Le 17 mars 2026, Nicolas Berrod, journaliste au Parisien et chef de service adjoint sur les sujets santé, publiait ce tweet :
🇺🇸 Camouflet pour l’administration Trump et son ministre de la Santé Robert Kennedy Jr : un juge fédéral suspend leur refonte de la politique vaccinale américaine, notamment la baisse du nombre de vaccins recommandés pour les enfants annoncée en janvier. ⤵️
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— Nicolas Berrod (@nicolasberrod) March 17, 2026
Dans les tweets suivants, il détaillait la décision du juge Brian E. Murphy, citait l’avocat de l’American Academy of Pediatrics et concluait par un lien unique : l’article de CNN publié la veille (« US judge blocks Kennedy’s efforts to overhaul US vaccine policy »).
Sur le fond, l’information est exacte : le 16 mars 2026, le juge Brian E. Murphy (District Court du Massachusetts) a bien suspendu temporairement deux mesures phares de Robert F. Kennedy Jr. – la refonte du calendrier vaccinal des enfants et la reconstitution illégale de l’Advisory Committee on Immunization Practices (ACIP). L’affaire porte le numéro 1:25-cv-11916-BEM (American Academy of Pediatrics et al. v. Kennedy). La décision est publique, disponible en PDF sur CourtListener et largement commentée par Bloomberg Law, le New York Times et Reuters.
Le problème ? CNN a intégré dans son article un lien erroné.Le média américain renvoie, dans le contexte même de la décision du juge Murphy, vers l’affaire Case 26-1212 (1st Circuit Court of Appeals). Cette affaire concerne une tout autre décision du même juge : le blocage (ultérieurement levé en appel le 16 mars) d’une politique d’expulsion d’immigrants vers des « pays tiers » non originaires. Le lien pointe donc vers un ordre judiciaire en matière d’immigration, pas vers le dossier vaccins. Un tweet de Xavier Azalbert décrivait la problématique.
Nicolas Berrod n’a visiblement pas cliqué sur ce lien. Il ne semble pas non plus avoir consulté la décision primaire. Il a simplement repris l’article de CNN, sans vérifier la source judiciaire qu’il commentait pourtant avec assurance (« Dans sa décision, le juge Brian E. Murphy a déclaré… »).
Ce qu’un journaliste rigoureux aurait dû faire avant de publier :
- Ouvrir le lien fourni par CNN et constater qu’il menait à un dossier d’immigration (26-1212) et non à une plainte santé publique.
- Rechercher le vrai numéro de dossier (1:25-cv-11916), facilement trouvable via une recherche Google ou sur les sites spécialisés (Bloomberg Law, CourtListener, PACER).
- Lire le PDF de la décision (29 pages) pour confirmer les motifs allégués : violation de l’Administrative Procedure Act, absence de consultation de l’ACIP, reconstitution illégale du comité, etc.
- Éventuellement contacter le greffe ou les parties pour corroborer.
Rien de tout cela n’a été fait. Le tweet a été publié en trois parties avec 35 000 vues en quelques heures.
Cela illustre parfaitement l’absence de vérification primaire qui gangrène une partie du journalisme mainstream. On ne lit plus les décisions judiciaires ; on relaie le premier média anglo-saxon venu, même quand celui-ci commet une confusion grossière entre deux affaires traitées par le même juge le même jour.
Les Français ne sont pas dupes. Selon le baromètre La Croix-Verian-La Poste 2026 (39e édition, publié en janvier), 61 % des Français estiment qu’« il faut se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité ». Un niveau de défiance structurel, stable depuis plusieurs années, alimenté précisément par ce genre d’erreurs de transmission et ce manque criant de diligence.
Ironie supplémentaire : Nicolas Berrod a cité à plusieurs reprises Elisabeth Bik, une consultante en intégrité scientifique qui est aujourd’hui accusée d’avoir animé un réseau de cyberharcelement envers de nombreux scientifiques – une information qui n’est pas rapportée par Le parisien qui cite toujours Bik comme référence. Cette dernière dénonce massivement sur PubPeer des « copiés-collés » ou manipulations d’images dans des articles scientifiques (notamment contre Didier Raoult et l’IHU). Cependant, une enquête récente retourne l’accusation contre elle : en appliquant ses propres méthodes d’analyse d’images à ses publications passées, l’article y détecte des duplications apparentes (à des seuils bas), suggérant une sensibilité excessive ou une incohérence (« arroseuse arrosée »). Qui se ressemble s’assemble ? Le parallèle est tentant : Berrod dénonce implicitement des manquements (via ses reprises de critiques sur l’intégrité), mais commet lui-même une erreur de sourcing basique sans vérification.
Au final, on est en droit de s’interroger sur la valeur du message délivré par Nicolas Berrod. S’il n’a pas lu la décision qu’il commente – et s’est contenté de reprendre un article qui renvoyait au mauvais dossier –, comment peut-on accorder crédit à son analyse et au Parisien qui l’emploie ?
Un simple clic aurait suffi à éviter la confusion. Ce clic n’a pas été fait. C’est tout le problème.