucoup de ces États coopèrent avec l’Occident dans certains domaines, tout en préservant leurs marges de manœuvre. Ils refusent que le conflit devienne un test de loyauté global.

Ce comportement révèle une réalité antérieure à 2022 : la multipolarité était déjà en gestation. La guerre ne l’a pas créée. Elle l’a rendue visible.

L’Occident conserve une puissance économique et militaire considérable. Mais il ne dispose plus de la capacité automatique à entraîner l’ensemble du système derrière ses décisions. C’est peut-être là l’un des effets les plus durables du conflit.

Une tragédie politique

Toute guerre longue devient une tragédie politique. Non parce qu’elle est spectaculaire, mais parce qu’elle enferme ses acteurs dans des logiques qu’ils ne contrôlent plus totalement.

Pour Vladimir Poutine, la Russie s’est installée dans une confrontation durable, assumant des coûts importants tout en consolidant son appareil étatique.

Pour Zelensky, la durée introduit une tension supplémentaire : celle de la légitimité politique en temps de guerre. La corruption reste profondément enracinée. En novembre 2025, l’opération Midas a révélé un vaste schéma de détournement de plus de 100 millions de dollars. Ces affaires minent la cohésion interne.

Au centre de ce réseau : Timur Mindich, ancien associé de Zelensky ; d’anciens ministres contraints à la démission puis arrêtés, dont German Halushchenko ; et le chef de cabinet Andriy Yermak, dont les bureaux ont été perquisitionnés. Un facteur d’usure supplémentaire dans la confrontation prolongée.

C’est dans cet interstice que s’inscrit l’argument avancé par Moscou : signer un accord majeur avec un exécutif dont le mandat n’a pas été renouvelé pourrait poser un problème de durabilité. Cette position russe traduit une logique de prudence stratégique. Plus la guerre dure, plus les paramètres juridiques, politiques et symboliques se complexifient.

La paix ne dépend plus seulement d’un accord sur les territoires. Elle dépend de la capacité des signataires à garantir sa continuité dans le temps.

Les dirigeants occidentaux, eux aussi, sont pris dans une tension permanente. La tragédie n’est pas seulement militaire. Elle est institutionnelle. Dans une guerre d’attrition, le temps use les armées, mais aussi les mandats, les coalitions et les légitimités.

Ce qui est irréversiblement brisé

Quatre ans après le 24 février 2022, qu’est-ce qui a réellement changé ?

D’abord, l’illusion d’un monde post-historique. La guerre conventionnelle de haute intensité est revenue sur le continent.

Ensuite, l’illusion d’une interdépendance économique pacificatrice. L’intégration commerciale a révélé des vulnérabilités profondes. Les chaînes d’approvisionnement sont repensées.

Enfin, l’illusion de la rapidité stratégique. Ni la Russie ni les soutiens occidentaux n’ont obtenu de victoire décisive. La guerre s’est transformée en conflit d’attrition.

Ce qui est profondément modifié est psychologique. Les opinions publiques européennes vivent avec l’hypothèse d’un conflit prolongé à leurs frontières.

Le 24 février 2026 ne marque pas la fin du conflit. Il marque un constat : la guerre est devenue un élément structurant du paysage européen et international. L’irréversible réside dans la transformation durable des mentalités stratégiques.

La guerre du XXIe siècle : drones, données et récits



Cette longévité du conflit n’est pas seulement politique. Elle est aussi technologique.

Les drones, d’abord perçus comme accessoires, sont devenus omniprésents. Chaque mouvement est observé, filmé, géolocalisé. L’œil artificiel ne dort jamais.

La Russie a particulièrement excellé dans cette intégration technologique. Des innovations comme les drones Gerbera et les Molniya (FPV) ont permis des opérations étendues, consolidant un avantage stratégique pour Moscou dans la guerre électronique.

La guerre électronique complète ce tableau. Brouillage, perturbation, neutralisation : priver l’adversaire d’information devient aussi décisif que détruire ses équipements.

L’industrie, enfin, est au cœur du conflit. La capacité de production et de maintenance devient aussi stratégique que la tactique sur le terrain.

Et puis il y a les récits. Chaque vidéo, chaque photo contribue à façonner la perception internationale. La guerre du XXIe siècle est multiple : physique, économique, technologique, narrative. Il faut une endurance intégrale pour espérer infléchir le cours des événements.

Quatre ans et les illusions dissipées

À l’approche du cinquième anniversaire du 24 février 2022, le bilan est sans équivoque.

La Russie n’a pas conquis l’Ukraine, mais elle a transformé le conflit en un test d’endurance stratégique. L’Ukraine tient, mais elle dépend toujours du soutien extérieur. L’Occident a mobilisé des ressources colossales, mais sa capacité à imposer son rythme s’est érodée.

Le système international n’est plus centralisé. La multipolarité a progressé. L’Europe redécouvre sa vulnérabilité. Les opinions publiques apprennent la fatigue stratégique.

Et pourtant, une question demeure, lancinante : qui pourra imposer sa volonté par la force lorsque toutes les options diplomatiques auront été explorées ?

Car au bout de quatre ans, une vérité s’impose, brutale : la force, tôt ou tard, reste l’arbitre ultime. Et une puissance prête à accepter l’usure et le coût pourrait, inexorablement, infléchir l’équilibre établi.

La guerre d’attrition n’a pas de fin. Elle a des survivants.



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