Un regard kantien sur le désordre international
À la toute fin du XVIIIe siècle, le philosophe Emmanuel Kant (1724-1804) s’engageait sur le terrain cosmopolitique, et réfléchissait aux conditions d’une « paix perpétuelle ». Sa pensée, fondatrice pour le droit international, reste vivace. Elle éclaire les dynamiques guerrières, les dilemmes sécuritaires, les blocages diplomatiques et les tragiques renversements qui caractérisent notre époque.

Luba Lukova. — « Peace » (Paix), 2001
Le Projet de paix perpétuelle d’Emmanuel Kant, écrit il y a près de deux siècles et demi, semble encore d’actualité, au regard de ce qui se passe sur la scène internationale, notamment en Ukraine, à Gaza mais aussi dans les Caraïbes. Didactique, facile à lire, il met en avant la dialectique entre la nature humaine, foncièrement égoïste, et la raison potentiellement morale. Il y a, dit Kant, une disposition morale qui sommeille en l’homme, bien qu’il soit manifestement égoïste. Et il n’y a pas une activité humaine qui ne s’inscrive entre ces deux pôles qui façonnent l’histoire. Bon et mauvais simultanément en religion et en économie, l’homme l’est tout autant en politique. Ainsi, lorsqu’il dirige l’État, il n’arrive pas à s’émanciper de ses conditionnements pathologiques. Kant souligne que les États se comportent comme des individus en quête permanente de puissance pour dominer, mais aussi pour résister à la domination. Mais si la politique a évolué et a progressé sous la forme de l’État-nation qui, à travers le monopole de l’exercice de la violence, protège la paix civile par la contrainte de la loi à l’intérieur de frontières définies, il n’existe pas au niveau international une instance supérieure aux États qui leur imposerait de respecter le droit. Les États ne reconnaissent aucune autorité supérieure à la leur, ce qui installe la scène mondiale dans un système acéphale régulé par la force, une situation anarchique de non-droit, où la résistance est la seule réponse à la tentation hégémonique des puissances impériales. Kant parle de la liberté barbare des États, lesquels, comme l’homme particulier, sont belliqueux, pleins d’hostilité et d’un insatiable appétit de puissance. Mais il y a « un mécanisme de la nature, dit-il, pour diriger l’antagonisme des dispositions hostiles (…) de telle sorte que les hommes [ou les États] s’obligent mutuellement eux-mêmes à se soumettre à des lois de contrainte produisant ainsi (…)
Taille de l’article complet : 2 179 mots.
Cet article est réservé aux abonnés
accédez à la base de données en ligne de tous les articles du Monde diplomatique de 1954 à nos jours.
Retrouvez cette offre spécifique.
Lahouari Addi
Chercheur associé à Triangle, École normale supérieure de Lyon, et professeur invité à l’université du Maryland, comté de Baltimore (UMBC). Ce texte est une version légèrement remaniée de la postface de son ouvrage Retour sur Kant. Aux origines de la modernité intellectuelle, Armand Colin, Paris, 2026.