En France, le terme blaireau désigne aussi bien un discret mammifère carnivore de la famille des mustélidés qu’une personne considérée comme stupide ou minable. Une polysémie qui a participé à la discréditation de cet animal de nos forêts. Avec l’aide de Yann Lebecel, fondateur de l’association Blaireau & Sauvage, tentons de lui apporter (enfin) le respect qu’il mérite.
Avec son joli masque noir et blanc, le blaireau est un animal à l’apparence remarquable. Il est également discret, pacifique et mène sa vie généralement caché de l’homme – à croire qu’il a appris à s’en méfier. Pourtant, ce petit mammifère reste très mal connu du grand public et victime de nombreuses fausses idées. Il est également, chaque année, massacré en nombre par les chasseurs dans des conditions particulièrement cruelles.
Aujourd’hui, naturalistes et associations se battent pour réhabiliter l’image du blaireau. L’ASPAS a même lancé la Journée mondiale des blaireaux chaque 15 mai : une date symbolique qui correspond à l’ouverture de la saison complémentaire de son déterrage.
Avec l’aide de Yann Lebecel, naturaliste et fondateur de l’association Blaireau & Sauvage, nous avons cherché à en savoir plus sur ces discrets omnivores afin d’apprendre à mieux les protéger et les respecter. Entretien.

Mr Mondialisation : D’où vous vient votre passion pour le blaireau ?
Yann Lebecel : « Cela fait vingt-cinq ans que je m’intéresse à la faune sauvage, en devenant naturaliste de métier. Je suis très vite tombé amoureux du blaireau, même si je m’intéresse également au castor, au loup, au renard, etc. Dans les années 2000, lorsque je cherchais des informations sur la faune sauvage, je me tournais encore vers les livres. Il existait très peu d’ouvrages français à ce sujet, ou alors très succincts. L’un des plus riches d’alors était Mammifères sauvages d’Europe, du suisse Robert Hainard, qui s’avérait être à la fois philosophe, écrivain, dessinateur…
Dans cet ouvrage, le blaireau, cet animal à tête blanche rayée de noir, m’a intrigué. J’ai commencé les observations et les affûts, durant dix ans. C’était de l’observation pure, pour le plaisir. Puis j’ai voulu rapporter des images, notamment des vidéos. J’ai acheté un caméscope et ai commencé à m’investir dans des associations près de chez moi, en Lorraine. C’est vraiment là que j’ai découvert que le blaireau était peu connu. »
Mr Mondialisation : Quand et pourquoi avez-vous créé l’association Blaireau & Sauvage ?
Yann Lebecel : « Je l’ai fondée en 2018, constatant qu’il y avait peu de dynamique autour du blaireau dans le milieu associatif. Blaireau & Sauvage suit trois objectifs principaux : mieux faire connaître l’animal car il souffre d’un a priori négatif, mieux le comprendre car il reste plein de choses à découvrir à son sujet, et enfin, mieux le protéger. »
Mr Mondialisation : Le blaireau est un animal mal connu et souvent mal aimé. La sémantique ne joue pas non plus en sa faveur. Comment expliquez-vous un tel désamour pour cet animal pourtant inoffensif ?
Yann Lebecel : « La bonne nouvelle, c’est qu’après m’être renseigné auprès d’un ami qui enseigne en collège, ses élèves ne connaissent même pas l’insulte. Elle tend donc à disparaître à mesure du temps ! Mais elle a tout de même créé un a priori négatif. Il existe également une confusion avec la moufette, connue pour pouvoir dégager une odeur nauséabonde.
« Lorsqu’ils sont chassés, les blaireaux sont terriblement stressés et acculés, développant naturellement des comportements de défense. Or c’est cette image « agressive » que retiennent et diffusent les chasseurs. »
Le problème, c’est que la majeure partie des informations au sujet du blaireau viennent du monde de la chasse… et sont donc majoritairement négatives. Lorsqu’ils sont chassés, les blaireaux sont terriblement stressés et acculés, développant naturellement des comportements de défense. Or c’est cette image « agressive » que retiennent et diffusent les chasseurs.
Mais quand, avec l’association, nous en parlons autour de nous, les gens tombent souvent des nues car ils ne réalisent pas ce que l’animal incarne réellement. Certaines personnes, toutes générations confondues, ne le reconnaissent même pas sur une photo ! »
Mr Mondialisation : Le blaireau est un animal discret, difficile à observer. Vos images vous ont-elles aidé à mieux le cerner ?
Yann Lebecel : « Oui, photos comme vidéos. Le blaireau est un animal essentiellement nocturne, donc peu observé, d’autant qu’il n’est pas très grand : d’une hauteur d’environ 30 cm au garrot, il peut facilement se cacher dans les hautes herbes. Mais il peut très bien venir dans les jardins et se rapprocher des habitations.

La science a tendance à décrire des comportements stéréotypés et à faire entrer les animaux dans des cases, comme s’ils étaient des robots. Mais un individu ne fait pas l’autre ! Chez le renard par exemple, la femelle va déplacer ses jeunes par le cou. Chez le blaireau, on s’est aperçu que certains individus le faisaient aussi. En général, le blaireau ne déplace pas ses petits car il perçoit son terrier comme une forteresse. Aucun prédateur naturel ne va l’en faire sortir. Mais il y a l’homme… »
Mr Mondialisation : Manque-t-on de documentation pour l’observer, l’étudier et donc mieux le comprendre ?
Yann Lebecel : « Oui, mais ceci reste malheureusement valable pour la plupart des espèces, d’autant que nous manquons de données actualisées à leur sujet.
Il existe deux aspects principaux à connaître chez le blaireau, peu documentés : comportemental, et de densité de population. Les Britanniques observent beaucoup la question de la population, mais ce qui est étudié là-bas n’est pas forcément transposable ailleurs car l’aspect insulaire a un impact. Nous travaillons donc sur une estimation de densité à des échelles locales, mais les chiffres manquent car les informations des naturalistes peinent à se mutualiser et se croiser.
« Leur chasse et leur persécution ont clairement participé au comportement nocturne des blaireaux »
Le même manque revient quant à la question du comportement. Nous savons que c’est un animal qui vit généralement en groupe de trois à cinq adultes, mais les interactions entre eux demandent plus d’observations. Par exemple, nous avons découvert que les blaireaux peuvent sortir en pleine journée.
Leur chasse et leur persécution ont clairement participé au comportement nocturne des blaireaux. Nous avons constaté qu’ils sortent plus tôt dans des territoires dépourvus de chasse. Mais c’est aussi parce que l’on manque d’informations qu’on ne sait pas tout sur ce comportement. Car, parce qu’on le pensait nocturne, nous avons limité l’observation diurne. Aujourd’hui, nous devons repenser nos méthodes d’observation. »

Mr Mondialisation : Le blaireau n’est pas classé ESOD (Espèce susceptible d’occasionner des dégâts), mais il est encore chassé…
Yann Lebecel : « Oui, par le biais d’une pratique appelée vénerie sous terre, communément appelée « déterrage ». Or, il s’agit d’une chasse de loisir, très cruelle. C’est une pratique qui fait elle-même débat au sein du milieu de la chasse.
La vénerie sous terre reste une chasse très confidentielle, qui crée un vrai malaise. Nous avons très peu d’informations à ce sujet : s’il est facile d’assister à une battue de sanglier ou de chevreuil, les veneurs ne veulent pas qu’on voit ce qu’ils font subir aux blaireaux.
Le terrier des blaireaux est un labyrinthe de galeries et de chambres. Les chasseurs y envoient leurs chiens, qui vont acculer un ou plusieurs blaireaux en aboyant. Les veneurs creusent ensuite d’énormes trous, par lesquels ils saisissent les blaireaux avec des pinces et les tuent. Un acharnement qui peut durer une demi-journée, voire une journée, et qui cause un stress inouï à l’animal. Les chiens en reviennent souvent blessés car évidemment, les blaireaux ne se laissent pas faire… »
Mr Mondialisation : Quels sont les arguments avancés par les chasseurs pour justifier la traque des blaireaux ?
Yann Lebecel : « La chasse au blaireau reste un loisir, car il n’est pas classé ESOD ni consommé pour sa viande. Évidemment, les chasseurs cherchent arguments et excuses. Mais en analysant ce cas de façon rigoureuse, on s’aperçoit qu’ils basent leurs prétextes sur des a priori et de vieilles connaissances, comme les dégâts dans les cultures. Or, c’est un argument presque exclusif des chasseurs, car la plupart des agriculteurs ne s’en plaignent pas du tout. Les plaintes ne sont d’ailleurs pas plus fortes dans les zones françaises non chassées. En Belgique, où il est protégé, le blaireau fait vingt-quatre fois moins de dégâts que le sanglier…
Un autre argument est lié au maladies qu’ils peuvent véhiculer, comme la tuberculose bovine. Un mal assez terrible pour les éleveurs, mais très localisé car il touche moins de 0,1% des élevages. Si le blaireau peut localement entretenir la maladie dans des zones déterminées, ailleurs, l’animal est sain. Sur les zones touchées, notamment le Sud, la vénerie est interdite car il existe un risque de transmission au chien. Au-delà de ces zones, l’ANSES a précisé qu’il n’y avait pas lieu de réguler préventivement. En 2024, 20 % des cas de tuberculose se situaient en Corse, or… il n’y a pas de blaireau en Corse !

Un autre argument ressassé est que le blaireau n’a pas de prédateur naturel et donc que c’est à nous de le réguler. C’est un raisonnement simpliste proche des images de chaînes alimentaires vues à l’école… L’auto-régulation vient d’ailleurs, notamment des maladies. Sans oublier la cause humaine avec la mortalité routière…
L’espèce reste plutôt bien représentée en France, malgré une dynamique de renouvellement assez lente. Heureusement, la vénerie n’a pas d’impact fort sur les populations. Et si vraiment, tuer des blaireaux s’avérait un jour nécessaire, il existe d’autres méthodes beaucoup moins barbares et nettement plus efficaces que celle du déterrage. »
Mr Mondialisation : Que faudrait-il changer, d’un point de vue légal et/ou sociétal, pour cesser de chasser sans raison le blaireau ?
Yann Lebecel : « Notre réglementation est complexe. Il existe deux périodes de chasse : l’ouverture générale du 15 septembre au 15 janvier, et la période complémentaire dès le 15 mai. C’est souvent là que la plupart des blaireaux sont déterrés, or c’est également la période d’élevage des jeunes : en tuant les adultes, on condamne les blaireautins qui ne peuvent encore se débrouiller seuls. Beaucoup d’associations travaillent à limiter ces périodes, et y arrivent ! La justice se rend compte que les arguments des chasseurs ne tiennent pas, sans chiffres ni données fiables.

Mais la question de l’abolition totale est purement politique, et non idéologique. On sait aujourd’hui que les protecteurs du blaireau ont raison, et sa chasse est en perte de vitesse. Certains équipages l’arrêtent. Mais c’est loin d’être gagné côté politique ! »
Mr Mondialisation : Quels outils proposez-vous pour mieux comprendre et respecter cet animal ?
Yann Lebecel : « Tout d’abord, en parler car « on ne protège que ce qu’on connaît ». Mais au-delà de l’échelle individuelle, il y a une grosse part de politique derrière. À titre d’exemple, lorsqu’elle était députée, Barbara Pompili avait co-signé un courrier demandant au ministre de l’écologie d’alors d’arrêter la vénerie. Mais elle n’a rien fait une fois devenue elle-même Ministre, ce qui démontre le poids du lobby de la chasse dans la balance…
« C’est un animal très sympathique, très photogénique, et vraiment formidable à observer. »
Mais n’oublions pas de parler aussi du blaireau par le biais de l’aspect contemplatif ! Il faut s’y intéresser par ses aspects biologiques, naturalistes, esthétiques : de façon positive. Comme le disait Robert Hainard, le blaireau est « un culte de l’ours ramené aux dimensions de notre modeste nature ». En effet, il possède l’allure d’un ourson. C’est un animal très sympathique, très photogénique, et vraiment formidable à observer. »
– Entretien réalisé par Marie Waclaw
Photo de couverture : ©Yann Lebecel
