« Vive le régime théocratique, réactionnaire et assassin des mollahs en Iran »
Bon, dit comme ça, c’est un peu raide. Le problème est que j’aurais pu le formuler autrement, n’importe comment, mais par les temps qui courent, c’est ainsi que cela sera interprété.
Un peu comme lorsque tu dis « ce que fait Israël est monstrueux » et qu’on te rétorque que tu viens de révéler ton antisémitisme.
Mince. Il y a des glissements qui se produisent et qui t’ensevelissent dès que tu t’aventures hors des pistes balisées. (T’as pas vu les panneaux, ou quoi ?)
Et la vitesse du glissement est directement proportionnelle à l’incapacité d’admettre une réalité toute bête.
J’aurais pu, par exemple, dire quelque chose comme « dans les conditions objectives actuelles, et eu égard aux enjeux, ma sympathie penche plutôt vers l’Iran ». Là, tu sens que ça glisse.
J’aurais pu ajouter, taquin que je suis, « et j’espère que l’Iran mettra malgré tout et in fine une bonne branlée à Israël et fera saigner les États-Unis ». Là, tu entends gronder sous tes pieds.
Et qui sait ? Dans un moment de délire, j’aurais pu ouvrir les vannes en grand et déverser un « j’aimerais que Tel-Aviv ressemble, même vaguement, à Gaza. » Là, un pan de la montagne se détache et te voilà enseveli.
Pas par des gravats, parce que ce n’est pas un immeuble qui vient de te tomber sur la tête, mais par des platitudes, des clichés, des approximations hasardeuses, des réflexes pavloviens, des phrases répétées en boucle ailleurs et relayées comme si elles étaient le produit spontané d’un esprit perspicace et critique.
Ceux qui ont rasé Gaza pendant deux ans aimeraient nous faire croire que c’est l’Iran qui viole le droit international, sans toutefois préciser lequel. Leur vision de la démocratie, c’est éliminer des chefs d’État et les remplacer par le genre de dirigeant qu’on trouverait facilement en train de flâner en tongs et chemise ouverte sur l’île d’Epstein.
Observons comment le crime est l’écolière habillée en hijab, pas le largage d’une bombe sur elle.
Constatons comment les « différences culturelles » sont respectables, à préserver, à condition qu’elles soient circonscrites dans une tribu indienne perdue quelque part au milieu de l’Amazonie, mais deviennent une menace existentielle lorsqu’elles sont capables à la fois de réciter un poème de Nizami Ganjavi et d’enrichir de l’uranium.
Dans le premier cas, l’esprit occidental trouve que c’est mignon comme tout. Tous ces seins nus, ces bites à l’air, ces sarbacanes aux fléchettes empoisonnées et cette langue à laquelle on ne comprend rien. Maintenez une distance respectueuse, parlez à voix basse. Soyez discrets lorsque vous prenez des images pour votre futur podcast. N’oubliez pas de prononcer quelques réflexions bien senties sur les ravages de la « civilisation » en prenant bien soin de mettre le mot entre guillemets pour souligner l’ironie de votre propos et l’immense recul que votre esprit entrainé est capable de parcourir.
Dans le deuxième cas, l’esprit occidental est rempli de haine à la vue d’un uniforme scolaire et la civilisation (la sienne) est sommée d’intervenir au plus vite pour accomplir son œuvre libératrice et ravageuse. Et nous voilà soudain à court de guillemets, sans une trace d’ironie et comme seul recul celui des armes.
L’esprit occidental, surtout chez ses élites, est plus sensible à la propagande discrètement sexuée et ouvertement suprémaciste à l’israélienne qu’au sort des populations condamnées à subir ses opérations d’émancipation.
On en oublierait que l’esprit occidental a engendré les croisades, l’antisémitisme, le racisme, l’esclavagisme, deux guerres mondiales, le nazisme, le fascisme et toute une flopée de génocides et crimes divers à travers l’histoire.
Ce à quoi l’esprit occidental rétorquera, indigné, que tout ça c’est du passé. C’est vrai qu’il est plus facile de parler du passé que du présent.
Il rétorquera aussi qu’il n’est pas le seul coupable. Ça aussi c’est vrai. Comme il est tout aussi vrai que pointer du doigt les crimes d’un voisin constitue en général la pire ligne de défense devant un tribunal qu’on puisse imaginer.
Mais pourquoi s’attarder sur la question puisqu’on sait déjà que dès demain, aujourd’hui deviendra hier ?
Viktor DEDAJ
le temps passe mais l’indignation reste