A l’inverse de ce que la classe dominante et les groupes de pression qui lui sont attachés n’ont eu de cesse de nous faire croire, la monnaie n’est pas accessoire dans la marche de l’économie, au contraire elle y joue un rôle central puisqu’elle est son « moteur ». Ainsi, c’est la façon dont le système monétaire a été configuré au fil du temps qui détermine les gagnants, l’étroite minorité qui en tire largement profit du fait qu’elle a réussi à se voir attribuer la maîtrise de la création monétaire, et les perdants, le peuple dans son ensemble qui, par ce moyen, est soumis, opprimé et maltraité par les grands, comme le disait Machiavel (1). C’est pourquoi, une refonte du système monétaire actuel est un premier pas nécessaire pour aller vers une économie qui travaille pour tous, et plus seulement pour le petit nombre de rentiers qui accumulent sans fin (2). Collectivement nous devons donc améliorer nos connaissances dans ce domaine, seul moyen d’inverser le rapport de force dans le but d’en finir avec l’ordre établi dominé par l’oligarchie financière (3). De plus en plus d’économistes dans le monde, dont de nombreux français, se joignent à la lutte pour tenter de mettre fin à l’emprise excessive des banques et de la finance sur la société. Pour le moment, ils ne reçoivent que peu d’échos, ce qui n’a rien de surprenant puisque les médias conventionnels et les dirigeants en place se gardent bien d’en faire état. De plus, il faut reconnaître que le plus souvent leurs travaux ne sont guère accessibles au grand public. C’est pourquoi je me propose de relayer les thèses qu’ils défendent en allant à l’essentiel, et de façon simplifiée.
Les instruments économiques « masqués » de l’asservissement des peuples : création monétaire privatisée ; indépendance de la Banque centrale ; mise en marché de la dette publique ; profit financier, principal critère d’évaluation de l’activé économique.
Monnaie-dette-banque -1 –
Certains préconisent des solutions simples et radicales en matière d’endettement public : zéro déficit, plus d’emprunt. Qu’est-ce que cela donnerait si un gouvernement s’avisait de les mettre en œuvre, est-ce qu’elles régleraient nos problèmes, ou risqueraient-elles de nous plonger encore plus dans la récession ? Nous savons maintenant que les politiques d’austérité appliquées depuis 2008 sont loin d’avoir fait la preuve de leur efficacité. Faut-il poursuivre dans cette voie en faisant preuve d’une obstination déraisonnable ?
Pour une entreprise ou un ménage une gestion comptable rigoureuse a du sens et s’impose, mais au niveau d’un État qui a un rôle moteur dans l’activité économique, surtout quand celle-ci est en panne, ça ne paraît pas du même ordre, ce point ne semble pas faire débat parmi les économistes.
A l’inverse des entreprises et des ménages, L’État n’est pas soumis aux mêmes contraintes, ses missions ne relèvent pas de la logique de la rentabilité, mais doivent répondre au modèle de société décidé collectivement. Dans ce cadre, l’État détermine d’abord le niveau des dépenses nécessaires et vérifie ensuite si elles peuvent être couvertes par le budget annuel. Le plus souvent, il n’y a pas coïncidence, donc apparaît un déficit qu’il faut financer autrement que par l’impôt lorsque la pression fiscale est déjà trop forte.
Il faut avoir à l’esprit que le niveau des dépenses publiques est resté à peu près stable par rapport au PIB depuis les années 80 et que c’est à cause des intérêts principalement que le stock de la dette a gonflé démesurément, sans oublier bien sûr l’impact de la baisse progressive du taux marginal des contribuables aisés et des grandes entreprises (4). Ce que confirme l’examen des soldes des déficits primaires (sans intérêts) qui ne sont devenus largement déficitaires qu’à partir de la crise dite « subprime » (5).
La question du financement des besoins de l’État est fondamentale. Elle ne reste que trop peu souvent posée sur les plateaux télévisés et dans les colonnes des journaux. Dans un système démocratique, le choix du mode de financement doit répondre nécessairement à l’intérêt commun. Hors l’impôt et les taxes, il n’existe que deux autres sources de financement : 1- le recours au marché (bon du Trésor, obligations) qui sollicite donc des créanciers privés, et 2- le financement hors marché par la Banque centrale, soit par des avances remboursables à taux faibles, soit par de la monnaie dite permanente sans intérêt ni échéance de remboursement (monnaie non issue de dette par opposition à la monnaie créée par les banques, dite monnaie secondaire). Ce type d’alimentation de la trésorerie de l’État a été pratiqué en France jusque dans les années 70, sous le nom du « circuit du Trésor ». Depuis cette époque, c’est la mise en marché de la dette publique qui s’est imposée en France, comme partout ailleurs (6).
Nous avons suffisamment de recul pour constater que le financement des déficits par le marché s’est révélé une mauvaise solution, car loin de contenir la dette publique, objectif déclaré de ses « promoteurs », qui cherchaient à limiter l’inflation et à responsabiliser l’État, le stock de celle-ci n’a fait que croître pour atteindre aujourd’hui des sommets vertigineux sans profiter réellement au plus grand nombre.
Ce constat nous conduit à nous interroger :
– Pourquoi l’État ne crée-t-il pas la monnaie dont il a besoin pour financer la construction de nouvelles infrastructures publiques d’avenir (investissement de patrimoine) ?
– Est-il légitime que la Banque centrale soit indépendante de la politique qui constitue pourtant l’ordre suprême de la société ?
– Pourquoi l’État peut-il seulement utiliser de l’argent qui est déjà en circulation en le prélevant sous forme d’impôts ou de taxes, car si on compte uniquement sur l’argent qui circule déjà pour combler les besoins nouveaux, alors on ralentit le reste de l’activité économique, d’autant qu’une partie de la masse monétaire « dort » sur des comptes à vue et à terme (épargne morte) ? Sans croissance de la quantité de monnaie en circulation, on ne peut répondre à des besoins nouveaux, liés notamment à la croissance de la population. Le recours par l’État aux emprunts sur le marché obligataire produit le même effet, car il ne conduit pas à augmenter la quantité de monnaie totale, contrairement à la création monétaire par le crédit émis par les banques commerciales ou la Banque centrale.
A propos du crédit bancaire, il faut mettre fin à une fausse croyance largement répandue, selon laquelle les banques prêtent les dépôts de leurs clients. En réalité, elles ne peuvent en disposer tout simplement parce qu’ils ne leur appartiennent pas, sauf si elles reçoivent un mandat dans ce sens (7).
Avec la dématérialisation de la monnaie (1971, fin de la convertibilité en or du dollar, dernière monnaie à être adossée à une valeur physique), la question ne devrait plus être : est-ce que l’État a suffisamment d’argent pour réaliser tel ou tel projet de service public, mais est-ce qu’on dispose des ressources naturelles et humaines pour réaliser un tel projet ? L’argent lui même ne pouvant manquer puisqu’il est immatériel, abstrait, donc potentiellement infini, ne dépendant plus que des règles que nous nous fixons nous-mêmes.
L’État aujourd’hui encore continue à financer ses investissements de patrimoine en prélevant une partie de la richesse existante, en ponctionnant la monnaie en circulation, comme à l’époque où la monnaie était matérielle. C’est un système archaïque, un legs du passé, un choix qui a des conséquences catastrophiques sur les populations (réduction des dépenses publiques et augmentation des impôts pour limiter l’endettement, cercle vicieux de l’austérité).
C’est grâce à la régulation monétaire (maîtrise de la création et de la destruction monétaire) que l’État peut recouvrer le pouvoir de création monétaire, sans risque d’inflation. En situation de plein emploi, s’il y a trop de monnaie en circulation avec un risque d’inflation excessive, l’État peut augmenter provisoirement les impôts et taxes, l’argent ainsi prélevé est immédiatement détruit. A l’inverse, s’il y a un risque de déflation provoqué par un manque de monnaie en circulation (situation dans laquelle nous sommes depuis plusieurs années) l’État peut irriguer le système économique par de la création monétaire issue directement de sa Banque centrale, sans intérêt ni échéance de remboursement.
« Il est vital de bien comprendre que la création monétaire par la Banque centrale est par nature une dette sans créancier puisque l’État se prête à lui-même. C’est parce qu’il se croit obligé d’en avoir, qu’il emprunte à d’autre que lui-même et crée de ce fait un déficit budgétaire. C’est cette méprise et elle seule qui crée la dramatique situation du chômage dans laquelle nous nous débattons aujourd’hui » (Marcel Macaire).
L’argent créé par les banques privées (dite monnaie secondaire ou d’usage que nous utilisons tous) est un argent-dette, c’est pourquoi notre économie est un système monétaire d’endettement, la monnaie préexiste au marché, sans crédit il n’y a pas de monnaie et donc pas d’activité, le recours au crédit est une condition nécessaire à toute production de richesse. Le système repose pour fonctionner sur une progression constante du recours au crédit pour rembourser les emprunts antérieurs, sans oublier les intérêts, lesquels sont nécessairement prélevés sur la masse existante. Il en va autrement pour l’argent propriété de la nation émis par la Banque centrale, qui est un argent gratuit qui ne coûte rien à l’économie. Actuellement donc toute la monnaie est issue de ce qu’on appelle la « planche à billets » (création ex-nihilo) qui permet théoriquement une création illimitée de monnaie. Il n’y a que deux planches à billets dans la zone euro : La BCE et les banques de dépôt privées. A ceci près que la monnaie scripturale créée par la BCE ne peut jamais être inflationniste puisqu’elle ne sort pas du marché interbancaire (à la différence de la monnaie fiduciaire, les billets et les pièces, distribuée par les banques de dépôt qui l’obtiennent contre des titres, et qui ne représente que 15 % environ de la masse monétaire). La seule planche à billets capable de générer de l’inflation, ce sont les banques privées. De sorte que ceux qui diabolisent la planche à billets doivent comprendre qu’en bonne logique, ils doivent recommander la fermeture de toutes les banques.
Dans la zone euro, les traités interdisent à la BCE de financer directement les Etats et autres organismes publics (8). L’institut d’émission en coordination avec les Banques centrales des pays membres ne crée de la monnaie centrale qu’à destination des banques privées pour leur permettre de répondre à leurs obligations réglementaires et exigences économiques (réserves légales, opérations de refinancement en monnaie centrale scripturale, compensation, monnaie fiduciaire -billets et pièces-). Toutefois, à la suite de la crise dite « subprime », des politiques dites non conventionnelles ont été menées, consistant à émettre de grandes quantités de liquidité pour l’achat de titres souverains ou financiers sur le marché secondaire afin de venir en aide aux banques en difficulté et dans l’espoir de relancer l’économie. Malgré les sommes colossales déversées, cela n’a pas eu d’effet sensible sur l’économie réelle, les liquidités ayant irrigué principalement le secteur financier avec pour conséquence l’envolée des prix des actifs financiers (9).
Il aurait été très certainement plus efficace pour l’économie que la BCE souscrive directement aux emprunts publics, plutôt que d’affecter des sommes à leur rachat sur le marché secondaire.
Une révolution dans les modèles de financement nécessite au préalable de changer totalement notre façon de percevoir la monnaie. Il faut arrêter de la voir comme une matière dont on peut manquer pour la considérer plutôt comme un flux « magique » qui rend possible la réalisation de tous les projets utiles à tous les êtres humains de la planète. Ce changement de paradigme ne pourra intervenir tant que le rapport de force restera favorable à la classe capitaliste dominante. Le problème est que le système monétaire est un sujet « tabou », il est interdit d’en parler, et il est rarement débattu de façon accessible à la télévision et dans la presse (10). La préservation des intérêts du « grand capital » exige qu’une chose aussi centrale que l’argent soit absolument mystifié, de peur que sa fonction soit réellement comprise, sans cela les capitalistes ne pourraient exercer leur puissance absolue.
Bien sûr, cela nécessitera également une refondation du système monétaire international. Il n’est plus soutenable que la principale monnaie du commerce internationale et de réserve soit le dollar qui est la monnaie nationale d’un seul pays, les Etats-Unis. Cela confère à ce pays un avantage considérable puisqu’il n’a pas à se procurer de devises pour ses transactions internationales, contrairement à tous les autres pays de la planète, pour acquérir matières premières, énergie, produits agricoles et biens qu’il ne produit pas ou insuffisamment et dont les prix sont fixés en dollar, ce qui est le plus souvent le cas.
En outre, fort de cette suprématie monétaire, les Etats-Unis ont tendance à s’en servir comme une « arme » économique et s’autorisent à prononcer de façon unilatérale des sanctions contre des Etats qui ne se soumettent pas à leurs diktats.
La seule solution est celle qui avait été un temps envisagée, lors des accords de Bretton Woods en 1944, à savoir l’instauration d’une monnaie internationale propre à laquelle auraient été rattachées toutes les autres monnaies nationales (le Bancor, défendu par John Maynard Keynes). Ce projet n’a pas abouti en raison de l’opposition des Etats-Unis qui avaient réussi à imposer le dollar, au motif qu’ils étaient la puissance dominante du monde.
Si on veut en finir avec l’impérialisme américain, il n’y a pas d’autre moyen que de mettre fin au règne du dollar.
Thomas Erpé
voir deuxième partie plus bas
(1) – « Chaque régime repose sur l’opposition fondamentale entre deux grandes classes : le peuple et les grands. Aucun Etat n’échappe à cette division sociale. Ce conflit entre les deux grands classes est universel et sans résolution définitive possible. Pour diriger, il faut donc choisir son camp. Pour Machiavel ce ne peut être que celui du peuple, car ses buts sont plus honnêtes que ceux des grands : les uns veulent opprimer, l’autre ne pas être opprimé. L’idée d’une société pacifiée est un mythe voire une aberration, selon Machiavel. Par là, il s’écarte radicalement du modèle classique selon lequel l’État doit reposer sur des rapports de concorde. La discorde civile est le fondement même de la liberté : toutes les lois favorables à la liberté ne naissent que de cette opposition. En définissant la politique comme un champ d’action et de réflexion autonome sur lequel la morale n’a pas prise, Machiavel déclenche une – véritable révolution dans le mode de penser -. C’est cette innovation qui lui vaudra tant d’inimitiés. On lui reproche surtout d’avoir mis au jour les mécanismes de la domination et enseigné aux gouvernés comment les gouvernants s’y prennent pour asseoir leur pouvoir. (Olivier Pironet « Machiavel contre le machiavélisme » Le Monde diplomatique, novembre 2013)
(2) – « Les 1 % qui ont la crainte et la haine de la démocratie, de l’impôt progressif, des entreprises publiques et des dépenses sociales, ont tout intérêt à engager les économies sur la voie de l’asservissement à la dette et permettre ainsi aux banquiers et aux élites financières de faire de l’extraction de rente leur principale source de gain. Ils s’opposent à l’État pour apparaître « libérateurs », or leur but est de simplement remplacer un gouvernement démocratique par la planification des banquiers et des obligataires. L’extraction de rentes et l’inflation des prix des actifs ne peut être qualifié de « création de richesse », c’est pourtant ainsi que les rentiers les considèrent » (Michael Hudson « Dette, rente, prédation néolibérale » Le Bord de l’eau).
(3) – Les inégalités extrêmes de fortune et de revenu aggravent les inégalités dans le champ politique. Il est indispensable de freiner l’accumulation astronomique de la fortune. C’est vital parce que les riches utilisent leur argent pour obtenir toujours plus de pouvoir et d’influence sur le processus politique. Le déficit de démocratie explique tous nos autres déficits : déficits de bons emplois, d’épargne, de santé, d’éducation, de sécurité, d’infrastructures, de bien-être. Surtout soyons conscients que le déficit de l’État est toujours l’excédent de quelqu’un, quand le déficit public s’accroît, l’argent coule à flot dans les poches des riches, ce qui crée un immense écart entre eux et le reste de la population. Si l’on va au fond des choses, les personnes extrêmement fortunées sont amenées à décider du destin des moyens d’existence de leurs concitoyens.
(4) – Journées d’étude de l’OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Economiques) des 27 et 28 mai 2010, portant sur « Les finances publiques après la crise ». « (…) L’effet « boule de neige » créé par un niveau excessif de taux d’intérêt de long terme par rapport au taux de croissance est très important durant les années 1980 et 1990. Cet effet a été fort au milieu des années 1980, très important durant les 6 premières années de la décennie 1990 et négligeable depuis la fin des années 90. Depuis plus de 20 ans, ce sont les baisses d’impôts successives qui ont joué un rôle considérable dans l’essor de l’endettement public. Depuis le milieu des années 1980, les dépenses publiques par rapport au PIB sont relativement stables. Si l’on examine la courbe des dépenses sans intérêts, cette stabilité est encore plus visible ». Le taux marginal d’imposition sur le revenu a fondu de 65 % en 1986 à 40 % ces dernières années (il est actuellement de 45 % pour la tranche supérieure à 157 806 euros). Le taux sur les sociétés est passé de 45 à 33 %, il devrait baisser progressivement à 22 % d’ici 2022.
(5) – Selon les données d’Eurostat, entre 1995 et 2008, l’accumulation des soldes primaires (sans intérêts) des budgets des APU (Administrations Publiques : Etats, administrations publiques locales et administrations de Sécurité sociale) fût seulement de 7,4 milliards d’euros, c’est-à-dire qu’une petite monétisation directe de la Banque de France au bénéfice du Trésor Public d’environ 500 millions d’euros par an ou une infime augmentation des impôts, aurait suffi à équilibrer les budgets. Le stock de la dette publique a crû de 747 milliards d’euros entre 1995 et 2008, et de 1021 milliards d’euros entre 1995 et 2010. Si on y ajoute 2009 et 2010, l’accumulation des déficits primaires (variation « théorique » de la dette sans intérêts donc) aurait été de 194,2 milliards d’euros. C’est suite à la crise dite des « subprimes » et au sauvetage par l’État des banques, que les soldes primaires négatifs ont explosé en 2009 et 2010, soit respectivement – 98,5 M d’euros et – 89,7 M d’euros. Et certains continuent de soutenir que ce ne sont pas les intérêts de la dette qui sont le véritable problème mais l’incurie des gouvernements. (André-Jacques Holbecq « Argent, dettes et banques, comment sortir de la crise » pages 75 à 79. Editions Yves Michel).
(6) – Pour les partis européens de droite ou « libéraux » (au sens économique du terme) les marchés doivent discipliner les États et leurs populations qui seraient « déviants », laxistes. Cette vision punitive est non seulement moralement inacceptable mais infondée économiquement. La « dictature des marchés » ne fait qu’accroître les difficultés économiques et sociales.. (« Le débat européen sur le fonds de relance : des enjeux vitaux » Alain Grandjean, blog « Chroniques de l’anthropocène »).
(7) – a) En 1971, la Banque de France a édité un opuscule dénommé « La Monnaie et la Politique monétaire » dans lequel elle précisait : « Les particuliers – même paraît-il certains banquiers – ont du mal à comprendre que les banques aient le pouvoir de créer de la monnaie ! Pour eux, une banque est un endroit où ils déposent de l’argent en compte et c’est ce dépôt qui permettrait à la banque de consentir un crédit à un autre client. Les dépôts permettraient les crédits. Or, cette vue n’est pas conforme à la réalité, car ce sont les crédits qui font les dépôts ». Dans un document plus récent « Comment est créée la monnaie », consultable sur son site, la Banque de France confirme ce point fondamental. b) Dans son bulletin de mars 2014, intitulé « Money Creation in the Moderne Economy » la Banque d’Angleterre explique comment les banques ne prêtent pas les dépôts qu’elles reçoivent, mais au contraire, créent des dépôts par l’acte de crédit. Tout l’inverse de la séquence généralement décrite dans les manuels scolaires.
(8) – Les questions relatives à la monnaie semblent parfois relever de la croyance religieuse tant le dogme de la non-monétisation des déficits par la banque centrale est ancré dans les esprits.
(9) – Rappelons que la monnaie centrale scripturale ne peut irriguer directement l’économie réelle. Pour cela, elle doit passer par le canal du Trésor et des banques de dépôt qui la convertissent en monnaie secondaire. Les deux monnaies s’échangent à parité l’une contre l’autre mais ne se substituent pas l’une de l’autre. Le processus est assez complexe, il ne peut être explicité qu’en suivant les schémas comptables (Jean Bayard, site « macroéconomie »).
(10) – Plus que tout autre domaine de la pensée économique, la monnaie est celui où la complexité est utilisée pour cacher la réalité plutôt que pour l’expliquer (John Kenneth Galbraith).
Monnaie–dette–banque – 2 – (autre axe d’analyse)
Pourquoi connaissons-nous la récession, alors que les systèmes productifs des pays développés sont suffisamment performants, si on exclut bien sûr l’impact négatif de la mondialisation sur les tissus industriels nationaux ? Il semblerait que la cause principale du ralentissement économique soit le fait d’une pénurie monétaire réduisant l’activité et les revenus. Ceci est paradoxal dans la mesure où l’argent ne peut plus manquer depuis qu’il est dématérialisé (1971), c’est-à-dire depuis qu’il n’est plus adossé à une valeur physique, et que par conséquent son émission est théoriquement illimitée, ne dépendant que des règles édictées par nous-mêmes, plus précisément par les autorités monétaires.
En effet, dans nos économies monétaires d’endettement, tous les pays vivent nécessairement « à crédit », il ne peut en être autrement puisque toute la masse monétaire émise prend sa source dans le crédit. Le système repose pour fonctionner sur une progression constante du recours au crédit pour rembourser les emprunts antérieurs, sans oublier les intérêts, lesquels sont nécessairement prélevés sur la masse existante, et également pour neutraliser les effets négatifs de l’épargne bancaire qui ne sert pas l’économie tant qu’elle « dort » sur les comptes de dépôt.
Ne croyons pas non plus que seuls ceux qui empruntent payent des intérêts, nous en payons tous car les intérêts des emprunts nécessaires à toute activité de production sont répercutés dans les prix des biens et services que nous achetons.
Le privé ayant dépassé largement son seuil d’endettement, seul l’État est en capacité d’assumer un accroissement monétaire nécessaire à la marche de l’économie (1). C’est pourquoi tous les pays ont des budgets déficitaires, à l’exception des rares bénéficiaires du libre-échange, et nous savons bien que dans un système compétitif tout le monde ne peut pas gagner en même temps.
Le problème, c’est le service de la dette qui constitue une charge très lourde et qui pour l’essentiel bénéficie aux catégories qui sont déjà aisées, sans utilité directe pour la collectivité. Aujourd’hui 65 % des emprunts publics sont utilisés pour rembourser le capital et payer les intérêts (2).
Pour rembourser le principal de notre dette sans recours à l’emprunt, il serait nécessaire d’avoir un budget excédentaire. Comment y parvenir sans augmenter les impôts des plus riches, sinon en réduisant encore plus les dépenses publiques, voire en les supprimant totalement, ce qui est l’objectif final des partisans d’un capitalisme absolu (Minarchisme, Libertarianisme (3). Ce serait pure folie et il faut espérer qu‘on en arrivera pas là.
Les choses seraient sans doute différentes, si nous n’étions pas dans le cadre de la monnaie unique qui nous ôte la possibilité de dévaluer pour rendre notre économie plus compétitive, notamment par rapport à l’Allemagne. Mais c’est un autre débat.
Quelles solutions donc ?
Personnellement, je serais pour une mesure certes radicale mais qui profiterait à la collectivité. Je sais bien que celle-ci n’a, pour le moment, aucune chance d’advenir, c’est de la « fiction économique » : l’annulation pure et simple de la dette publique, pas en totalité évidemment, mais au moins en partie (celle qui serait considérée comme non légitime au terme d’un audit, comme le préconise depuis longtemps le CADTM, anciennement Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde, devenu Comité pour l’Abolition des Dettes Illégitimes ). Et pourtant, il y a eu de nombreux précédents dans l’histoire de l’humanité, cela est arrivé bien des fois. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le livre de David Graeber « Dette 5000 ans d’histoire », BABEL-essai. Mais bon, inutile de rêver.
Ou encore, proposition toute aussi délirante, au moins pour ceux, et ils sont nombreux, qui se font une fausse conception de la création et de la circulation de la monnaie moderne ainsi que de ses propriétés, pourquoi ne pas financer nos investissements d’avenir par de la monnaie dite « libre » (sans dette associée) ou permanente émise par la Banque centrale qui n’a pas à être remboursée, contrairement à l’argent-dette créé par les banques commerciales au moyen du crédit ? (4). Ce serait un moyen efficace de réduire progressivement le stock de notre dette, sans l’inconvénient d’accentuer la récession, comme le font les politiques d’austérité, et surtout avec l’avantage de ne plus dépendre du bon vouloir des marchés. Bien entendu, je n’ignore pas que cette idée doit sembler totalement absurde aux yeux des tenants de l’orthodoxie monétaire et de ceux qui veulent nier ou qui méconnaissent les formidables atouts que la monnaie moderne dématérialisée est en mesure de nous offrir (5). Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce mécanisme de financement appelé « circuit du Trésor » ou « financement administré » a déjà été employé par la France quand elle avait la maîtrise de sa dette, avant la mise en marché de celle-ci. Sur cet épisode, voir le livre très instructif de Benjamin Lemoine « L’ordre de la dette, enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché », La Découverte. La montée du pouvoir de la finance s’est accompagnée du désarmement de l’État. L’auteur montre comment la dette publique s’est imposée comme la contrainte suprême qui justifie toutes les politiques d’austérité budgétaire et qui place les États sous surveillance des marchés financiers et des agences de notation. C’est la même méthode, sous le nom de « préfinancement de l’économie », qui avait été utilisée pour les efforts de la seconde Guerre mondiale par tous les pays belligérants.
Régulièrement, des économistes hétérodoxes préconisent le retour au « circuit du Trésor », mais, les orthodoxes qui sont dominants sont catégoriquement contre (5). On s’en serait douté. Donc, il y a tout lieu de penser que cela restera un vœu pieux, d’autant que ce sujet est tabou et donc rarement débattu (7, 8).
Pourtant qu’on ne vienne pas nous dire que c’est impossible, alors que c’est précisément ce que fait depuis 2015 la BCE dans le cadre de sa politique non conventionnelle avec son programme Q.E. ( assouplissement quantitatif, quantitative easing ), qui consiste à intervenir de façon massive, généralisée et prolongée sur les marchés financiers principalement pour des achats de titres souverains sur le marché secondaire, et également pour l’achat d’actifs du secteur privé (9). L’objectif déclaré étant le soutient à l’investissement et à la consommation et in fine à un retour de la croissance. Comme on le sait, cela n’a pas eu d’effet positif sur l’économie réelle, les énormes liquidités déversées ayant irrigué principalement les marchés financiers, permettant aux acteurs financiers de se renflouer et de spéculer davantage avec pour effet l’envolée des prix des actifs (10). La Bourse se porte bien merci, le CAC 40 est au plus haut, contrairement à la production qui est toujours atone, ce décalage est le signe d’une probable nouvelle crise à venir. Il semble plus plausible que le but véritable du Q.E. vise à un transfert de pertes, sans le dire, des banques et autres investisseurs vers la BCE, dans le rôle de « bad Bank », avec sans doute à terme un effacement pur et simple de ces pertes. La Banque de France détient selon les estimations entre 370 et 417 milliards de dette de l’État français qui est son propriétaire à 100 % et à qui elle reverse une partie de ses profits, résultat de programmes d’achats d’actifs entre 2015 et 2019. C’est pourquoi actuellement se pose la question de savoir si cette dette qui est totalement la propriété de la Banque de France doit être annulée ? A l’échelle de l’Europe, la même interrogation se pose pour les 2400 milliards environ de dette publique détenue par les BCN des Etats membres.
A la fin 2018, l’endettement total français s’élevait à 2315 milliards, dont 1756 milliards de dette négociable sur les marchés (c’est-à-dire dette contractée sous forme d’instruments financiers échangeables sur les marchés – obligations et bons du Trésor- (11). L’autre partie, 559 milliards, constitue la dette non négociable correspondant aux dépôts de certains organismes (collectivités territoriales, établissements publics etc.) sur le compte du Trésor, dépôts à la disposition de l’Etat. Seule la dette négociable serait véritablement exigible. A fin 2016, elle était détenue à hauteur de 62 % par des non-résidents.
Depuis 2011, le coût de la dette française ne fait que diminuer. Cette réduction est le résultat de la baisse des taux d’intérêt auxquels emprunte la France. À l’heure actuelle, ces taux s’avèrent même négatifs pour certaines obligations de moins de 5 ans (12). Si bien qu’on estime que l’État français paie plus ou moins en moyenne 2% d’intérêts annuellement (1,7% en 2018) et que la tendance devrait continuer à la baisse, selon la Banque de France.
Cette baisse des taux demeure conjoncturelle et ne va pas durer éternellement. Tôt ou tard, notamment quand la BCE mettra fin à sa politique de quantitative easing, les taux repartiront à la hausse.
En attendant de découvrir la recette miracle et surtout de trouver un consensus et une volonté pour l’appliquer, nous continuerons à faire « rouler » notre dette, ce qui s’apparente à de la cavalerie, au profit d’une minorité de privilégiés et à la grande satisfaction des marchés (seuls les intérêts sont remboursés, à échéance le principal est couvert par un nouvel emprunt).
Les enjeux sont pourtant cruciaux pour l’humanité et la planète, car accepter l’héritage de la dette revient à obérer l’avenir en prolongeant indéfiniment l’austérité et en rendant impossible les investissements publics nécessaires à la transition écologique.
D’autre part, n’est-il pas paradoxal que les banques de dépôt privées soient autorisées légalement à créer de la monnaie à partir de « rien », à destination des « agents non bancaire » (ANB), par un simple jeu d’écritures à l’occasion des crédits octroyés, alors que les Etats de la zone euro ont perdu cette faculté, ils se sont en quelque sorte « auto-expropriés » (13).
Le dernier recours serait que l’État reprenne le pouvoir monétaire qu’il a concédé à des entités privées, ce qui, de fait, a privatisé l’émission monétaire. Maurice ALLAIS, notre premier « Prix Nobel » d’économie (Prix de la Banque de Suède en sciences économiques), s’est battu pied à pied dans ce but, mais en vain. Il assimilait la création monétaire par les banques à de la « fausse monnaie ». Ces dernières décennies, absolument rien n’indique que nous allons dans cette direction, c’est tout l’inverse auquel nous assistons, pas à pas, le privé s’empare de tous les secteurs publics car il sait « tellement mieux les gérer, et il a en plus le monopole de l’objectivité et un sens inné de l’intérêt collectif » ! (14) L’entreprise de délitement de l’État, débutée depuis plusieurs décennies, prendra fin seulement quand il n’y aura plus rien à privatiser.
La principale justification de la privatisation de la monnaie (se serait risible si les conséquences n‘étaient pas aussi désastreuses), c’est que « ce pouvoir est si grand qu’il ne peut être laissé entre les mains du politique » (15, 16). Avec un tel principe, rien ne devrait échapper à la mise sous tutelle de tous les domaines publics par les puissances d’argent… et même le secteur de la défense n’y échappera pas, certains pays ont déjà recours à des sociétés militaires privées qui ne rechignent pas à exécuter les pires besognes contre argent sonnant et trébuchant, et le plus souvent en toute impunité.
L’autre argument des opposants à la reprise du contrôle de la Banque centrale par l’État est que cela constitue la porte ouverte à la « gabegie monétaire » qui conduit à l’inflation. Alors comment peut-on qualifier la dette publique astronomique générée par le système actuel ? Effectivement, la seule contrainte, le garde-fou, c’est que la quantité de monnaie en circulation soit globalement en adéquation avec les richesses produites, biens et services. Son émission doit donc être régulée finement, par la création ou la destruction, pour s’ajuster à la marche de l’économie en fonction des capacités de notre système productif : S’il y a trop de monnaie, il y a inflation, pas assez, c’est la déflation. Seul l’État est en mesure d’opérer cette régulation. Certes, l’inflation monétaire peut influer sur les prix, mais elle n’est pas la seule. Dans le langage courant, le terme inflation est souvent utilisé à tort au lieu de hausse des prix, due à l’évolution des coûts de certains biens et services, matières premières, énergie, et aussi impôts, taxes, et charges diverses (sans oublier les intérêts invisibles répercutés dans les prix (17). En réalité, il n’y inflation que lorsque la masse monétaire en circulation est trop importante par rapport aux richesses réelles produites. A partir du moment où les besoins existent et que la production peut les satisfaire, non seulement l’augmentation de la masse monétaire ne peut entraîner d’inflation mais elles est indispensable, ne serait-ce que pour faire face à l’accroissement de population. Il y a bien longtemps déjà que la masse monétaire n’a plus d’effet sur les prix dès lors que l’offre s’ajuste rapidement à la demande courante, ce qui est le cas dans les pays développés. Ce qui compte vraiment ce sont nos ressources en « homme et en matière ».
Enfin, la grande question qui vient à l’esprit est pourquoi même les pays qui ont conservé leur souveraineté monétaire (par exemple Etats-Unis, Angleterre, Japon etc.) continuent malgré tout à recourir au marché pour couvrir leurs déficits ? A l’évidence, parce que cette configuration favorise les intérêts des détenteurs de capitaux en excès qui sont heureux de voir se creuser le déficit public qui leur procure une rente perpétuelle (18). « La haute finance mondialisée ne peut prospérer sans l’existence d’un gigantesque marché planétaire de la dette publique. Les détenteurs de titres publics (bons du Trésor, obligations) préfèrent tenir les gouvernements « en laisse », avec des Banques centrales qui ne créent de la monnaie que pour renflouer les banques, et non l’économie. Ce qui est à l’œuvre est une stratégie de supercherie rhétorique visant à représenter la finance et les autres secteurs rentiers comme faisant partie de l’économie et non comme extérieurs à elle ». (Michael Hudson, « Dette, rente, prédation néolibérale » Le Bord de l’Eau).
Pour conclure, faut-il exproprier les banques privées de leur droit de créer la monnaie pour les intégrer à un service public de l’épargne et du crédit, mesure essentielle pour mettre en œuvre un programme alternatif à la gestion du capitalisme ? Ou bien, compte tenu de la très forte opposition que cela ne manquera pas de susciter et les grandes difficultés techniques que cela impliquera, maintenir la capacité des banques à créer la monnaie par le crédit à destination de la sphère marchande, mais à la condition absolument impérative que les besoins publics (sphère non marchande) soient monétisés par de la monnaie centrale libre de dette ? Si les choses restent en l’état, il ne sera pas possible de mettre fin à la toute puissance de la haute finance globalisée et ni aux politiques d’austérité. Il va de soi que la reprise du pouvoir monétaire par l’État ne résoudra pas pour autant tous nos problèmes, mais sans un tel levier il est impossible de faire prévaloir le bien commun sur les intérêts privés, pour construire une société orientée vers le progrès humain.
Thomas Erpé
(1) – L’État doit donc adopter, au moins provisoirement, une politique contracyclique : investir, dépenser, de manière à maintenir l’activité économique, un minimum d’inflation et alimenter des anticipations positives sur l’inflation, pendant que le secteur privé, lui, doit être incité fortement à se désendetter. L’État pourrait lancer un grand plan d’investissement vert au moyen de la création monétaire ciblée. Une fois la transition amorcée, dès que le secteur privé aura réussi à prendre le train en marche, l’État pourra se désengager progressivement et commencer à se désendetter à son tour. L’industrialisation de toute l’Europe ne s’est pas faite autrement depuis deux siècles.
(2) – Rapport d’information n° 3936 du 6.07.2016, « Mission d’évaluation et de contrôle sur la gestion et la transparence de la dette publique » – Commission des finances -.
(3) – Le « minarchisme » (du latin minor, plus petit, et du grec arkhê, pouvoir, commandement), terme apparu dans les années 1970, est une théorie politique qui prône un Etat minimum limité à ses pouvoirs régaliens qui sont ceux de sa stricte légitimité : le maintien de l’ordre, la Justice, la défense du territoire. Même la santé, l’éducation, la monnaie, la culture sont considérées comme relevant du privé. Le « libertarianisme » prône un capitalisme entièrement dérégulé comme seul système social. Les libertariens vont plus loin que les néolibéraux quant à la réduction des fonctions régaliennes, certains préconisent même de privatiser la police, la justice et la défense. Pour les néolibéraux, la défense radicale de la propriété privée et de la liberté de s’enrichir était supposée conduire à l’accroissement général des richesses et donc du progrès social. Au contraire, les libertariens défendent une liberté d’action absolue, sans considération sur ses effets sur le bien commun et sont donc hostiles à tout mécanisme redistributif garantissant des conditions élémentaire d’existence à la population.
(4) – Pourquoi traiter sur un même plan financier des dépenses courantes et des dépenses de patrimoine (donc de long terme) que l’on veut faire supporter par l’impôt immédiatement ? Sur 20 ans (1996 à 2015) l’endettement public au sens de Maastricht est passé de 683,6 M d’euros à 2097,4 M d’euros, soit une augmentation de 1413,8 M d’euros. Dans le même temps, l’investissement ou Formation Brut de capital Fixe (FBCF) des administrations publiques (Etats et collectivités) s’est élevé à un total de 1388,8 M d’euros. Ainsi la dette publique a servi à financer sur 20 ans un déficit qui correspond presque entièrement à l’investissement public (97%). Or, selon l’article 104 C du Traité de Maastricht : « … un déficit budgétaire est acceptable pour autant qu’il ne soit pas supérieur au montant des investissements publics ». D’un point de vue macro-économique, la dette publique, dès lors qu’elle est constituée par de l’investissement, devrait donc être couverte non par des emprunts, mais par de la création en monnaie centrale dite permanente (sans intérêt ni échéance de remboursement) , les impôts et taxes servant à couvrir les dépenses de fonctionnement ( Jean-Bayard, « Macroéconomie »).
(5) – « Ce que nous défendons pour notre part, c’est l’idée que la politique monétaire est essentielle pour dégager des ressources et venir en renfort de la politique budgétaire, et que ceci doit ensuite évidemment se décliner dans des politiques industrielle, fiscale et commerciale adéquates. Il reste beaucoup à faire pour convaincre du bien-fondé et de la nécessité de l’utilisation de l’arme monétaire (notamment à l’aide d’une monnaie dite libre, sans dette associée), avec une monnaie qui soit perçue comme un bien commun et gérée comme tel. Ce combat est essentiel face à la pensée unique » ( blog d’Alain Granjdean « La monnaie, une solution aux crises ? Débat »). Il faut avoir à l’esprit que la monnaie fiduciaire, est une monnaie sans valeur intrinsèque et qui n’est adossée à aucun métal précieux. La confiance que l’on lui porte n’est que le reflet d’une confiance plus générale dans l’organisation sociale
(6) – Le courant dominant dit « orthodoxe » repose sur l’hypothèse de la rationalité des agents économiques et de l’efficience des marchés, et s’appuie sur les mathématiques. Il est centré sur la microéconomie, mais néglige les interactions entre agents et le cadre institutionnel. Le courant minoritaire dit « hétérodoxe » est un courant interdisciplinaire, reposant sur la macroéconomie, et il veut faire une large place aux sciences sociales et politiques.
(7) – Sujet tabou. Il est strictement interdit, en particulier en France et dans l’Union européenne de discuter de l’architecture monétaire et financière, donc d’imaginer une refondation et ce, à peine d’une catastrophe non plus ici côté reproduction mais côté production. Toucher au système c’est entraîner des conséquences économiques gravissimes et le seul fait d’en parler disqualifie socialement et politiquement celui qui s’exprime. On va donc parler de tout et tout proposer, durant la campagne électorale -élection présidentielle 2022-, mais jamais on ne parlera de la monnaie (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système bancaire (il est interdit d’y toucher), jamais on ne parlera du système financier (il est interdit d’y toucher). On peut tout revoir, tout modifier, sauf un système monétaro-financier, intouchable à peine de châtiment : une catastrophe financière, économique, sociale…dont la force serait infiniment dévastatrice…aussi dévastatrice que ne pouvait l’être dans l’imaginaire humain la fin de la prohibition de l’inceste. (Jean Claude Werrebrouck, site « la crise des années 2010)
(8) – « Il n’y a qu’une manière acceptable de parler de la monnaie, des impôts et de la dette publique. Les impôts apportent des ressources à l’État, et c’est l’argent du contribuable qui finance notre Etat. Emprunter enfonce le pays dans la dette qui va peser sur nos enfants et petits-enfants. Vous pouvez prononcer sans risque l’une de ses phrases et vous passerez pour un intellectuel sérieux. Mais si vous vous écartez de la pensée conventionnelle, vous serez aussitôt marginalisé par un cercle rapproché de spécialistes auto-proclamés du budget, de parlementaires et d’experts qui délibérément ou non répandent le mythe du déficit. Prêcher les vertus de l’austérité budgétaire et toujours sans danger. Contester ses articles de foi est une hérésie. Les politiques, même s’ils ont compris le mode de fonctionnement de la monnaie moderne, n’en feront pas le messager, ils n’en parleront pas, c’est trop risqué pour leur carrière ». (Stephanie Kelton « Le mythe du déficit » Les Liens Qui Libèrent)
(9) – Le Q.E. européen a consisté (à l’instar de la FED) à faire acheter par les banques centrales des pays de la zone euro 80 milliards d’euros d’actifs financiers sur les marchés par mois jusqu’à fin mars 2017, puis 60 milliards à partir d’avril 2017 et jusqu’à fin décembre 2017 et même après si nécessaire.
(10) – La Banque Fédérale de réserve américaine a monétisé 8 000 milliards de dollars pour sauver les avoirs de l’élite financière en actions, obligations et prêts hypothécaires immobiliers conditionnés, au lieu de sauver les victimes des prêts hypothécaires pourris et les pays étrangers surendettés. La Banque Centrale Européenne a fait à peu près la même chose pour éviter aux européens les plus riches de perdre la valeur marchande de leur patrimoine financier. (Michael Hudson, économiste étasunien)
(11) – Il est important de noter que les bons et obligations d’État servent principalement de « collatéraux » (garantie) dans les opérations de règlements interbancaires à la sortie de la compensation – Target2 pour l’euro – (Jean Bayard, « macroéconomie »). De surcroît, dans le modèle bancaire « de marché », les banques ont largement recours à l’emprunt à court terme pour financer leur actif. Pour ce faire, dans la plupart des cas (92 % des transactions) les banques mettent en gage des titres de dette publique auprès de leurs créanciers (Frédéric Lemaire « Cette dette dont les créanciers raffolent », le Monde diplomatique septembre 2021)
(12) – La BRI (Banque des Règlements Internationaux) dans son bulletin trimestriel de septembre 2019, met en garde contre un cataclysme financier au moment où le total des emprunts à taux négatif atteint 17 000 milliards de dollars, soit 20 % du PIB mondial.
(13) – Le transfert du pouvoir régalien de battre monnaie du sommet de l’État, représentant l’intérêt collectif, aux banques, l’un des organes du corps social, est le fruit de la non-distinction en économie entre l’intérêt collectif et l’intérêt particulier. Il est le reflet du transfert progressif de tous les pouvoirs de l’État vers le privé, comme le réclame et s’y emploient les institutions internationales (OMC, FMI, Banque mondiale etc.) par la mise en œuvre des fameux Plans d’ Ajustement Structurel (PAS), et comme y souscrivent la plupart de nos élus. C’est le triomphe du matériel sur le spirituel.
(14) – « Tout l’argumentaire des libéraux repose sur un mensonge, répété comme un psaume : le secteur privé est plus efficace que le secteur public. Ce qui revient à dire que l’appât du gain est plus efficace que le sentiment de contribuer au bien commun » (Aurélien Bernier, « Les voleurs d’énergie », Les Editions Utopia).
(15) – Derrière le « syndrome du Crédit lyonnais » se cache une forme de défiance à l’égard du politique : l’idée que les politiques sont « irresponsables », et qu’il ne faut surtout pas leur donner le pouvoir monétaire. C’est la même idée qui préside à la construction de l’union bancaire sous supervision de la BCE. Jusqu’à présent, les États étaient responsables de la supervision de leur système bancaire ; transférer cette responsabilité à la BCE, c’est retirer des mains du politique le contrôle du secteur bancaire. Cette défiance à l’égard de l’exercice d’une politique publique, partagée jusque dans les couloirs de Bercy, est-elle consciente de son arrière-fond antidémocratique ? (Gaël Giraud « BPI, la banque qui n’en est pas une » Revue Projet, 2012).
(16) – « Un courant d’idées soutient que le pouvoir monétaire est si grand qu’il devrait être préservé de tout ingérence politique, ce qui vaudrait à le laisser sous l’influence exclusive des banquiers, et autres initiés, censés détenir le monopole de l’objectivité et de l’altruisme » (John Kenneth Galbraith).
(17) – Ne croyons pas que seuls ceux qui empruntent payent des intérêts, nous en payons tous car les intérêts des emprunts nécessaires à toute activité de production sont répercutés dans les prix des biens et services que nous achetons. (Margrit Kennedy « Libérer l’argent de l’inflation et des taux d’intérêts », Edition Vivez Soleil)
(18) – Justifiée par la théorie des marchés efficients, la grande machine à fabriquer de la dette et donc de la rente, machine à financiariser l’économie réelle, se met en ordre de marche. Séparation complète du Trésor et de la Banque centrale. La rente se trouve, en outre, garantie par une politique rigoureuse de stabilité des prix. Les Banques centrales deviennent gardiennes de la valeur des actifs financiers de toute nature. Au lieu d’être sous le contrôle des Etats et au service de l’économie productive, c’est désormais la finance libérée qui contraint les Etats, donc les peuples, au bénéfice d’un petit nombre de rentiers. Nous ne vivons plus dans des pays démocratiques puisque nous subissons la dictature de l’économie financiarisée. (Jean-Claude Werrebrouck, site « La crise des années 2010 ».
Ces deux textes ont été établis à partir des éléments tirés de la bibliographie du billet « Pouvoir monétaire et dette publique », reprise ci-après, liste non exhaustive. Les chiffres datent un peu, la rédaction remontant à 2020, mais le cadre institutionnel favorable à l’oligarchie financière, lui, est toujours en place. Aujourd’hui (mars 2026), eu égard au contexte international particulièrement « explosif », la priorité n’est sans doute pas l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial, mais la sauvegarde de l’humanité et le seul moyen d’y parvenir est de bannir définitivement la guerre. Comment ? je n’ai pas de réponse. Peut-être en devenant plus civilisé…
– Jean-Bayard, « Politique Macro(n) économique, politiquement incorrect », « La monnaie source de vie économique ». Edilivre-Aparis.
– Benjamin Lemoine « L’ordre de la dette, enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché ». La Découverte.
– Jean-Claude Werrebrouck, site « La crise des années 2010 ».
– André-Jacques Holbecq et Philippe Derruder « La dette publique, une affaire rentable. A qui profite le système ? ». Yves Michel.
– François Chesnay « Les dette illégitimes. Quand les banques font main basse sur les politiques publiques ». Liber.
– François Denord, Antoine Schwartz « L’Europe sociale n’aura pas lieu ». Raison d’Agir Eds.
– Daniel Pichoud « Faire de l’euro une monnaie moderne permettant de poursuivre les objectifs énoncés dans le traite sur l’Union européenne ». Expressions / Magazine N° 760, Décembre 2020.
– Attac « Le Piège de la dette publique », et de nombreux billets sur ce thème, la finance et l’économie en général.
– Nicolas Dufrêne et Alain Granjean « La monnaie écologique ». Odile Jacob. Et le blog « Chroniques de anthropocène ».
– Les Economistes atterrés « La monnaie, un enjeu politique ». Points.
– Philippe Derruder « Une monnaie au service du bien commun ». Le Souffle d’or.
– CADTM « Comité pour l’abolition des dettes illégitimes » (nombreux billets portant sur le sujet).
– Le site MMT (Modern Monetary Theory) France
– Warren Mosler « Soft Currency Economics, What Everyone thinks they know about monetary policy is wrong », 1995 (Économie des monnaies souples : ce que tout le monde croit savoir sur la politique monétaire est faux). CreateSpace Independent Publishing Platform.
– Sous la direction de Gaël Giraud et Cécile Renouard « Vingt propositions pour réformer le capitalisme » 2009. Champs essais. Ainsi que de nombreux articles sur la monnaie, les banques et la dette publique.
– Le site Les Crises, Espace d’autodéfense intellectuelle.
– Michel Aglietta et André Orléan. La violence de la monnaie 1982, La monnaie souveraine 1998, « La monnaie entre violence et confiance » 2002. PUF.
– Frédéric Lordon, blog « La pompe à phynance » Le Monde diplomatique.
– Margrit Kennedy « libérer l’argent de l’inflation et des taux d’intérêts ». Editions Vivez Soleil.
– Bertrand Séné « Ecosophia : roman d’anticipation économique ». Books On Demand.
– Arundhati Roy « La démocratie, notes de campagne » 2011. Gallimard, essais. « Le Dieu des Petits Riens » 2000. Folio.
– André-Jacques Holbecq « Argent, dettes et banques, comment sortir de la crise ? », 2012. Editions Yves Michel.
– Jérôme Barray, sa note intitulée : « Dette publique, comment l’Etat est devenu dépendant des marchés financiers », novembre 2025.
– Jacques Généreux « Quand la connerie économique prend le pouvoir ». Points. “La Grande Régression”. Le Seuil.
– Jean Gadrey, blog « Debout ! ».
– Etienne Chouard, blog « Le Plan c ».
– Michel Crinetz, blog « L’économie, c’est d’abord de la politique ».
– Jean-Marie Harribey « Le trou noir du capitalisme ». Le Bord de l’eau, et son blog « L’économie par terre ou sur Terre ».
– John Kenneth Gailbraith « L’argent » 1976. Idées Gallimard
– Michael Hudson « Dette, rente et prédation néolibérale » mars 2021, Le Bord de l’eau. « Super Imperialism. The Economic Strategy of American Empire ». Islet. (Super impérialisme. La stratégie économique de l’empire américain) septembre 2021 3ème édition, « Killing the Host : How Financial Parasites and Debt Bondage Destroy the Global Economy ». Islet. (Tuer l’hôte : comment les parasites financiers et l’esclavage de la dette détruisent l’économie mondiale) 2015, et « The Destiny of Civilization : Finance Capitalism, Industrial Capitalism or Socialism ». Islet. (Le destin de la civilisation : capitalisme financier, capitalisme industriel ou socialisme) mai 2022.
– Stephanie Kelton « Le mythe du déficit ». Les liens Qui Libèrent.
– Marjorie Kelly « Wealth Supremacy : How the Extractive Economy and the Biased Rules of Capitalism Drive Today’s Crises ». Berrett-Koehler (Suprématie de la richesse : comment l’économie extractive et les règles biaisées du capitalisme alimentent les crises actuelles).