
L’omerta qui régnait jusqu’alors sur les coulisses du rap, la musique la plus écoutée et achetée de cette dernière décennie, vole en partie en éclats, après une enquête, très étoffée, qui met l’accent sur les liens entre le nouveau crime organisé, représenté par des organisations comme la DZ Mafia, et certaines figures, complices ou victimes, du second âge d’or du hip-hop francophone (2015-2025) : Jul, Gims, Koba LaD, SCH, PNL, Maes ou Werenoi, disparu en mai 2025 : « Jamais avant cette décennie, soulignent les auteurs, journalistes de terrains difficiles comme de bilans financiers, l’argent n’avait tant circulé ni attisé la convoitise d’acteurs issus de la grande criminalité, en toute impunité (1). » Leur impressionnant travail ne se résume pas pour autant à la rubrique faits divers et affaires judiciaires en cours, poids du milieu et rôle du blanchiment. C’est toute la boîte à outils de cet écosystème qui est révélée. Contrats, avances, etc. : le détail des alliances financières tissées jusqu’aux frontières de la légalité par des distributeurs (Believe) et des majors du disque (Sony, Warner, Universal), jusqu’alors souveraines, afin d’attirer ces artistes dans leur écurie numérique est édifiant et fera date.
D’Abidjan à Cotonou en passant par Marrakech, l’enquête décrypte aussi avec précision les relations entre de nombreux rappeurs afro-descendants et le continent africain. Car, « dans leur monde, la vieille France est une province, un village d’où ils ont entamé leur ascension ». Sous les tropiques, la réussite leur a permis d’« obtenir ce qu’ils n’auront peut-être jamais en France ». Comme un passeport diplomatique congolais pour Gims, ou un rapport facilité aux dirigeants pour ceux qui se produisent au festival WeLovEya, fondé par le fils de M. Patrice Talon, président (sortant) de la république du Bénin. Quitte à ce que, « en échange d’un vernis cool qu’ils procurent aux réseaux de pouvoir franco-africains », leurs concerts servent à des opérations de soft power pensées au sommet. D’autres, comme Booba, bien que tout aussi « capitalistes purs et durs » que leurs confrères dans la pratique des affaires, prennent soin de s’éloigner du « marigot françafricain » et choisissent de privilégier les juntes néo-souverainistes du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) et leurs relais, comme l’activiste béninois Kémi Seba, déchu de sa nationalité française et condamné pour incitation à la haine raciale, qui se présente comme panafricaniste… Rap… ocalypse now !

En écho aux conclusions de L’Empire (racket toujours plus présent, menaces plus inquiétantes sur les labels, début d’un recul commercial), Mehdi Maïzi constate que « la fête est finie », comme le rappait en 2017 Orelsan (2). Le rap hexagonal est aujourd’hui sur une ligne de crête. « En quelques années, il s’est formé une sorte de bulle autour des rappeurs » qui est prête à exploser, constate ce connaisseur de l’histoire du hip-hop français, et aussi bien de ses emprunts américains. Retraçant l’uniformisation de cette musique urbaine et sa transformation en machine à tubes pop, l’auteur, qui fut jadis chargé de la programmation rap sur Deezer, puis responsable pour le hip-hop chez Apple Music France, revient sur les mutations artistiques engendrées par ces plates-formes d’écoute où « il y a désormais un impératif à capter l’attention de l’auditeur dès la première note ». En comparant les vedettes d’aujourd’hui à celles du premier âge d’or (1995-2000), Mehdi Maïzi fait part de sa déception face au « désengagement » des héritiers, qu’il s’agisse de la Palestine ou de la lancinante progression de l’extrême droite. Il est peut-être temps pour cette génération de rappeurs passée de la marge au centre d’accepter « une cure de dégrisement ».
« Qui prétend faire du rap sans prendre position ? », assénait naguère Calbo, le cofondateur d’Arsenik, dans Boxe avec les mots.