La gauche à la godille dans le détroit d’Ormuz (suite)


La discussion a eu lieu à Moscou. Y étaient invités :

– Jean-Pierre Page : syndicaliste.

– Oleg Barabanov, directeur de programme, Valdai Discussion Club

– Alexis Chikhachev : docteur en sciences politiques, expert du Centre d’études stratégiques, Université d’état de St Péterbourg.

– Radhika Desai : professeure au département d’études politiques , directrice du Groupe de recherche en économie géopolitique de l’Université Manitoba, Winnipeg, Canada.

Etaient invités également

– Vijay Prashad, Directeur National Sea Fondation.

– Augusto Soto : Directeur du projet dialogue avec la Chine.

– Anton Bespalov : modérateur

Comment la gauche en est arrivée là ?

En France, ou en sont, les deux grands partis politiques incarnant la gauche après la seconde guerre mondiale : le Parti Socialiste (PS) et le Parti Communiste Français (PCF) ? Mais également, qu’en est-il aujourd’hui de ces forces politiques issues pour la plupart des classes moyennes urbaines qui sont apparues en France ces trente dernières années se revendiquant d’une gauche dépourvue d’une analyse de classe, mais fréquemment donneuse de leçons. Le plus souvent des formations cherchant à s’identifier pêle-mêle à des choix associant justice sociale, environnement, préoccupations sociétales, solidarité sélective et bons sentiments avec des peuples en lutte, toutefois avec des limites quant au soutien aux formes et contenu de celles-ci.

En France, l’oligarchie a fréquemment soutenu et soutient encore des alliances politiques entre le parti socialiste avec une partie de la droite et du centre. Le macronisme dont la plupart des dirigeants sont issus du PS en est l’illustration. Selon les circonstances, cette orientation bénéficie du soutien avoué ou non avoué du PCF et des Verts. On retrouve une démarche identique en Allemagne entre la droite conservatrice de la Démocratie Chrétienne (CDU), les Verts (Grunen), le parti Social-Démocrate (SPD), et même parfois sur certains sujets avec l’assentiment de Die Linke.

Si l’on tient compte de l’actualité sociale et politique, un constat s’impose, le système capitaliste est arrivé à un point de pourrissement avancé comme le démontre l’ampleur des révélations de l’affaire Epstein qui ne sont que la pointe émergée d’un iceberg de manipulations, de cynisme, de corruption, d’immoralité et de nihilisme. Il est d’ailleurs significatif qu’il existe une sorte d’entente entre la plupart de ceux qui s’expriment sur cette ténébreuse affaire. Ils font le choix de s’en tenir aux aspects de morale et non au fond, c’est à dire à la critique politique d’un système capitaliste arrivé à un déclin qui s’accélère. « Le poisson pourrit toujours par la tête. »

Comme on le sait, dans les dossiers Epstein sont mêlés et associés de manière consanguine les représentants de l’oligarchie, leurs intérêts qui n’ont rien de philanthropique. On y trouve également les noms de personnalités qui se revendiquent de gauche. Cet aspect est important dans ce qu’il révèle.

On a trop longtemps fermé les yeux sur les relations entre des sociétés multinationales et de grandes banques d’affaires avec des institutions universitaires, des organisations sociales et politiques ou des milieux intellectuels situés à gauche de l’échiquier politique. Malgré le fait établi dès les années 50, de l’existence de structures qui étaient en fait des couvertures de la CIA (42) comme le Congress for Cultural Freedom, (43) dont d’ailleurs le siège se trouvait à Paris, ou à travers l’AFL-CIO au plan syndical, à travers l’American for free Labor Development (AFLD) (44). Malgré ces faits indiscutables, certains encore aujourd’hui, font mine d’ignorer ces pratiques qui continuent à irriguer les relations entre une partie de la gauche intellectuelle, politique, sociétale ou syndicale avec des entreprises et des institutions financières liées étroitement au système capitaliste.

Pourtant, ce soutien financier existe bien et se poursuit ! Des sociétés financières importantes y contribuent comme JP Morgan, the Goldman Sachs Philantropy Fund, des fondations comme celles de l’Open Society de G. Soros, la Rockfeller Foundation, la Andrew Mellon Foundation, le National Endowment for Democracy (NED) sans oublier US Aid et bien d’autres institutions comme celles appartenant à l’Union Européenne. Le plus souvent, cela se fait aux côtés de gouvernements ou d’institutions de circonstances, fondations et autres. Ainsi par exemple, il est connu que Bruxelles finance à hauteur de 75% le budget de la Confédération Européenne de Syndicats (CES) et n’a pas été étranger à plusieurs affaires de corruption qui ont d’ailleurs entraîné la démission du secrétaire général de la CES.

Dans les pays occidentaux comme c’est aussi le cas dans le tiers monde, toutes ces entreprises, banques et organismes d’une grande variété contribuent financièrement, à l’action d’ONG, de mouvements, de syndicats, de partis politiques, d’institutions universitaires y compris directement à des intellectuels présentés comme « représentatifs » de la gauche (45).

On trouve à travers ces missions, ces recherches, d’autres exemples significatifs d’aides dans des domaines particuliers comme les travaux philosophiques et politiques d’intellectuels associés au concept de « Marxisme occidental » ou encore à ceux de la « French Theory » (46) qui s e retrouve au sein de « l’école de Francfort » qui sépare la théorie de tout examen de la réalité matérielle des rapports de classes. Les intellectuels qui y sont associés se réclament d’un marxisme renouvelé, un marxisme dépoussiéré, un marxisme anti marxiste, voir d’un anticommunisme de gauche mêlé de russophobie, d’hostilité à la Chine et le plus souvent contestant la place et le rôle émancipateur de l’action de la classe ouvrière en particulier dans les pays développés.

Toute une série de concepts le plus souvent abscons et hermétiques sont dorénavant utilisés en boucle parmi des éléments de langage pour soutenir des démonstrations et des expertises. C’est encore le cas de la notion de Géopolitique dont on abuse. (47) Elle est pourtant inspirée du Darwinisme (48) reprise en son temps par l’Allemagne nazie pour revendiquer son espace vital-lebensraum au nom de la sauvegarde de la race aryenne. Définition récupérée depuis par les États-Unis pour légitimer la stratégie US de sécurité nationale dans la justification de ses stratégies internationales de domination (49). Elle est utilisée de manière extensive comme on le voit à l’égard de l’Iran, du Venezuela, de Cuba, de la Palestine ou d’autres états accusés de menacer la sécurité et la vie quotidienne des américains. (50) C’est d’ailleurs ce que vient de déclarer Donald Trump au sujet de l’agression US contre l’Iran : « Nous menons cette opération massive non seulement pour assurer notre sécurité ici et maintenant, mais aussi pour nos enfants et leurs enfants. » « Un régime iranien équipé de missiles à longue portée et d’armes atomiques serait une grave menace pour tout américain » .(51)

Cette activité multiforme de contributions financières et politiques par de grands groupes capitalistes est considérée comme autant d’investissements nécessaires. Cela s’accompagne du contrôle des médias, de publications, d’ouvrages, d’éditions, de conférences, de séminaires, de congrès, de mobilisation d’artistes en faveur de différentes causes, de promotions de concepts dans le but d’influencer entre autre l’opinion de gauche, ceux et celles qu’elle est susceptible de soustraire à leurs responsabilités.

Ces financements participent à la guerre des idées que mène la bourgeoisie sur bien des sujets et d’une grande diversité en orientant la parole et la réflexion d’une gauche dont la passivité la rend d’autant plus perméable qu’elle a renoncé à ses fondamentaux. Pour faciliter cette conversion, on a mis en place un système de communication, de promotion d’universitaires et chercheurs avec l’aide de journalistes chiens de garde (52) tout en organisant l’ostracisme, la caricature systématique et plus simplement l’ignorance à l’égard d’intellectuels ou d’organisations non conformes à la doxa.

Pour les exclure et les discréditer on envisage même dorénavant des juridictions pour condamner toute infraction au discours officiels en recourant à l’accusation d’antisémitisme ou en limitant l’usage et le fonctionnement des réseaux sociaux par des directives européennes régulant leurs activités (53).

Le but demeure le même, celui de désarmer politiquement et idéologiquement ceux qui se réclament du combat pour le changement de société, le socialisme ou plus simplement pour rétablir la vérité des faits. (54) Cela conduit bien des représentants de la gauche à se laisser corrompre et à s’égarer. Non seulement à se déjuger mais à s’engager aux côtés de ceux qu’ils combattaient hier. Cela se fait souvent au prix de déclarations en forme de séances d’exorcisme, de démission, de caricatures comme on peut le voir à travers les campagnes diffamantes d’institutions supra nationales, de lobbies en faveur d’Israël et de ses dirigeants pourtant mis en cause internationalement comme criminels de guerre.

A travers ces renoncements, ne faut-il pas voir là, ce qui a conduit année après année à une capitulation, voir à une abdication face à l’exigence d’un combat de classe permanent en faveur d’une alternative anticapitaliste au système dominant. Dorénavant pour faire bonne mesure, cela se réduirait à faire le choix d’une alternance politique au pouvoir impliquant le choix de moindre mal par le dialogue et la collaboration de classes, par le respect scrupuleux des institutions à travers l’électoralisme. L’objectif recherché serait de contribuer à donner au capitalisme un second souffle à travers un visage plus humain. « Lorsque l’esclavage sera rétabli, faudra t’il négocier le poids des chaines ? » ne devient-elle pas la question que certains sont finalement arrivés à se poser ?

Au besoin, on ira jusqu’à s’accommoder d’une certaine rhétorique radicale tant que cela ne change rien quand au fond. Après tout le changement de société réduit à quelques références au marxisme, ou à quelques banderoles avec les portraits de Marx, Lénine ou du Che peuvent être tolérés tant que la question du pouvoir n’est pas contesté. (55) N’est ce pas Mao Zedong qui brocardait « ceux qui lèvent le drapeau rouge, pour mieux lutter contre le drapeau rouge » ?

Une situation nouvelle

Or, nous sommes entrés dans une nouvelle période de l’histoire, d’où émerge une situation totalement inédite ! Aujourd’hui apparaissent des contradictions nouvelles, des incertitudes, des dangers mais aussi des opportunités comme l’exprime la langue chinoise pour caractériser le mot crise à travers les deux idéogrammes : Wei Ji (56).

De ce point de vue la guerre en Ukraine et l’agression contre l’Iran sont des révélateurs des faiblesses et des défaillances (57) d’un système impérialiste dont nul ne semblait contester la suprématie.

En fait, depuis la destruction de l’URSS, nous faisons face à des recompositions et des transformations politiques considérables souvent sous estimées. Elles s’accélèrent, alors que l’humanité est confrontée à des choix sans précédents qui touchent à son existence même.

Par exemple, s’agissant du réarmement volontariste voulu par les États-Unis, l’OTAN et l’Union Européenne, comme à travers l’implication directe dans la légitimation du financement du secteur militaro industriel permettant entre autre la poursuite de la guerre en Ukraine et dorénavant en Iran. La gauche est incapable d’anticiper et en est arrivé à jouer les utilités en partenaire loyal du système hégémonique.

Ainsi, elle est très loin d’avoir pris en compte ces bouleversements et le contenu de ces nouvelles alliances qui se sont constituées comme les BRICS+, ou l’OCS (58) ou en les critiquant ou en surestimant le caractère anti-hégémonique qui est l’un de leurs traits. A travers celles-ci l’objectif est de s’affranchir entre autre de la tutelle du dollar US par d’autres instruments financiers et monétaires, d’en finir avec les politiques de sanctions et les conditionnalités, d’ingérence et d’interférence dans les choix des états, de décider de coopérations utiles pour eux-mêmes. N’assistons-nous pas là, avec ce qui participe aux changements de l’architecture internationale à une communauté de destin commun fondé sur le win-win, sur le droit au développement et à un nouveau mouvement d’émancipation économique autant que politique après celui des indépendances ?

Les possibilités que cette évolution révèle et sa signification constituent une indication importante sur le mouvement du monde. Ce nouvel ordre mondial qui se met en places peut représenter une alternative Par conséquent, comment cet espace politique inédit ne pourrait-il pas ouvrir dorénavant une période d’opportunités pour les forces anti impérialistes.

Ainsi, malgré la crise des relations internationales, le marasme économique et financier, la faillite sociale, politique, institutionnelle, culturelle, morale sans précédent du monde occidental, la gauche pour l’essentiel s’en tient par ses positions à l’attentisme, et à accompagner les idées dominantes plutôt qu’à les contester et à s’y opposer radicalement.

Faire l’état des lieux.

Cette évolution est au fond révélatrice d’une longue mutation, bien antérieure à la disparition de l’URSS. Si cet évènement historique considérable a bouleversé l’ordre des choses et forcé à réviser bien des repères, la social-démocratie pour ce qui la concerne n’a vu dans cette tragédie que la confirmation de l’analyse faite par elle, soixante-dix ans plus-tôt. Elle s’en tient donc à son hostilité à l’URSS dont elle voit le retour à travers la Russie de Vladimir Poutine. Celui-ci aurait pour ambition de reconstituer l’URSS, voir l’empire tsariste. Son partenariat stratégique avec la Chine constituerait une menace existentielle pour les États-Unis et l’Union Européenne elle même. La médiocrité de tels arguments ne sont-ils pas l’expression d’un profond désarroi.

Ainsi par exemple, la démocratie sociale modèle un temps de la gauche occidentale et du monde libre est devenue une caricature dont les repères sont aujourd’hui, la médiocrité assumée dans les paroles comme dans les actes. Il en va ainsi de l’illusoire combat de la gauche contre l’extrême droite dont pourtant elle a contribué à faire le lit alors que l’austérité en matière de politique économique et sociale est devenue le maitre mot de l’entreprise de destruction sociale d’ E. Macron avec laquelle le Parti Socialiste et tout ou partie de la gauche signe des compromis.

C’est cette orientation et nul autre qui contribue à la montée des idées d’exclusion, de division, de racisme et d’intolérance soutenues par les partis de droite et de l’extrême droite politique en Europe. Comme le souligne l’historienne italienne Clara Mattei : l’austérité est au cœur du fascisme, même lorsque l’austérité est administrée par un état libéral. (59) Malgré cette évolution dangereuse, c’est pourtant au nom de ce que seraient ses valeurs propres, que la gauche se veut rempart contre l’extrême droite, qui partout en Europe enregistre des succès électoraux, la conduisant au pouvoir comme en Italie ou au Pays Bas ou à s’en rapprocher comme en France, en Allemagne ou en Espagne.

Sortir de cette schizophrénie exigerait de remettre en cause les schémas d’adaptation et d’accompagnement à la « pensée dominante ». La gauche n’en est pas là. A quelques nuances près on peut constater des situations identiques dans la plupart des pays européens et au delà. Ainsi pour J.C Cambadelis ancien premier secrétaire du PS français, le capitalisme ne serait donc « qu’une concentration de richesses planétaires sans pouvoir de décision (sic) » et d’ajouter « Il y a bien la montée en puissance des seigneurs de la Tech dans cette super richesse, mais il n’y pas le pouvoir qui caractérise l’oligarchie (sic) » (60)

C’est pourquoi, la social démocratie est définitivement incapable de représenter une alternative, tant son social libéralisme est perçu comme le frère jumeau des programmes des forces de droite. Aveuglé par un nombrilisme politicien et partisan, cette gauche européenne apparaît le plus souvent comme absorbée par des problèmes existentiels, se refusant à prendre en compte les réalités nouvelles et encore moins à en tirer les conséquences. En fait son opposition aux forces du conservatisme libéral est superficielle et purement conjecturelle. Dans le meilleur des cas, ses références demeurent keynésiennes en matière économique et sociale. C’est ce que démontre l’affaire de la taxe Zucman (61) soutenue par toute la gauche française, censé être une fiscalité plus lourde à l’égard des grandes fortunes quand en réalité il s’agit de partager les richesses produites entre exploiteurs et exploités et ne faire rien d’autre que du libéralisme à visage humain (62).

Dans ces conditions, les liens de la gauche avec le monde du travail en particulier se sont distendus et sont quasiment devenus inexistants dans le cas de la social démocratie. On s’adresse à chacun et à tous indifféremment. La rhétorique, l’inculture et la superficialité sont dorénavant une autre manière de faire de la politique. Ce qui demeure de la représentation électorale partisane ne cesse de régresser.

Le plus souvent la social démocratie est passée de l’assentiment, à l’accompagnement puis à la promotion du modèle libéral. Censé incarné les combats pour la justice sociale elle est ainsi devenue, le fourrier et le bradeur d’importantes conquêtes sociales. Pour l’essentiel, le combat pour la paix a été abandonné au bénéfice d’un alignement sur les logiques militaristes dominantes de l’ordre étasunien. Cela s’est fait en soutenant l’Union Européenne, l’OTAN et en contribuant aux guerres impériales.

Peu ou prou, la sociale démocratie ne s’oppose plus, mais en fait soutient la volonté des États-Unis à travers l’OTAN d’imposer une militarisation forcée des économies européennes en revitalisant le complexe militaro industriel tout spécialement celui des États-Unis. Comme pour le deep state néo conservateur le droit international et le multilatéralisme sont devenus des références creuses. (63) A de rares exceptions, la gauche européenne a l’occasion du génocide à Gaza a condamné les massacres mais n’a pas été jusqu’à condamner le projet de solution finale qu’entend imposer Netanyahu avec le soutien des États-Unis et de l’UE, fût-ce au prix de l’extermination de la nation palestinienne. Plusieurs forces de la gauche social démocrate sensible au lobby sioniste ont ainsi contribué à l’instrumentalisation de campagnes médiatiques hystériques contre un prétendu retour en force de l’antisémitisme en France ou n’ont pas hésité au Parlement européen à faire la promotion d’une réécriture de l’histoire de la seconde guerre mondiale, par russophobie et anticommunisme. (64)

Aveuglement, russophobie, hostilité à la Chine, arrogance néocoloniale, soumission à l’ordre euro-atlantique, abandon de l’idée même de souveraineté et finalement de choix de société ont ainsi contribué à brouiller l’image de la gauche et entraîné la social démocratie et les forces politiques qu’elle influence sur une pente périlleuse.

Quel état des lieux ?

Aussi, pour la majeure partie des forces qui s’identifient à la gauche institutionnelle le capitalisme est devenu un horizon indépassable. Elle n’apparaît donc plus comme un contre pouvoir ni un pôle de résistance utile et efficace. En fait, au fil de ses reniements, s’est établit une relation entre ce qu’elle est devenue et l’oligarchie à laquelle elle s’identifie de plus en plus. En d’autres termes, et comme l’avait analysé Antonio Gramsci, (65) les représentations culturelles de la classe dirigeante, c’est à dire l’idéologie dominante ont finalement déteint sur la gauche au point de la faire abdiquer ce qu’elle revendiquait être son patrimoine, son rôle, sa mission, sa finalité au service du progrès et de la libération du genre humain.

Elle ne parle plus de changement de société et de contestation du capitalisme, encore moins de socialisme. Elle s’est dorénavant convertit à la défense du système libéral, à sa meilleure gestion et à la défense de choix anachroniques privilégiant les problèmes sociétaux en alpha et oméga d’une prétendue révolution sociétale fondé sur un individualisme exacerbé, émotionnel et sans repères dont les ennemis seraient les extrêmes qu’elles soient d’ailleurs de droite comme de gauche.

Ainsi, dorénavant les discours et les actes s’identifient à l’ordre économique et politique en place, y compris en revendiquant celui-ci comme SA vision politique et en faisant en sorte de la préserver, comme l’illustre les actions de sauvetage du PS à l’égard d’Emmanuel Macron. Celui-là même qu’elle mettait radicalement en cause quelques mois auparavant, la conduit aujourd’hui à passer des compromis afin de lui permettre la poursuite de la mise en place d’ une économie de guerre (66) n’importe quel prix et ce avec des déficits budgétaires considérables. Devant de tels abandons l’électorat populaire déserte la gauche, voir s’en détourne durablement.

En fait, les gens rejettent de plus en plus les manœuvres électorales, la politique politicienne, les logiques d’appareil, les compromis, le carriérisme des hommes politiques élus ou non, la corruption qui s’aggrave. En France, autant de phénomènes qui sont devenus contagieux de la droite à la gauche. Ce contexte délétère encourage un regard de plus en plus critique de la part des citoyens sur la partialité des institutions régaliennes de l’état.

Parallèlement à la social démocratie, le Parti Communiste Français est quant à lui à l’origine de son propre effondrement électoral et politique. Hier si influent, il n’est plus que l’ombre de lui-même, agissant en fonction des alliances de circonstances. L’eurocommunisme porté par les trois principaux PC d’Europe, Français, Italien, Espagnol aux portes du pouvoir, dans la seconde moitié des années 1970 aura été un échec patent.

En France avec des périodes de tensions et de brèves remise en cause, pour l’essentiel et depuis 1972, le PCF est resté attaché à sa stratégie d’alliance avec le PS qui pour l’essentiel a contribué à ramener son influence de plus de 20% avant 1980 à moins de 4% aujourd’hui (67). Le PCF aura contribué à l’élection de François Mitterrand, qui une fois élu renonça à tous ses engagements au bénéfice de l’Union Européenne et de l’atlantisme. En s’effaçant progressivement de la scène politique le PCF a ainsi fait perdre au monde du travail le rôle d’avocat qui était le sien et son principal outil politique d’intervention.

De la même manière, les salariés ne se retrouvent plus dans des pratiques syndicales où dorénavant se négocient les programmes sociaux du patronat, les plans des sociétés multinationales, les exigences des institutions financières dont sont issus les réformes économiques et sociales du gouvernement Macron et de la Commission de Bruxelles. La Confédération Européenne des Syndicats (CES) est ainsi devenu la référence euro compatible à laquelle adhèrent les principales confédérations en France et en Europe. Le soutien intangible de la CES à la construction d’une Europe fédérale, est ainsi devenu une réalité qui imprègne l’institutionnalisation du mouvement syndical, sa bureaucratisation, sa professionnalisation, source également d’une corruption importante.

Cette évolution entraîne une recomposition syndicale qui a fait reculer sensiblement l’influence de la CGT et qui a terme menace l’existence d’un courant de lutte de classes en France pourtant encore influent dans les syndicats d’entreprises. Le choix assumé de la CGT en faveur d’une révision de ses principes est à l’origine d’une perte de cohésion et d’unité. Les abandons de la CGT en matière de politique internationale sont par ailleurs significatifs. C’est le cas, avec une hostilité déclarée à la Russie comme à la Chine, une remise en cause de ses soutiens comme on le voit avec la cause de la résistance Palestinienne tout en maintenant une coopération avec la confédération sioniste soutien de Netanyahu, solidarité aux confédérations associées au régime néonazi de Kiev, soutien aux nostalgiques du régime du Shah d’Iran, abandon des combats pour la paix. Dorénavant pour la direction de la CGT, la priorité est de combattre combat ce qu’elle nomme l’international de l’extrême droite en d’autres termes les choix politiques de D. Trump, V. Poutine, et Xi Jinping. Cette orientation s’est substitué à la lutte contre le capitalisme et constitue une rupture avec toute une histoire prestigieuse caractérisée par un internationalisme conséquent et indépendant. (68)

En France et en Europe cette évolution politique de la gauche à travers ses représentations historiques a conduit certaines forces à chercher à se poser comme une alternative en particulier à des partis dont la crédibilité s’était effondrée. En sortant du cadre imposé depuis près d’un siècle, elles ont très rapidement occupé un espace politique laissé en friche. En particulier en s’adressant à la jeunesse, aux communautés, aux classes moyennes, en prenant en charge des problèmes sociétaux comme ceux de l’environnement, du racisme ou du genre mais aussi en combattant la résurgence de l’influence des partis d’extrême droite. Ainsi, la dénonciation du génocide à Gaza a mobilisé de larges mouvements de masse souvent à l’initiative d’organisations comme la France Insoumise (LFI) en France. Ce sont, dans ces conditions que se sont développés de nouvelles formes d’organisation politiques bousculant le caractère traditionnel partisan et de représentation. Elles ont obtenu assez vite des résultats significatifs dans les élections politiques, permettant y compris pour certaines d’accéder aux responsabilités locales et provinciales voir en Europe dans certains gouvernements. Ce fut le cas en Espagne, de Syriza (69) en Grèce, bien que cette expérience s’est conclut par un échec, un fiasco politique et finalement le ralliement de ce parti à l’ordre libéral, à l’euro atlantisme entraînant un désaveu populaire.

La France comme maillon faible en Europe !

Maillon faible de la zone euro (70), de plus en plus marginalisé, la France voit son autorité et sa crédibilité se poursuivre et même s’accélérer à travers les positions internationales dont E. Macron est à l’initiative. Ainsi, les péripéties politiques en 2024 liées à trois échecs électoraux très lourd pour ce dernier a conduit à la dissolution de l’Assemblée Nationale puis à s’enfermer dans une forme de déni face au champ de ruines économiques et sociales auquel il a contribué.

Cette situation a entraîné une conflictualité sociale et politique, des tensions permanentes. A la dette colossale, du double de la dette publique de l’Allemagne, la France doit dorénavant faire face à un désastre économique et social, à la destruction de ses services publics qui ont précipité le pays dans l’imprévisible ou le tout est possible existe mais en pire. Fait sans précédent, au sein des forces armées de nombreuses voix se font entendre pour caractériser l’irresponsabilité du Président en matière militaire. Ainsi, plusieurs généraux et officiers supérieurs ont lancé un Appel pour un débat critique sur l’engagement militaire de la France en Ukraine. (71)

Il ne faut donc pas s’étonner d’une étude du Military Strategy Magazine, d’un professeur du prestigieux King’s Collège à Londres qui prophétise une guerre civile en France tout comme en Grande Bretagne. Il ne s’agit pas là d’un billet d’humeur mais d’une étude scientifique qui ne fait que confirmer la banqueroute d’un régime aux abois mais vivant dans l’aveuglement et la dénégation. (72)

Incapable de s’imposer comme majorité parlementaire mais disposant du plus grand nombre de députés au Parlement, la gauche réunissant la France Insoumise, le PS, le PCF et les Verts ont cherché en 2024 à répondre avec une nouvelle mouture de l’Union de la gauche, la NUPES (73), une coalition politique avec un programme dans le but de trouver une solution à ce qui est devenu une crise de régime.

Très vite, cette alliance de gauche unie et de circonstances à implosé, le PS et le PC rompant avec la France Insoumise et faisant le choix de chercher à poursuivre la recherche de compromis avec le macronisme dans le but d’éviter de nouvelles élections générales et pire encore une élection présidentielle anticipée. Ainsi, le parti socialiste a préféré se rallier explicitement à Macron avec une orientation aboutissant à : « surtout ne pas donner la parole au peuple, Ni dissolution, ni démission ou destitution de Macron. Une majorité avec les macronistes et une partie de la droite pour garder nos fauteuils » refusant au peuple l’exercice de sa souveraineté. (74)

Relever le défi, déjouer le piège.

Là est le défi auquel les peuples et le monde du travail doivent faire face d’autant qu’on cherche à les enfermer dans un faux dilemme celui du tous uni contre l’extrême droite. Toute la question étant de déjouer ce piège.

Pour ces raisons on comprend mieux pourquoi l’objectif est d’écarter, de marginaliser et discréditer les forces politiques et sociales qui malgré les compromis de certaines d’entre elles peuvent représenter une possible alternative de progrès social en contribuant à redonner confiance à l’action collective. Par conséquent si la réponse ne peut-être une solution de moindre mal, ne faut-il pas en revenir à l’enjeu véritable : en finir avec le capitalisme.

La ploutocratie n’abandonnera jamais le pouvoir qui est le sien et cela d’autant que celui-ci découle de la propriété des moyens de production, de la propriété privée. Par conséquent, si le pouvoir ne sera pas cédé, alors il s’agit bien de le conquérir. A ces questions, il faut bien répondre, clarifier et décider d’objectifs, tant il est vrai que « celui qui n’a pas d’objectifs ne saurait les atteindre » (75).

Une des conséquences du divorce consommé entre la gauche d’avec les pratiques militantes et indépendantes du mouvement ouvrier est un recul dans les stratégies de luttes sociales et politiques, dans la relation étroite et concrète avec le monde du travail tel qu’il est. Cela se traduit notamment par un désintérêt grandissant pour les études économiques, une vision pessimiste du monde exacerbé par un individualisme forcené, au recul du contenu des combats solidaires en faveur du monde du travail autant qu’à la défense de la souveraineté, du multilatéralisme et des résistances internationalistes.

Lutte de classes ou impasse ?

Au mieux, le discours de gauche radical pourra mettre en cause le capitalisme et ses conséquences destructrices mais jamais comment y mettre fin. Ce qui en d’autres termes conduit finalement à conclure qu’il n’y aurait pas d’alternative et qu’il faudrait s’adapter, partager, et finalement abdiquer ses propres ambitions, voir s’en tenir aux solidarités avec les luttes, mais ailleurs que chez soit.

Pour expliquer cette conversion, on assiste ainsi à une approche qui se veut critique de la part de secteurs de la gauche aimant à se présenter comme anti-impérialiste, mais sans jamais parler de capitalisme !

– Ainsi certains considère que le système oligarchique a finalement réussit à obtenir une paix sociale en satisfaisant pour l’essentiel aux revendications des travailleurs des pays occidentaux qui en retour se sont embourgeoisés, en adhérant aux délices de la consommation, en coopérant, collaborant et renonçant ainsi à leurs combats en faveur d’une rupture véritable. La réponse deviendrait alors celle de soutenir les mouvements de libération nationale dans les pays du sud même débarrassé au besoin de tout contenu de classe. Pourtant l’expérience historique démontre que les indépendances politiques ne conduisent pas automatiquement aux indépendances économiques. Les exemples ne manquent pas.

– Pour d’autres, ne va t’on pas jusqu’à considérer qu’il y aurait dans les pays occidentaux en France en particulier, une prédisposition de la classe ouvrière aux renoncements, en particulier à ses responsabilités internationales. Pour démontrer cette contre vérité, on va jusqu’à réécrire l’histoire en dénaturant les raisons même qui ont conduit à l’organisation d’un courant de lutte de classes dans le mouvement ouvrier français (76). En adhérant à la troisième internationale et en devenant la Section Française de l’Internationale communiste (SFIC), il s’agissait pour le jeune PCF d’un choix internationaliste cohérent que résumait dans son intervention Ho Chi Minh, délégué au Congrès de Tours : « Camarades, nous voyons dans l’adhésion à la 3ème internationale, la promesse formelle du parti socialiste de donner, enfin aux questions coloniales l’importance qu’elles méritent ». (77)

Pour illustrer « ce défaut historique du mouvement ouvrier français » (78) qui refuserait de s’attaquer à son propre impérialisme, on falsifie l’histoire et on invoque entre autre la guerre du Rif en 1925. Quand en réalité, cet évènement fût fondateur du premier grand engagement internationaliste pour le PCF et la CGT U. Avec ces deux organisations, une nouvelle orientation fût mise en avant : la défense de la souveraineté, l’indépendance nationale des nations colonisées, la communauté de combat entre prolétaires de tous les pays. Le PCF, LA CGTU, le Mouvement surréaliste, des intellectuels comme H. Barbusse ou L. Aragon se mobilisèrent au sein d‘un Comité d’action contre la guerre du RIF. Ils affirmèrent alors avec force un principe anti colonialiste sans ambiguïté : « Nous proclamons le droit des peuples, de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes » (79).

Certes les orientations présentes du PCF et de la CGT sont devenus contestables qu’elles soient nationales ou internationales, il faut en faire la critique objective à partir des positions réelles qui sont les leurs et non à travers des interprétations fausses et partisanes de leur histoire. (80)

Cette réécriture de l’histoire sert par ailleurs à une approche infondée de la « structure de la classe ouvrière » qui conduirait à opposer travailleurs français et immigrés entre eux. Alors que l’on pourrait multiplier les exemples de luttes communes affirmant un principe de classe élémentaire « français, immigrés, même patron, même combat ». D’ailleurs, on retrouve celui-ci dans les luttes pour les sans papiers, les luttes de la liberté dans les entreprises de l’automobile, ou celle des résidents des foyers de travailleurs du bâtiment ou de la métallurgie. Cette orientation qui conduit à créer artificiellement des divisions, des oppositions et à orienter les combats en privilégiant les communautés comme priorité au détriment du militantisme syndical et politique sur les lieux de travail. Suivre cette voie conduirait très vite à une impasse et à épargner le capitalisme. (81)

Si, par absurde on considérait qu’unir la classe ouvrière c’est unir seulement les prolétaires de nationalité française, il n’y aurait pas de luttes, pas de perspectives de changement. La voie révolutionnaire qui mène au socialisme passe nécessairement par les entreprises et en particulier les plus grandes. Nul autre lieu que l’entreprise ne réunit quotidiennement les acteurs de la lutte des classes dans le contexte le plus propice à la prise de conscience collective des objectifs et des conditions de l’union des prolétaires dans leur diversité.

Tout engagement internationaliste serait vide de sens, si il ne reposait pas sur ce militantisme patient depuis les lieux de travail pour construire avec les travailleurs eux-mêmes les rapports de forces nécessaires pour faire échec au capitalisme et à l’impérialisme. On ne saurait parler d’impérialisme sans parler de capitalisme. Ignorer le caractère décisif de l’engagement nécessaire de la classe ouvrière depuis l’entreprise contribuerait à sous-estimer la portée sociale et politique de l’action de millions de travailleurs en lutte contre le réforme des retraites voulue par Macron et l’internationale de la finance, ou ne pas mesurer la portée du refus des dockers des principaux ports de la Méditerranée en solidarité avec la nation palestinienne à charger ou décharger des bateaux pour Israël, ou encore à ignorer l’importance de la grève générale en Inde mobilisant 300 millions de travailleurs.

Tout pour l’entreprise.

Que deviendrait le contenu de ces mouvements d’ampleur sans les actions quotidiennes sur le lieu de travail. Il serait vide de sens. C’est pour cette raison que le mouvement ouvrier pour assumer le rôle qui doit être le sien ne saurait dresser de cloisons étranges entre ses engagements internationalistes qui ne sont pas des suppléments d’âme et ses responsabilités nationales. C’est ainsi qu’il doit construire son utilité, son efficacité, sa crédibilité.

On ne saurait se satisfaire de rhétorique et faire l’économie de la lutte des classes, ignorer la portée de ces luttes, singulièrement là ou elles sont décisives, c’est-à-dire dans les pays où sont concentrés les leviers de pouvoir économique, financier, politique, sécuritaire et idéologique. Cela donne toute son importance aux luttes sociales et politiques dans les pays capitalistes développés partout où la contradiction capital/travail est la plus vive, là où se trouvent la classe ouvrière et le pouvoir du patronat face à face, là ou la richesse produite par le travail est confisquée par le capital.

Y renoncer, conduirait, à ne concevoir la lutte anti-impérialiste que débranché de son caractère anticapitaliste, réduisant la lutte pour le socialisme dans les pays développés et dans ceux en développement à une utopie déconnecté de toute réalité des besoins immédiats et futurs du plus grand nombre alors que tout doit être fait pour articuler les deux en un seul et même combat.

Certains affirment que la classe ouvrière serait en voie de disparition ! Que deviendrait dans ces conditions la lutte des classes ? En France selon l’INSEE, 30,4 millions de personnes ont un emploi, 80% dans le secteur privé, 20% dans le secteur public. Par conséquent le combat de classe depuis le lieu de travail demeure le terrain privilégié de l’affrontement avec la classe exploiteuse. (82) La contradiction principale entre capital et travail persiste, la France est l’un des pays qui compte le plus grand nombre de millionnaires et ou les inégalités se sont creusées de manière sans précédente. En 2024, les entreprises ont reversé des dividendes record en augmentation. Les 100 plus grandes entreprises ont ainsi distribué un pactole de presque 100 milliards d’euros (83). Une récente enquête sénatoriale a ainsi révélé que 211 milliards d’euro sans contreparties ont été accordées par l’état à des entreprises comme Total, Michelin, Sanofi… (84) Dans le même temps, en 2022 et officiellement plus de 15 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, (85) plus de 300 000 personnes dont de nombreux enfants vivent sans domicile fixe, chiffre en constante progression. C’est bien cette contradiction qu’il faut confronter et résoudre.

Par conséquent, il est nécessaire d’affirmer que ceux qui produisent les richesses doivent en récupérer le contrôle. La gauche pour sa part ne retrouvera une crédibilité qu’en s’engageant sur ce point dans la clarté, c’est-à-dire contre le capitalisme et l’hégémonie qu’il exerce sur toute chose, en lui disputant et en contestant le droit totalitaire qu’il s’est arrogé sur la propriété, en réaffirmant le rôle de la démocratie ouvrière dans le sens ou l’indiquait Rosa Luxemburg : « Aujourd’hui, la démocratie est peut-être inutile, ou même gênante pour la bourgeoisie, pour la classe ouvrière, elle est nécessaire, voire indispensable. (86)

Prenons un exemple concret !

La plus grande entreprise sidérurgique française est le deuxième plus grand producteur mondial d’acier au monde. Son nom est ACELOR/MITTAL son origine est indienne et elle est la propriété du milliardaire indien Lakshmi Mittal. Son siège est basé au Luxembourg. Mittal pour maintenir son taux de profit, va réduire sa production de moitié en Europe et veut licencier des milliers de travailleurs en particulier en France. (87)

Pour les travailleurs qui font le choix de la lutte anticapitaliste avec leur syndicat CGT il ne s’agit plus de s’opposer au chômage mais de poser concrètement la question de la propriété et de la récupération des richesses produites de surcroit par une entreprise au caractère stratégique. On est loin du compromis social préconisé par certains syndicalistes. Le mot d’ordre de la grève est exemplaire « Nous pouvons faire du métal, sans Mittal ». (88) Face à ce mot d’ordre, la réponse d’une partie de la gauche et en particulier du parti socialiste est significative, il faut dit-il des « nationalisations stratégiques temporaires », c’est à dire par une entrée publique au capital strictement transitoire suivie d’une revente à un opérateur public ou privé. Comme on le voit à travers cette position qui se veut un soutien à la lutte des travailleurs, nous n’avons pas qu’une nuance technique, mais de fait une capitulation de principe.

Pour les travailleurs la distinction entre nationalisation temporaire et expropriation durable n’est pas un raffinement doctrinal. Du « métal sans Mittal » est devenu une orientation au nom de laquelle « les travailleurs rétablissent une évidence trop longtemps confisquée : l’outil qu’ils font vivre et que la collectivité finance doit enfin être gouverné par ceux qui l’animent et non par ceux qui l’épuisent ». C’est cette « gauche » là, qui peut faire la différence en construisant les rapports de force nécessaires par l’action concrète avec en particulier leurs frères indiens dans un internationalisme refondé et utile pour transformer le réel et non pour le réduire à un soutien extérieur par de simples messages de solidarité, mais pour transformer le rapport des forces. Les travailleurs par leur action ont imposée au Parlement un vote positif en faveur de la nationalisation. La bataille doit donc se poursuivre pour que la nationalisation se fasse pour rompre et non pour éponger, afin que les travailleurs, seuls producteurs de richesses, s’imposent comme les seuls dirigeants de l’entreprise.

Ce qui est déterminent c’est à chaque fois le contenu de classe. Il y a donc un grand besoin d’articulation entre national et international en particulier entre les luttes sociales et politiques dans les pays du Sud et ceux des pays développés. A fortiori quand se pose la question du contenu du mouvement de libération nationale et des alliances sur lesquelles il repose. Lutte de classes et libération nationale sont indissociables.

Cette exigence de changement dans les orientations et les pratiques de la gauche n’est au fond que l’expression d’un aiguisement sans précédent des contradictions entre le capital et le travail depuis le lieu de travail jusqu’au niveau international. Une même lutte de classes qui faisaient dire au milliardaire US Warren Buffet « il existe une lutte de classes, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mènent cette guerre. Et nous sommes entrain de la gagner » (89). C’était en 2005, il y a plus de 20 ans. Depuis la situation a radicalement changé.

Nous sommes entrés dans cette période de crise et de contradictions aiguës qui justement signifie risques et opportunités. F. Fukuyama l’auteur de « la fin de l’histoire »le mesure quand il affirme « Si nous baissons la garde, le monde libéral disparaitra » (90). La responsabilité historique de la gauche si tant est qu’elle entend encore jouer un rôle doit être d’y contribuer !

 

Jean-Pierre PAGE

Ancien responsable du secteur international de la CGT



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