Alors qu’une assemblée générale antifasciste s’est vue refuser l’accès à la maison des associations de Lorient par la mairie, celle de Quimperlé, elle, a autorisé, ce samedi 21 février 2026, un rassemblement en hommage à Quentin Deranque, militant néo-nazi. Cet hommage a déclenché la mobilisation des habitant·es de Quimperlé. Reportage sur ce « tapis rouge » offert au fascisme et la résistance antifasciste qui s’y oppose.
Quentin Deranque, 23 ans, est mort à Lyon le 12 février 2026, après avoir été gravement blessé lors d’une violente altercation survenue en marge d’une conférence à l’IEP (Sciences Po) de Lyon, sur « le thème des relations entre l’Union européenne et les gouvernements européens dans le cadre du conflit au Proche-Orient ». Cette violente altercation a eu lieu en parallèle d’un rassemblement impliquait le collectif identitaire Némésis, qui protestait contre la participation de l’eurodéputée Rima Hassan.
Quentin Deranque était un militant néofasciste ayant fréquenté la section locale de l’Action française, mouvement national‑royaliste d’extrême droite français. Il a notamment été cofondateur en 2025 d’un groupuscule néofasciste nommé Allobroges Bourgoin, implanté en région iséroise, et proche de réseaux radicaux néofascistes. Il a participé à des rassemblements liés à des mouvements identitaires ou nationalistes, comme le Comité du 9 Mai (associé à la mouvance néofasciste).
L’antifascisme quimperlois mobilisé pour des « valeurs de solidarité, d’égalité et de respect »
Lorsque les habitant·es de Quimperlé ont découvert qu’un hommage à ce militant néofasciste était autorisé le samedi 21 février 2026, organisé par un ancien candidat de Reconquête, une mobilisation antifasciste s’est organisée.
« Ce samedi 21 février à 14h30, au prétexte d’un hommage à Quentin Deranque, l’extrême droite se rassemblera place Charles de Gaulle à Quimperlé. Face à cette initiative, nous appelons à une mobilisation citoyenne, pacifique et déterminée, pour affirmer haut et fort nos valeurs de solidarité, d’égalité et de respect. Face au déferlement réactionnaire en cours, nous, habitant·es du pays de Quimperlé, appelons celles et ceux qui ne se reconnaissent ni dans l’exclusion ni dans la nostalgie autoritaire la plus rance à s’opposer fermement à ce qu’un tel rassemblement puisse se tenir dans notre ville. Ils voudraient que le silence fasse loi, que l’habitude de la peur l’emporte, que la résignation devienne paysage. Que notre présence dise simplement ceci : ici, la peur ne gouverne pas. »

C’est par ce communiqué diffusé dans l’urgence que des habitant·es du pays de Quimperlé ont appelé au rassemblement antifasciste. Marie*, habitante de Quimperlé qui a rejoint ce rassemblement antifasciste nous raconte : « Je dirais qu’on était environ 200 personnes, donc beaucoup plus que le rassemblement en hommage à Deranque qui comptait une cinquantaine de personnes au maximum. Le rassemblement était très pacifique, nous nous sommes retrouvé·es à partir de 14 heures sur la place Hervo, autour des Halles de Quimperlé, et nous sommes resté·es pendant 1h30 environ. »
« Des gens ont convergé de différentes villes du Finistère pour soutenir l’antifascisme. Des slogans ont été scandés dont « siamo tutti anti fascisti » (ndlr : slogan italien signifiant « Nous sommes toustes antifascistes »), « pas de facho ni en ville ni en campagne », ainsi que des chants de chorale. En parallèle, le rassemblement pour Deranque a été très bref, les gens sont parti·es tôt, vers 15 heures. »
Juliette*, également habitante de Quimperlé se réjouit : « Ça a fait beaucoup de bien à toustes de voir qu’on était si nombreuxses, de voir que tant de monde a répondu à l’appel ! C’était très intergénérationnel, représentatif de la population de la ville. On a vu un Quimperlé deter’ et bienveillant ! Et les prises de paroles et les chants de chorale ont donné beaucoup d’énergie pour les combats à mener ! »

Une forte présence policière, armée de lanceur grenade et de LBD, est remarquée entre la place Charles de Gaulle, lieu de l’hommage fasciste, et la place Hervo, lieu du rassemblement antifasciste. Marie témoigne : « Il y a eu la proposition que le rassemblement antifasciste rejoigne la place Charles de Gaulle, une fois que l’hommage à Deranque était terminé et que la place était libre, mais la police a refusé, indiquant qu’elle avait l’ordre de ne pas laisser passer les habitant·es de Quimperlé opposé·es à cet hommage. » Elle ajoute que « les forces de l’ordre ont fouillé les sacs des personnes venu·es place Hervo ».
Pour cette habitante quimperloise, ce dispositif répressif fait écho à celui qui avait été déployé pour la mobilisation du 10 septembre 2025 : « Certains policiers ont annoncé venir d’ailleurs, les forces de l’ordre n’étaient pas que de Quimperlé »
Le fascisme protégé, l’antifascisme réprimé
Cette protection du fascisme par les forces de l’ordre, allant de paire avec la répression de l’antifascisme, est une mécanique qui se répète. Le samedi 25 février 2023 à Saint-Brévin-les-Pins, des militants d’extrême droite (Reconquête, Civitas, Riposte Laïque et autres collectifs fascistes) avaient manifesté contre un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA). Saluts nazis à l’appui, ils ont été couverts par un important dispositif policier. En parallèle, les 1 200 personnes venues soutenir les exilé·es et dénoncer la manifestation fasciste ont été nassées, filmées et contrôlées par 300 policiers. Quelques semaines plus tard, la maison du maire Yannick Morez, soutien du projet de CADA, avait été incendiée.
Cette normalisation du fascisme – alors même que les mobilisations de soutien à la Palestine, dont le peuple subit un génocide, sont régulièrement interdites – s’illustre de manière flagrante par l’hommage au militant néo-nazi Quentin Deuranque qui à lieu à Lyon ce samedi 21 février 2026.
Cet hommage a été organisé par Aliette Espieux. Cette dernière est porte-parole de la Marche pour la Vie, un mouvement catholique contre l’avortement et l’euthanasie, depuis 2019. Elle côtoie Academia Christiana, un mouvement catholique traditionaliste. Elle est également mariée à un néonazi, Eliot Bertin, qui était à la tête du groupuscule violent Lyon Populaire, dissous en 2025 pour apologie de la collaboration avec le nazisme et incitation à la haine contre les étrangers.
Ce samedi 21 février 2026, dans le cortège, des salut nazis ont été perpétuées parmi les premiers rangs. Des insultes homophobes et racistes ont fusé, notamment « À bas les bougnoles, à bas les PD », malgré les tentatives de dissimulation du service d’ordre.
Cette décomplexion fasciste est corroborée par Dav Shariaty qui sonne l’alerte : « À Rennes, un des manifestants porte une veste Helly Hansen aux initiales HH. Ils se défendront du dogwhistle en disant que ce sont de très bonnes vestes, mais un néo-nazi ne saurait ignorer le sens des lettres HH ou du nombre 88, alors nous n’ignorons pourquoi ils les portent. Veste qu’avait portée le député RN, Julien Odoul. »

Une terreur fasciste en pleine expansion
L’hommage à Quentin Deuranque s’inscrit dans un climat de violence fasciste déjà bien installé. Le 17 février 2026, des hooligans néonazis ont attaqué un bar à Toulouse, frappant plusieurs personnes. Les victimes racontent que les assaillants cagoulés étaient armés d’une chaîne de vélo, d’une matraque télescopique et d’un couteau, scandant « Justice pour Quentin ».
Cette escalade n’est pas un fait isolé. Le 16 février 2025, à Paris, la section locale de Young Struggle organisait la projection du film antifasciste Z de Costa-Gavras. Derrière deux portes blindées, un groupe cagoulé et armé de tessons de bouteilles, de casques de moto et d’au moins une arme blanche a tenté de forcer l’entrée. Plusieurs dizaines de néofascistes ont attaqué la projection ; une personne a été poignardée. Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour tentative d’homicide volontaire, et six militants d’extrême droite ont été interpellés.
Le phénomène s’étend également aux campus universitaires. Rien qu’entre le 30 janvier 2025 et mars 2025, le Monde rapportait que cinq faits antisémites dans les campus avaient été signalés, incluant des saluts nazis, avec plusieurs auteurs présumés liés au syndicat étudiant UNI, illustrant la porosité entre certains milieux universitaires et l’extrême droite identitaire.
Quand l’État honore un néonazi et ignore ses victimes
Le 17 février 2026, l’Assemblée nationale a observé une minute de silence en hommage à Quentin Deuranque. Cette initiative, demandée par Éric Ciotti, président du groupe Union des droites Républicaines, a été approuvée en conférence des présidents, avec le soutien de la présidente Yaël Braun‑Pivet. La plupart des groupes parlementaires y ont participé, malgré l’absence de plusieurs députés de La France Insoumise.
À peine quelques semaines plus tôt, d’autres vies humaines avaient été fauchées, victimes directes de la haine promue par Deuranque et son idéologie, mais sans qu’aucune minute de silence ni hommage officiel ne soit organisée.
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El Hacen Diarra, 35 ans, Mauritanien, est mort dans la nuit du 15 au 16 janvier 2026 au commissariat du 20ᵉ arrondissement de Paris, après son interpellation au pied de son foyer de travailleurs. Sa famille dénonce des violences policières.
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Ismaël Aali, 20 ans, a été retrouvé noyé dans un étang glacé près de Lyon le 6 janvier 2026. Le crime a été qualifié de raciste par la justice.
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Aboubakar Cissé, 22 ans, a été poignardé dans une mosquée à La Grand‑Combe (Gard) le 25 avril 2025, alors qu’il préparait la salle pour la prière. L’attaque, accompagnée d’insultes islamophobes, est largement considérée comme un crime raciste et religieux.
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Hichem Miraoui, coiffeur tunisien de 45 ans, a été abattu devant son salon à Puget‑sur‑Argens (Var) le 31 mai 2025, dans un contexte xénophobe clairement identifié.
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Angela Rostas, femme rom d’une quarantaine d’années, a été tuée chez elle le 22 février 2024 alors qu’elle attendait un enfant, dans une attaque visant sa communauté.
Comme le montre le meurtre d’Ibrahim Ali à Marseille le 21 février 1995 par un militant du Front national, ces crimes visent des personnes clairement désignées par la propagande d’extrême droite.
Le contraste est alors saisissant : un hommage officiel est rendu à celui qui incarnait cette idéologie de haine, tandis que les victimes racisées restent oubliées, ignorées par les institutions. Cette dissonance illustre un décalage profond entre le traitement symbolique accordé à certains et la reconnaissance de vies humaines fauchées au nom de l’intolérance et du racisme.

Dans ce contexte, les collectifs Mondon Tribe et pactelyonrespirable expriment dans un communiqué que le registre n’est plus celui de la simple inquiétude mais « un seuil a été franchi » :
« Aujourd’hui, à Lyon, une manifestation d’extrême droite a été autorisée et s’est tenue. Dans le même temps, la photo d’un militant d’extrême droite a été déployée sur un bâtiment institutionnel, l’hôtel de Région. […] Dans un contexte marqué par des actes racistes, des attaques contre des lieux de culte et une restriction répétée des mobilisations écologistes, antiracistes ou de solidarité internationale, ces choix envoient un signal politique extrêmement grave : celui d’une banalisation de l’extrême droite dans l’espace public et institutionnel.
L’État de droit ne se mesure pas seulement aux textes, mais aux symboles qu’il accepte, aux peurs qu’il reconnaît et à celles qu’il ignore. Aujourd’hui, beaucoup de citoyennes et de citoyens, en particulier racisés et musulmans, se sentent moins protégés qu’hier. Cette hiérarchisation implicite des causes, des émotions et des vie met en danger le contrat social. Le Pacte Lyon respirable réaffirme avec force que l’antiracisme, l’écologie et la justice sociale ne sont pas des. variables d’ajustement de l’ordre public. Il y a urgence à faire front contre la normalisation de l’extrême droite et à reconstruire un contrat social fondé sur la l’égalité réelle, la dignité et la sécurité de toutes et tous. »
La résistance bretonne fait masse
Depuis Quimperlé, Émile*, habitant présent lors du rassemblement opposé à l’hommage à Quentin Deuranque, appuie le constat du Pacte Lyon respirable et la nécessité d’un front antifasciste : « C’est comme si tout était inversé : on diabolise la solidarité, tandis qu’on laisse proliférer les discours haineux, racistes. À Quimperlé, on se disait qu’on était épargné·es : on est une ville de gauche, une ville vraiment vivante, tout le monde s’entend bien. Alors quand j’ai appris que même ici, un ex-candidat Reconquête essayait d’importer ses idées nauséabondes, ça m’a mis un coup. On pouvait pas rester sans réagir ! Et c’est ce qu’on a fait : aujourd’hui on est 200 à dire que l’extrême-droite n’a pas sa place à Quimperlé. J’ai reconnu des voisin·es, des commerçant·es, et ça fait vraiment du bien. On sait qu’ici, on va résister. »

Ce front antifasciste breton ne date pas d’hier. À l’automne 2023, le Collectif antifasciste du Morbihan (CAM) avait publié une lettre d’information dénonçant An Tour‑Tan comme un mouvement d’extrême droite implanté à Vannes et appelant à se mobiliser contre la diffusion de ses idées xénophobes et racistes.
À Lorient, des groupes antifascistes luttent contre le groupuscule fasciste La Digue, dénonçant ses attaques ciblées, notamment ses messages homophobes, transphobes et misogynes, ses tentatives de diffusion d’une idéologie nationaliste, ainsi que les agressions répétées contre le bar Le Concept à Lorient. Ce qui a poussé le député Damien Girard à demander sa dissolution en février 2025, toujours sans effet.
À Rennes, l’escalier de l’université Rennes 2 peint aux couleurs LGBT+ avait été vandalisé dans la nuit du 23 au 24 janvier 2025 par des inscriptions homophobes. En réaction, des collectifs antifascistes et étudiants se sont mobilisés pour repeindre l’escalier dans ses couleurs originales, affirmant leur solidarité avec la communauté LGBTQIA+ et leur opposition à l’extrême droite. Cette action symbolise la résistance locale contre les actes de haine et le fascisme.

Ce front s’illustre également par le positionnement de la CGT qui a annoncé que le syndicat « ne transigera jamais sur ses valeurs ». En effet du fait de sa présence aux côtés du candidat Rassemblement national pour les élections municipales 2026 à Lorient (Morbihan), Daniela Tiris a été invitée à quitter la CGT. Le syndicat prône « zéro tolérance pour l’extrême droite ».
En parallèle, Lorient la Combative a annoncé maintenir l’assemblée générale antifasciste, déprogrammée de la maison des associations par la municipalité lorientaise : « L’AG antifasciste régionale sera bien maintenue ! N’en déplaise à Théo Thomas du RN et au maire Fabrice Loher plus prompt à obéir à un parti héritier des fascistes qu’à donner des moyens au milieu associatif. »

Quelle suite pour l’antifascisme breton ? Marie rapporte qu’une prise de parole spontanée a annoncé « la proposition de l’organisation d’un carnaval antifasciste à Quimperlé dans les prochaines semaines ». Une perspective joyeuse qui permet de tenir le front des solidarités.
– Mr Mondialisation
*Les prénoms des personnes interviewées ont été modifiés pour préserver leur sécurité.
Photo de couverture : Mr Mondialisation
