Traduction de Jacques-François Bonaldi (La Havane)
Tiré de CubaDebate
Entretien de Pablo Iglesias, universitaire, homme politique et communicateur espagnol, avec le président cubain Miguel Díaz-Canel Bermúdez
Miguel Díaz-Canel Bermúdez, Premier Secrétaire du Comité central du Parti communiste de Cuba et Président de la République, a récemment accordé une interview au politologue espagnol Pablo Iglesias Turrión sur l’espace numérique Canal Red, diffusée sur l’espace de la Mesa Redonda.
Le dialogue a abordé les questions liées à la situation actuelle à Cuba, l’impact du blocus économique, commercial et financier imposé par le gouvernement des États-Unis ainsi que les actions récentes de solidarité internationale.
La conversation a offert une vision des enjeux internes et externes du pays caribéen, ainsi que de la position du gouvernement sur la flottille humanitaire annoncée ces derniers jours.
Pablo Iglesias : Les fascistes qui sont au pouvoir aux États-Unis aujourd’hui ont très bien appris de leurs références nazies, le principe gobélien selon lequel un mensonge répété mille fois peut devenir la vérité.
Miguel Díaz-Canel : Nous te remercions beaucoup de cette occasion que tu nous donnes de nous adresser au public européen, au public espagnol, car ces vérités sont constamment fracturées par l’intoxication médiatique, avec ce récit de mensonges, de calomnies.
LE PALAIS DE LA RÉVOLUTION
Pablo Iglesias : Eh ! bien, nous entrons dans le Palais de la Révolution, un lieu où les pas du commandant en chef Fidel Castro Ruz se font encore sentir aujourd’hui. C’était son espace de travail, l’endroit où il recevait des délégations, tenait des réunions importantes et où il était toujours une référence dans la vie quotidienne, et surtout en ces temps difficiles. Je voudrais que tu m’expliques ça parce qu’il y a ici des plantes et des rochers qui ne sont pas seulement décoratifs.
Miguel Díaz-Canel : C’est une observation très subtile de ta part. Fidel avait une compañera dans la lutte dans la Sierra Maestra, Celia Sánchez, l’une des héroïnes de la Révolution qui a été sa collaboratrice pendant de nombreuses années. Et Celia avait une sensibilité particulière pour ce qui est cubain, pour l’identité cubaine, et elle voulait que Fidel et Raúl aient dans cet espace une référence à la Sierra Maestra. Ces pierres ont donc été apportées de la Sierra Maestra, ainsi que la végétation de la Sierra Maestra, des montagnes où l’Armée rebelle a mené l’offensive contre la tyrannie de Batista. Tous ceux qui viennent sont émerveillés par cette végétation, Oui, c’est un palais très singulier, un palais avec de la végétation, avec ses propres rochers, et je pense qu’il montre un peu de l’identité autochtone cubaine.
UNE AUTRE PÉRIODE SPÉCIALE
Pablo Iglesias : Miguel, Cuba est sous les projecteurs à cause d’une situation dont tout le monde me dit qu’elle est foutue. Je suis venu pour la première fois en 1994, en pleine Période spéciale, et les gens me disent aujourd’hui : « On peut dire que nous sommes dans une autre période spéciale. » Cette observation est juste ?
Miguel Díaz-Canel : Tu sais, Pablo, je crois que nous avons toujours été dans une situation complexe. Par exemple, je fais partie d’une génération née dans les premières années de la Révolution. Moi, je suis né en 1960. J’ai eu un an le lendemain de la victoire à Playa Girón, et 80 p. 100 de la population cubaine est née après la victoire de la Révolution. Par conséquent, nous sommes des générations nées sous le blocus. Mes enfants sont nés avec. Les enfants de notre génération, nos petits-enfants, sont eux aussi nés avec et ils ont vécu tout leur vie dans des conditions de blocus. Mais les effets de celui-ci ont été différents avant et après la Période spéciale.
Il existait avant un camp socialiste qui a beaucoup soutenu Cuba, ce que nous ne pouvons jamais nier. Puis ce camp socialiste est tombé. C’est alors que nous avons dû – d’où le nom de Période spéciale – créer, être créatifs, avancer malgré le blocus. Plus tard, la situation a changé grâce à nos nouvelles relations avec le Venezuela, avec la Révolution bolivarienne, et aussi grâce au soutien de la Chine, du Vietnam, et d’autres pays. Mais un nouveau tournant est survenu en 2019, sous la première administration Trump.
PREMIÈRE ÉTAPE DE L’ADMINISTRATION TRUMP
Miguel Díaz-Canel : À la fin de 2019, dans la seconde moitié de 2019, l’administration Trump a intensifié le blocus qui devient qualitativement différent, pour ainsi dire. Il se durcit. Comment se durcit-il ? Tout d’abord, parce que le Titre III de la loi Helms-Burton est appliqué pour la première fois, ce qui l’internationalise. Le blocus est déjà en soi une politique de coercition, de pression maximale que les États-Unis appliquent de façon absolument unilatérale à Cuba, mais avec la loi Helms-Burton, ils l’internationalisent car elle entraîne dès lors des restrictions, des sanctions, des pressions sur des tiers ayant ou voulant avoir des relations commerciales, des relations financières avec Cuba.
Cette loi du blocus nie donc les préceptes mêmes du capitalisme et de l’impérialisme qui parlent de « libre marché ». C’est totalement absurde, je dirais même aberrant et très pervers. Très pervers. D’abord, parce qu’elle s’accompagne de calomnies, de mensonges, de deux-poids-deux-mesures. Ce qu’ils critiquent chez nous, ils ne le critiquent pas chez les autres. Ce qu’ils n’acceptent pas chez nous, ils l’acceptent chez les autres. Ensuite, non seulement cette administration permet pour la première fois l’application du Titre III de la Loi Helms-Burton, mais elle nous inscrit en plus sur la Liste des Etats commanditaires de terrorisme. Une fois que tu es sur cette Liste, toutes tes opérations financières internationales sont entravées. La plupart des banques du monde cessent de t’accorder des crédits, et toutes les opérations financières deviennent terriblement compliquées. Tout ceci se traduit par une traque financière, puis maintenant par une traque énergétique.
Si je parle de « tournant » en 2019, c’est qu’à partir de là, la situation a commencé à empirer. Notre situation actuelle est quelque chose qui s’accumule depuis cette date, parce que la nouvelle politique de l’administration Trump a été de couper nos principales sources de financement en devises, ce qui entravait beaucoup nos exportations, de bloquer le tourisme, d’interdire aux Etats-Uniens de venir à Cuba et d’entraver par de nombreuses limitations l’arrivée des Cubains vivant là-bas, d’où pour nous une perte de devises et de revenus.
Faute d’entrées de devises, nous avons commencé à avoir des difficultés pour acquérir les combustibles nécessaires, pour acheter des pièces détachées, pour assurer la maintenance de système électrique, basé sur des centrales thermiques, et souffrant aussi d’un certain niveau d’obsolescence et de surexploitation. Les pénuries de nourriture, de médicaments ont commencé, ainsi que les problèmes de transport, et une partie de notre économie s’est paralysée.
Et notre situation s’est encore plus aggravée à partir des évènements du Venezuela [3 janvier 2026] et du Décret exécutif présidentiel [29 janvier 2026, blocus énergétique].
Pablo Iglesias : Et tout cela a une très grande importance. Je voulais poser une question à ce sujet, parce que beaucoup de gens disent…
BLOCUS DE CUBA ; NOUS FAISONS PARTIE DU MÊME PEUPLE
Pablo Iglesias : …que ce sont des mesures contre le gouvernement cubain, contre un gouvernement social. Mais qu’est-ce que cela signifie pour le peuple : une guerre économique, un blocus et maintenant pratiquement plus aucun carburant n’arrive, aucun pétrole n’arrive ? Qu’est-ce que cela signifie pour la vie des Cubains qu’aucun pétrole n’arrive ?
Miguel Díaz-Canel : Tu soulèves plusieurs points qu’il est très important de pouvoir expliquer. Premièrement, ceux qui disent que cela touche le gouvernement et pas le peuple visent à diviser le gouvernement et le peuple. Je fais partie du peuple. Je ne suis pas né dans une élite. Je ne viens pas d’une famille d’élite. Je suis né dans une famille d’ouvriers, de travailleurs. Ma mère est institutrice rurale, mon père est travailleur d’une brasserie. Voilà d’où viennent nos dirigeants. Nous faisons partie du peuple. Pourquoi vouloir séparer le peuple de l’État ou du gouvernement quand il s’agit des dirigeants, de séparer gouvernement et peuple ? Nous faisons partie du même peuple.
Nos enfants, nos familles mènent une vie commune, comme tout le monde. Nous qui avons des responsabilités, nous avons ce sentiment de peuple, nous souffrons aussi les problèmes de notre peuple. Et ça, c’est un premier point à souligner. Et puis, n’oublie pas que toute cette coercition économique, toute cette politique de pression maximale ont aussi une composante idéologique.
Ceux qui disent ça défendent une puissance qui veut exercer son hégémonie de manière extrême contre une petite île. Mais il ne faut pas oublier la composante d’intoxication médiatique, tous ces codes de type médiatique qu’ils essaient de construire. Bref, c’est le peuple tout entier qui est touché. Et qu’est-ce qui peut toucher le plus le gouvernement sinon de constater que les rêves, les programmes, les projets que nous avons pour le bien du peuple ne peuvent pas avancer comme nous le souhaitons ? Nous souffrons de voir le peuple dans le besoin.
RÉSISTANCE CRÉATIVE
Pablo Iglesias : Mais comment faire pour que les gens le comprennent. Par exemple, il y a des étudiants qui ne peuvent pas aller à l’université, il y a des hôpitaux qui… Nous n’avons pas atteint ces extrêmes.
Miguel Díaz-Canel : Je ne cesse de parler du concept de « résistance créative », qui ne consiste pas seulement à résister aux coups de boutoir du blocus, mais qui veut dire : grandir, essayer d’avancer au milieu de cette situation. Nous sommes constamment en train de nous réorganiser. Et tout cela a des effets. Prends un exemple de la vie quotidienne : dormir sans électricité. Nous sommes un pays aux températures élevées, et les enfants dorment mal, et pourtant ils doivent se lever tôt le matin pour aller à l’école. Alors, nous avons pris des mesures d’organisation pour que tout le monde puisse se rendre à l’école. Prends aussi le problème du transport : quand l’école ou le lieu de travail est loin, comment tu fais pour t’y rendre s’il n’y a pas de transport en commun ? Comment tu te déplaces ? Comment tu vas au travail ? Comment tu vas à l’école ? Comment tu amènes des enfants à l’école ?
Il a donc fallu se réorganiser ; modifier les systèmes à certains endroits. En ce qui concerne l’école, on a introduit l’espace communautaire, l’espace local, ce qui implique une réorganisation, mais ça permet à l’école de continuer de fonctionner. À l’université, on est passé des cours en présentiel aux cours en semi-présentiel ; les étudiants se lient aux problèmes communautaires ; on s’efforce aussi d’utiliser les potentiels de différentes institutions pour la formation ne s’arrête pas.
Ils commencent alors à s’organiser et il y a des moments où nous avons changé les scénarios. Le scénario scolaire passe ensuite au scénario communautaire, puis au scénario local, et là il est réorganisé, mais le cours continue d’être maintenu. Les universités sont passées d’un enseignement en présentiel dans des cours réguliers à un apprentissage hybride, à la mise en relation des étudiants universitaires avec des problèmes communautaires et à la mise en valeur du potentiel présent dans différentes institutions et où leur formation est maintenue par la suite. Dans un autre domaine, notre système de santé est capable de faire face aux épidémies, comme nous l’avons prouvé dans notre manière de surmonter le Covid-19.
LES CONSÉQUENCES DU BLOCUS SUR LA SANTÉ ET L’ÉDUCATION
Pablo Iglesias : Beaucoup de gens en dehors de Cuba ne le savent pas, mais vous avez créé votre propre vaccin.
Miguel Díaz-Canel : Pas un, cinq ! Nous sommes un des rares pays à l’avoir fait. De ces cinq vaccins, trois sont passés de vaccins-candidats à vaccins approuvés. Et je vais t’expliquer parce que ça a beaucoup à voir avec la « résistance créative ». Bien entendu, la situation actuelle touche aussi notre système de santé : aujourd’hui, plus de 120 000 personnes sont sur liste d’attente chirurgicale, parce que nous avons dû prioriser les cas d’urgence, faute d’électricité dans les salons d’opération et les hôpitaux, faute de matériels pour les mener à bien. Toutes ces opérations, nous les faisions de toute façon en époque de blocus « normal », pour ainsi dire, mais elles deviennent impossibles ou difficiles dans ces mêmes quantités face à un blocus durci, comme c’est le cas de l’encerclement énergétique dont nous sommes victimes. Et pourtant, même dans ces conditions, nous maintenons des indices de mortalité infantile, de mortalité maternelle, des indices de santé et d’éducation à hauteur des pays développés.
Autrement dit, même si la situation est très dure, nous avons situé notre pays à une telle hauteur en matière sociale que cette détérioration ne nous a pas fait tomber dans une position d’infériorité par rapport aux autres pays. Mais elle a des effets, ça, c’est sûr. Par exemple, sur ces listes d’attente, il y a plus de 11 000 enfants, il y a des enfants et des patients atteints de cancer auxquels nous avons du mal à garantir les médicaments dont ils ont besoin et qui sont gratuits. La situation touche aussi l’éducation. Beaucoup de nos plateformes éducatives sont fonction de la connectivité, de la transformation numérique et de l’intelligence artificielle, mais si tu n’as pas d’électricité, comment peuvent-elles fonctionner, comment peuvent opérer les antennes relais ? C’est pareil pour le transport, pour l’adduction d’eau. En cas de coupures de courant, la plupart des pompes à eau ne fonctionnent plus. Alors, pense un peu : le transport, la santé, l’éducation, la nourriture, l’eau ! Tous ces problèmes à la fois ! Et d’où viennent tous ces problèmes ?
Est-ce parce que l’État n’est pas capable de fournir ces services ? Non, ce n’est pas que l’État n’en soit pas capable, c’est parce que le blocus empêche l’État, le gouvernement, de le faire. Et le gouvernement, ça veut dire le peuple. Je crois d’ailleurs que bien des choses que nous nous sommes proposés, bien des choses qui nous permettent de résister et que nous avons pu organiser, ont à voir avant tout avec l’action du peuple associée à celle du gouvernement. En fait, ces deux gestions sont inséparables. Le peuple fait preuve d’une capacité d’auto-convocation, d’auto-créativité, de résilience, de résistance. Je vais te donner un exemple. Maintenant, nous manquons de gaz liquéfié. Le butane est l’un des facteurs de la coercition énergétique qu’on nous impose, l’autre étant la coercition électrique. Alors, les gens chez eux se sont organisés en voisins ; l’un fabrique un four à charbon, l’autre un fourneau. Ils sont même arrivés à fabriquer des fourneaux à bois très efficaces. Les voisins au niveau communautaire peuvent créer des cuisines collectives pour cuisiner à plusieurs maisons en même temps.
Par ailleurs, de nombreuses familles ont pu acquérir des panneaux ou des systèmes photovoltaïques pour leur maison, pour devenir indépendants du système électrique national. Mais elles ne font pas ça uniquement pour elles. Elles partagent avec les autres, parce qu’il y a une immense solidarité populaire. J’ai des panneaux solaires chez moi, mais j’en fait profiter les voisins, je les raccorde, je leur permets de recharger les motos électriques, les téléphones ou les tablettes… Il y a même des maisons qui offrent ces facilités au gouvernement et aux autorités locales, disons, comme points de « vision » : en cas de panne ou de coupure de courant, les voisins y disposent d’un système d’audio, d’un téléviseur où écouter des informations, voir le journal télévisé, voir les programmes de la télévision.
Dans notre action énergétique, il y a aussi le concept de mobilité électrique. Nous sommes aussi passés à la mobilité électrique pour dépendre moins du diesel ou de l’essence. Par exemple, il y a de plus en plus de motos électriques, et nous assemblons maintenant un modèle de tricycle électrique qui venait selon une conception d’usine donnée. Eh ! bien, les gens l’ont transformé pour en faire un engin de transport de passagers.
Dans les villes, nous avons donc des tricycles électriques convertis en fourgonnettes pour transporter des marchandises. Certains ont même été améliorés, question confort, pour pouvoir transporter les patients qui ont besoin d’hémodialyse, un service systématique complexe. Ces tricycles ont même été adaptés pour des services funèbres, pour n’avoir pas à dépendre des corbillards municipaux qui sont en manque. Les tricycles électriques ont même été convertis pour transporter des sonos, des téléviseurs, des écrans, en vue d’activités culturelles ou d’informations à la population.
C’est dans ces conditions-là que nous avons organisé l’année scolaire dans l’enseignement général et dans l’enseignement supérieur. En faisant preuve d’innovation, de créativité. Les gens, le peuple souffre, il connaît des limitations, il connaît des pénuries, mais le Cubain n’en perd pas pour autant cette capacité de surmonter les adversités, cette capacité de solidarité, cette allégresse, qui sont les siennes.
Pablo Iglesias : Oui, sans cette capacité… De combien de temps Cuba a-t-elle besoin pour accéder à la souveraineté énergétique et ne plus dépendre du pétrole ? Je crois savoir que vous avez mis le pied sur l’accélérateur, mais cette transition vers l’énergie solaire a été envisagée depuis longtemps, avec la coopération stratégique de la Chine, sauf que maintenant vous devez vous hâter encore plus.
Miguel Díaz-Canel : Je vais t’en parler, mais je veux revenir d’abord à la question que tu m’as posée sur les vaccins, parce que, là, le concept de résistance créative a joué absolument.
VACCIN « SOUVERAIN » POUR LUTTER CONTRE LE COVID
Miguel Díaz-Canel : Quand le Covid-19 s’est déclenché, nous subissions ce durcissement de blocus dont je t’ai parlé pendant le premier mandat de l’administration Trump. Soit dit en passant, Biden a maintenu toutes les sanctions imposées par celle-ci, ce qui veut dire que les changements d’administrations ne changent rien à la politique que les partis au pouvoir suivent envers Cuba. Quand nous nous sommes rendus compte de la façon dont la question des vaccins fonctionnait dans le monde, autrement dit que nous n’avions pas assez d’argent pour les acheter et que, par ailleurs, le blocus nous empêcherait de le faire, nous avons convoqué les scientifiques cubains.
Nous leur avons dit : « Pour gérer de façon souveraine cette pandémie, il nous faut des vaccins cubains. » Deux mois plus tard, le premier lot d’un candidat vaccin était prêt. Ensuite, on le sait, on a disposé de cinq candidats vaccins, dont trois ont été homologués parce qu’efficaces. Et ces vaccins, nous ne les avons pas gardés pour nous, nous les avons partagés avec d’autres pays. Ces vaccins nous ont permis de contrôler l’épidémie, et nous avons même été le premier pays à vacciner avec ses propres vaccins la population d’enfants âgés de plus de deux ans. Et nous avons garanti des niveaux d’immunisation très élevés. Pour en revenir à la résistance créative : ce n’est pas seulement résister, mais aussi te développer. C’est ce que nous avons fait avec les vaccins.,
Il existe des puissances qui n’ont pas pu mettre au point des vaccins. Tu avances par conséquent, tu grandis, tu te développes. Il ne s’agit pas de résister dans la soumission, mais de résister en faisant preuve de créativité. Autre exemple : l’oxygène médicinal est venu à manquer, et l’administration étasunienne a exercé des pressions sur les fabricants en Amérique latine et dans les Caraïbes pour qu’ils ne nous en vendent pas, ce qui nous a contraints à faire un effort terrible. Nous avons reçu de l’aide de la Russie et d’autres pays pour surmonter cette crise. Nouvel exemple : l’administration étasunien a aussi refusé de nous vendre des respirateurs pulmonaires, et de jeunes scientifiques cubains en ont mis au point un prototype qui a été certifié en raison de ses excellentes prestations, si bien que nous pouvons même l’exporter. Là encore, de la création, et pas seulement de la résistance.
EN ROUTE VERS L’INDÉPENDANCE ÉNERGÉTIQUE
Miguel Díaz-Canel : À partir de ce moment-là, nous avons évalué la manière de trouver des solutions aux problèmes du pays qui nous rendraient moins dépendants des contributions, de l’aide que nous pourrions recevoir à d’autres moments, comme celle du camp socialiste, ou, plus récemment, celle du Venezuela ou de la Chine, ou d’autres pays amis, afin de garantir davantage la souveraineté économique et la durabilité du pays. Et deux questions fondamentales se posaient : la production alimentaire et le thème énergétique. Celui-ci, comment l’avons-nous abordé ? Eh ! bien, selon une approche intégrale, dans le cadre d’un programme gouvernemental visant à surmonter notre situation énergétique et assurer la stabilité du pays dans ce domaine. Nous savons que nous allons continuer de dépendre pendant des années d’une production basée sur des centrales thermiques, bien que celles-ci soient très détériorées, de sorte que nous avons dû mettre en place et financer un programme pour en récupérer les capacités.
Ainsi, depuis le début de l’année, nous avons récupéré 185 mégawatts (MW). L’an dernier, dans un autre composant de notre système – pas les centrales thermiques – à savoir les groupes électrogènes en série qui fonctionnent avec du diesel ou du fioul, nous avons pu récupérer plus de 100 MW que nous ne pouvons pas utiliser aujourd’hui faute de diesel et de fioul. Pas une goutte de carburant n’est entrée dans le pays depuis trois mois. Les pics de déficit nocturne se situent actuellement entre 1 800 et 1 900 MW. Si nous disposions des capacités des groupes électrogènes au moment de ces pics, nous pourrions ajouter 1 000 MW. Le pic de déficit ne se situerait plus qu’à 500 MW pendant quelques heures de la nuit et du petit matin.
Avec ces groupes électrogènes et les centrales photovoltaïques, nous surmonterions ce déficit. Où se situe-t-il donc, ce déficit. Ce n’est pas à cause de l’incapacité de notre programme énergétique, c’est que nous n’avons pas le carburant nécessaire pour faire fonctionner ces capacités !
Donc, d’une part, cette récupération des capacités thermiques ; de l’autre, cette récupération des capacités des groupes électrogènes qui étaient très détériores. Le troisième élément de ce programme, c’est l’investissement dans les sources d’énergie renouvelables. Ils ne peuvent pas bloquer notre soleil, ils ne peuvent pas bloquer notre air. Rien que l’année dernière, grâce à un projet commercial dont je ne peux rien te dire, car les autres le persécuteraient et l’attaqueraient, nous avons réussi à installer 1 000 MW dans des centrales photovoltaïques à travers le pays. De 3 p. 100 à partir de sources d’énergie renouvelables, nous sommes passés à 10 p. 100, un bond de 7 p. 100 malgré le renforcement du blocus. Nous aspirons à installer un minimum de 3 000 MW en sources d’énergie renouvelables, notamment photovoltaïques, mais nous investissons aussi dans l’énergie éolienne. À un rythme comme celui de l’an dernier, nous pourrions y arriver en deux ou trois ans, si nous pouvons le maintenir financièrement.
Cette année, nous allons donner la priorité aux investissements dans les sources d’énergie renouvelable, à savoir les centrales photovoltaïques, parce qu’elles nous permettent tout d’abord de contribuer à stabiliser la fréquence de notre système électrique. En effet, c’est cette instabilité qui provoque les différents blackouts dont nous avons souffert ces temps-ci. Par ailleurs, elles nous permettent de produire de l’électricité la nuit grâce à l’énergie accumulée pendant la journée.
Un autre point à préciser : nos centrales thermiques produisent de l’électricité à partir de pétrole brut cubain. Il n’est pas très abondant, il est lourd, nous le raffinons ici depuis des années, mais c’est lui qui permet aux centrales thermiques de fonctionner, parce que nous les avons adaptées à ce pétrole brut peu raffiné. Mais cela nous oblige à garantir des maintenances plus fréquentes, plus systématiques, surtout dans les chaudières qui souffrent davantage des effets du soufre et des gaz émis par ce pétrole brut. Voilà dans quelles conditions nous devons faire fonctionner nos centrales thermiques, avec ce pétrole brut national, puisque nous ne pouvons pas importer ni recevoir du carburant à cause de l’encerclement énergétique qu’on nous impose. Mais c’est là un droit de n’importe quel pays auquel nous ne renonçons pas !
Voilà donc ce que nous produisons aujourd’hui et comment nous le faisons : centrales thermiques, plus centrales photovoltaïques. Mais cela ne suffit pas à combler notre déficit. Mais il s’agit du moins de notre pétrole et de notre soleil, et ça, personne ne peut nous les bloquer !
Alors, qu’est-ce que nous nous sommes proposés ? D’accroître la production de pétrole brut national, en forant plus de puits, en introduisant des technologies qui pourraient nous permettre d’améliorer leur exploitation, et les scientifiques cubains du pétrole ont déjà une méthodologie de raffinage. En dépendant le moins possible du pétrole brut étranger et le plus possible de notre pétrole à nous, nous pourrons raffiner aussi une partie de celui-ci pour l’utiliser, non seulement à la production d’électricité, mais pour le reste de l’économie.
Il faut dire aussi que nous utilisons le gaz qui accompagne l’exploitation du pétrole dans une usine de production d’électricité, dans un système appelé Energas. Plus nous produirons de pétrole, et plus nous disposerons du gaz qui l’accompagne. En fait, en janvier-février, nous sommes parvenus à freiner la décroissance de pétrole et gaz, nous avons maintenant dépassé les indicateurs de l’an dernier et nous produisons selon les prévisions. C’est là une autre composante qui nous permet d’avancer.
Notre intention est donc de continuer à investir dans les centrales photovoltaïques, dans les énergies renouvelables, ainsi que dans l’énergie éolienne. Nous développons des biodigesteurs, autrement dit la façon de traiter les déchets solides, surtout dans les fermes laitières, dans l’élevage. Nous pouvons faire fonctionner ces systèmes qui nous permettent de fournir du gaz pour la cuisson dans les communautés, dans les établissements humains, mais nous pouvons aussi faire fonctionner des générateurs de gaz, disposer par ce moyen de niveaux de production d’électricité et aussi réduire la charge polluante. C’est quelque chose de totalement écologique. Nous introduisons également des technologies pour tirer parti de la biomasse. Par exemple, dans le secteur sucrier, nous pouvons convertir la production d’électricité des sucreries avec très peu de transformations, de sorte qu’à la morte-saison, nous pouvons produire de l’électricité à partir de la biomasse, et ça aussi, c’est totalement écologique.
Nous avons intégré à cette stratégie non seulement les investissements dans la production d’électricité, mais aussi la mobilité électrique. Plus nous utiliserons les véhicules électriques, et moins nous aurons besoin de carburant pour le fonctionnement de l’économie et des transports. Nous développons donc des capacités avec des Associations économiques internationales, ainsi qu’avec le secteur privé pour l’assemblage et la production de systèmes électriques, sans parler des investissements pour acheter les équipements nécessaires. Nous allons acheter sous peu 400 véhicules électriques qui serviront à soutenir le secteur de la santé et qui nous donneront une certaine stabilité dans l’ensemble des polycliniques et des hôpitaux du pays. Nous avons également appliqué des mesures incitatives pour toute personne qui, tant dans le public que dans le privé et les coopératives, introduit des sources d’énergie renouvelables, aussi bien pour ses affaires que pour sa vie privée.
Nous appliquons donc des mesures incitatives du point de vue tarifaire. Autrement dit, ceux qui commencent à produire de l’électricité avec leur propre système et la vendent au système national d’électricité bénéficient d’un tarif avantageux et, s’ils maintiennent ce système pendant des années, nous leur supprimons les taxes à l’importation de ces technologies et nous leur offrons également un ensemble de facilités au sujet des impôts sur les services, sur les bénéfices, sur l’installation. Et ces mesures ont engendré un climat non seulement de participation, mais encore de solidarité. Je peux citer l’exemple d’un travailleur d’une MIPYME non publique qui a acheté tous les systèmes photovoltaïques dont avaient besoin les institutions sociales de sa municipalité, comme les polycliniques. Ainsi, en cas de panne ou de coupure de courant, la polyclinique a de l’énergie, la banque a de l’énergie, et les principaux services à la population, et ce grâce au système mis en place par ce producteur particulier. Nous avons donc acquis un groupe de systèmes photovoltaïques. Nous faisons de même dans toutes les municipalités du pays.
Actuellement, de nombreux équipements arrivent grâce à l’aide de solidarité. Certaines institutions nationales de différents pays vont nous faire don de tous les systèmes photovoltaïques dont a besoin le système de santé. Dans notre pays même, des producteurs privés font don de ces systèmes à des institutions sociales publiques. De nombreuses entreprises publiques commencent à investir dans ce sens. Les particuliers disposant d’engins de transport électriques, de tricycles, de voitures électriques, les ont mis à disposition de la population. Tout cela a donc créé de l’empathie et, dirais-je, un mouvement qui, je crois, donnera dans très peu de temps beaucoup de capacité de production d’électricité, qui vient s’ajouter aux efforts de l’État. Nous allons parvenir à surmonter peu à peu cette crise. Ce n’est pas un problème qui peut se régler d’un coup ; ça nous prendra trois ans, mais c’est à mon avis la voie la plus solide.
Je dis aussi que nous devons voir ces problèmes comme une chance, parce qu’un révolutionnaire ne peut pas se rendre ! Nous marchons sur une voie plus solide, et nous allons nous en sortir graduellement, ça, c’est sûr ! Nous allons continuer de souffrir les limitations, comme aujourd’hui, mais nous nous en sortirons. Tiens, par exemple – et pensant à l’avenir – si nous n’avions pas investi l’an dernier pour produire 1 000 MW dans les centrales photovoltaïques, que se passerait-il à Cuba aujourd’hui ? Nous n’aurions presque aucune capacité de produire de l’électricité dans la journée, et l’instabilité du système serait si grande que nous passerions de blackout en blackout !
LE DIALOGUE AVEC LES ÉTATS-UNIS
Pablo Iglesias : Miguel, il y a un éléphant dans le magasin de porcelaine : Donald Trump. Je dois donc te poser la question à laquelle je ne sais pas si tu peux répondre. Parlez-vous au gouvernement étasunien ?
Miguel Díaz-Canel : J’y viens. Il y a eu beaucoup de spéculations et de manipulations à ce sujet, Je vais t’expliquer la teneur exacte de l’information que nous avons donnée en toute responsabilité au peuple et à la communauté internationale. Chaque fois que les relations se sont tendues, comme aujourd’hui, entre le gouvernement des États-Unis et Cuba, des personnes, des institutions, gouvernementales ou non, ont essayé de construire des canaux pour favoriser le dialogue entre les deux gouvernements et surmonter les différences antagoniques qui pourraient exister, et surtout ont cherché à éviter une confrontation et à pouvoir les résoudre. Voilà donc ce qu’il se passe en ce moment. Mais engager des conversations ou des négociations afin de parvenir à un accord, c’est un processus qui prend du temps.
D’abord, il faut construire un canal de dialogue, puis établir un ordre du jour intéressant en commun les parties ; il faut que les parties prouvent leur intention d’avancer et de s’engager réellement vis-à-vis de ce programme ; à partir de la discussion de ce programme, parvenir à des accords bénéfiques aux deux parties, puis conclure avec des résultats. Donc, dans la première partie de l’information que nous avons donnée, qu’avons-nous dit ? Nous avons dit : « conformément à la politique cohérente de la Révolution cubaine ». Pourquoi ? Parce que ce n’est pas la première fois dans l’histoire de la Révolution que des conversations se sont engagées ou qu’on ait tenté d’en engager.
Il y a eu des tentatives sous l’administration Kennedy. Il y a eu des tentatives sous l’administration Carter, sous celle de Clinton, et même sous celle de Reagan. Certains sont allées plus loin, d’autres moins loin, et elles ont échoué en cours de route aussi à cause de circonstances différentes. Donc, cette tentative actuelle n’est pas la première. De plus, la Révolution a toujours déclaré, dès les premières années, qu’elle était prête à avoir un dialogue, à partir de positions de respect, d’égalité, sans pression et sans conditions, avec le gouvernement des États-Unis afin de trouver des solutions à nos différends. Bref, cette disposition a existé tout au long de la Révolution.
Par conséquent, ce qui se passe aujourd’hui ne contredit en rien l’histoire de la Révolution. Une des conversations qui est allée le plus loin, celle de Raúl Castro avec le président Obama, qui a abouti à des accords concrets, a permis de lever certaines des sanctions qui frappaient Cuba à l’époque. Nous sommes prêts à construire une relation civilisée entre voisins, indépendamment de nos différences idéologiques. Les États-Unis, en fait, en ont avec certains de ceux qu’ils considèrent comme leurs adversaires, ils ont des relations avec la Russie, ils ont des relations avec la Chine, ils en ont avec d’autres pays. Pourquoi pas avec Cuba ? Parce qu’il s’agit de Cuba ? En tout cas, ce que nous faisons maintenant, ce n’est pas la première fois, ça répond à une position historique de Cuba.
Nous ne sommes pas des bellicistes. Nous n’offensons personne, nous ne faisons rien contre les États-Unis, nous n’imposons pas de blocus aux États-Unis. Le blocus est une position, une décision unilatérale de leur gouvernement.
Nous avons signalé un autre point, parce qu’on a tenté de spéculer, de parler de divisions à la tête de la Révolution. Nous avons tenu à préciser que ça se faisait sous la direction de Raúl Castro, dont le leadership dans ce pays est incontestable, et qui est le leader en exercice de la Révolution, même s’il a renoncé à toute ses responsabilités. Son prestige dans le peuple et devant l’histoire, sa contribution, sa reconnaissance historique, nul ne peut les nier. Cela arrive aussi ailleurs dans le monde : des gens qui sont des leaders, non en raison de leurs postes, mais en raison de leur histoire et de leur expérience.
Pablo Iglesias : On m’a dit que tu lui parles fréquemment.
Miguel Díaz-Canel : Nous parlons fréquemment. J’ai des échanges avec lui, il est au courant.
Pablo Iglesias : Que pense-t-il de la situation actuelle ?
Miguel Díaz-Canel : Qu’elle est complexe. Il fait partie de ceux qui ont dirigé de manière collégiale, avec moi et avec d’autres instances du parti, du gouvernement et de l’État, la façon dont nous devons mener ce dialogue, si celui-ci s’engage. Il est très attentif, il évalue les choses, il nous stimule lorsqu’il voit que ce que nous faisons donne des résultats. Il y a surtout son engagement envers le peuple, envers la Révolution, sa volonté d’épargner au pays une agression. C’est donc sous cette orientation, sous cette direction, une direction collégiale qu’il conduisait avec le reste des participants, que des fonctionnaires cubains ont eu récemment avec des fonctionnaires du département d’État des conversations qui visent à discuter de nos différents bilatéraux pour trouver une solution.
Pablo Iglesias : Que veulent-ils, eux ? Que demandent-ils ?
Miguel Díaz-Canel : Nous n’en sommes encore pas là !
Ce moment ne nous est pas encore arrivé. Nous avons engagé les conversations afin de voir les dispositions de l’autre et, à partir de là, d’élaborer un ordre du jour qui puisse conduire, par des débats, à des négociations. Voilà ce que nous avons posé, ce qui a été stimulé, facilité par des intermédiaires internationaux.
Pablo Iglesias : Pouvez-vous dire lesquels ?
Miguel Díaz-Canel : Non, je ne veux pas. Nous n’avons pas le droit de griller cette information. Toutes ces choses-là se font toujours avec la plus grande discrétion. Nous nous sommes engagés là-dedans avec beaucoup de sérieux, avec un grand sens de nos responsabilités, parce que c’est là quelque chose de très sensible. Quelles sont donc nos intentions ? Tout d’abord, préciser les différends bilatéraux auxquelles nous pouvons trouver une solution.
Pablo Iglesias : Qu’est-ce que cela pourrait être ? En d’autres termes, de quoi parleriez-vous ?
Miguel Díaz-Canel : Il y a des tas de thèmes, il y a des questions économiques. On peut parler d’investissements, on peut parler de la façon dont le gouvernement étasunien pourrait participer à l’économie cubaine, mais il y a aussi les questions migratoires, la question de la lutte contre le trafic de drogue, contre le terrorisme, la question de la sécurité de la région, il y a les questions environnementales, les thèmes de la collaboration scientifique, éducative… Il y a une foule de points à discuter.
Pablo Iglesias : Et qu’est-ce qui serait inacceptable pour Cuba ?
Miguel Díaz-Canel : Pour Cuba ? Tout d’abord, qu’ils ne posent pas de conditions, qu’ils ne nous imposent une position donnée pour avoir des conversations. Qu’ils respectent notre souveraineté, notre indépendance et notre système politique, de la même manière que nous respectons les leurs. Ces choses-là sont hors de discussion. Ces choses-là ne se discutent pas. Qu’ils agissent selon un critère de réciprocité et dans le respect du droit international.
Que les deux parties cherchent à préciser les différends bilatéraux auxquels on peut trouver des solutions et qu’elles aient la volonté d’aller de l’avant, qu’elles soient capables de dégager des champs de coopération qui nous permettent de faire face aux menaces et d’atteindre la paix et la sécurité au profit des deux nations, mais aussi en faveur de la région, car celle-ci, à un Sommet de la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC) tenu à La Havane, a signé une Proclamation en faisant une Zone de paix.
Par ailleurs, nous sommes décidés à ne répondre à aucune manipulation. Nous nous sommes engagés dans un processus sérieux, qu’il faut mener de façon très responsable, avec beaucoup de sensibilité, parce qu’il touche aux relations bilatérales. Il faut donc créer des espaces d’entente qui nous permettent d’avancer vers des solutions, de nous éloigner de la confrontation. Tout ceci doit sa faire dans le respect, sur un pied d’égalité, d’équité. Finalement, il y a des points qui sont élémentaires et sur lesquels aucune discussion ne pourra jamais porter : la remise en question de notre système politique, les diktats, la perte de notre souveraineté et de notre indépendance.
SILVIO RODRÍGUEZ ET LE SYMBOLISME DE L’AKM
Pablo Iglesias : Bien entendu, ça, c’est le bon scénario, c’est le scénario que veut Cuba, le scénario du dialogue dans le respect de la souveraineté, mais nous avons vu que Trump exerce la menace militaire et la met parfois à exécution. Et ça, c’est le scénario le plus compliqué. Il y a une image qui est devenue virale, celle de Silvio Rodriguez affirmant : « S’ils viennent, donnez-moi mon AKM. »
Miguel Díaz-Canel : C’est une expression même symbolique. Là, Silvio est un symbole de la conviction de la majorité du peuple cubain. En d’autres termes, nous ne voulons pas la guerre, nous voulons le dialogue, nous voulons atteindre cette situation, cet espace dont tu dis qu’il serait idéal.
Mais si cet espace n’apparaît pas, alors nous sommes prêts. Et je te le dis avec une profonde conviction, que j’ai partagée avec ma famille : nous donnons notre vie pour la Révolution. Parce qu’il y a derrière nous une histoire de plus de cent cinquante ans de luttes, parce que ce pays a beaucoup d’expérience. Quand a-t-il été humilié ? Eh ! bien, quand il a été colonisé, quand il a été une néo-colonie, quand les gouvernements cubains étaient les laquais du gouvernement étasunien, quand nous avons été privés de presque toutes nos ressources qui sont passées sous la coupe des entreprises des Etats-Unis, quand se sont imposés ici toutes les misères, tous les maux que la Révolution a éliminés ! Nous vivons maintenant des temps difficiles, mais même en ces temps difficiles, nous avons, en tant que personnes, plus de choses et plus de droits assurés qu’à tout autre moment de notre histoire. Et ça, il n’est pas question de le perdre, et le peuple en est conscient, très conscient. Et c’est pourquoi, en tant que révolutionnaires, nous nous préparons toujours au pire scénario. Si tu surmontes le pire scénario, alors tu peux surmonter n’importe quel autre.
En ce moment à Cuba, un plan est en cours pour élever la préparation de tout le peuple à la défense. Notre conception de « la guerre du peuple tout entier » n’est pas offensive, elle est défensive : défendre la souveraineté et l’indépendance du pays, mais avec la participation populaire. Chaque Cubain sait quel poste il doit occuper, quelle mission il doit remplir dans cette défense, et la majorité de notre peuple est prêt à le faire, sache-le ! Et puis, nous n’avons jamais vu le peuple étasunien comme un ennemi. Nous savons parfaitement faire la différence entre le peuple étasunien et son gouvernement.
Pour sa part, le gouvernement étasunien pourrait mettre en place avec Cuba une relation de voisinage qui serait totalement décente, de coopération qui serait bénéfique aux deux parties. Nous sommes une petite île, mais dans la conception du développement économico-social de la Révolution, nous essayons d’avoir des choses pour tout le monde. C’est donc un marché de onze millions de personnes pour les États-Unis, un marché proche. Il nous arrive parfois d’importer du riz d’Asie. On pourrait avoir celui d’à côté, celui des États-Unis. Nous pourrions avoir du pétrole et du carburant très proches, à seulement 140 km… Mais les États-Unis pourraient profiter à leur tour des avancées scientifiques cubaines. Nous avons des vaccins très importants contre le cancer, des médicaments capables de traiter un autre groupe de maladies.
Lorsque je parle aux délégations étasuniennes qui nous rendent visite un peu par symbole, j’essaie toujours de leur parler de tout ce qui empêche les deux peuples d’avoir une relation civilisée. Je leur parle d’une expérience personnelle qu’on vit chaque année à Cuba, au Festival de jazz de La Havane. À la dernière soirée du festival, il se forme un orchestre composé de musiciens cubains et nord-américains. Vivre ça vous comble de satisfaction, et vous vous dites : « En unissant les talents des deux pays, qu’est-ce qu’on pourrait apporter à nos peuples ! » Mais le blocus freine les échanges culturels. Regarde un peu jusqu’où il va !
PROBLÈMES POUR L’INVESTISSEMENT ESPAGNOL À CUBA
Miguel Díaz-Canel : Et je vais te donner un exemple qui concerne les Européens et en particulier les Espagnols. Plusieurs entreprises espagnoles ont des investissements à Cuba. Et leurs cadres, qui ont beaucoup de respect pour Cuba, doivent supporter toutes sortes de pressions. Beaucoup voient limitée leur entrée aux États-Unis ou sont frappés de restrictions à cause du blocus nord-américain.
Tiens, un autre exemple récent des pressions que les Etats-Unis exercent sur le tourisme à Cuba : tu sais qu’il y existe une règlementation, dite Esta, qui permet d’accorder aux Européens toute une série de facilités pour entrer aux Etats-Unis, dont l’exemption de visa. Eh ! bien, maintenant, si un Européen vient à Cuba, il ne peut plus bénéficier ensuite de ces facilités ! Cette mesure concerne uniquement Cuba ! Pourquoi cet acharnement contre Cuba, m’as-tu demandé, puisque nous ne représentons une menace pour personne ?
D’autant que notre peuple a une vocation de solidarité, de familiarité, qu’il accueille tous ceux qui viennent avec affection. Tu visites Cuba et si tu entres dans un quartier, tu as immédiatement quelqu’un qui t’offre quelque chose, qui t’invite même chez lui, qui partage avec toi. Notre peuple est un peuple décent, un peuple de paix. Par conséquent, personne ne peut croire que Cuba représente une menace « inhabituelle » pour les États-Unis, comme ils disent là-bas ! La raison de cet acharnement ne peut pas être celle-là, par conséquent. Nous ne gênons en rien la vie des États-Unis. Alors, pourquoi cette rage contre nous ? D’abord, leur pensée arrogante, hégémonique, leur volonté de domination ; ensuite, leur peur de l’exemple de Cuba, car Cuba a une manière différente de faire les choses. Cuba, dans toutes les instances internationales, a ses pensées à elle, ses vérités à elle, elle peut avancer ses propositions à elle sans céder à des pressions, de quelque nature qu’elles soient. Nous sommes capables de reconnaître tout le bien que n’importe qui fait dans le monde, mais nous avons aussi notre voix à nous pour dénoncer ce qui ne va pas.
Alors que notre économie est attaquée depuis tant d’années, on nous taxe d’Etat en banqueroute… Un État en banqueroute aurait-il pu survivre à soixante-sept de blocus comme celui que nous impose les Etats-Unis ? De continuer de fonctionner dans ces conditions ? Ceux qui nous critiquent oublient que nous vivons dans une économie de guerre. Et, pourtant, notre pays a réussi à maintenir une œuvre sociale ; nos indicateurs sociaux, même des puissances qui ont beaucoup d’argent ne les possèdent pas. Pourquoi ? Parce ce qui a primé ici, c’est la justice sociale, l’équité, l’œuvre au profit de tous, la participation populaire et l’unité du peuple cubain.
LES BRIGADES MÉDICALES ET L’ELAM
Pablo Iglesias : Il y a une chose que j’aimerais que tu expliques, parce que beaucoup de gens l’ignorent. Cuba a envoyé des brigades médicales dans de très nombreux pays qui ont joué un rôle énorme pour que les soins de santé bénéficient à des secteurs sociaux qui n’avaient jamais connu ça.
Miguel Díaz-Canel : C’est exact, et jusqu’en Europe. Les adieux de ces médecins cubains après l’expérience en Italie ont été diffusés par de nombreuses télévisions. Mais, dans certains pays d’Amérique latine et des Caraïbes, ces brigades médicales ont permis à elles seules de consolider les systèmes de santé et de procurer des soins médicaux à des gens qui n’en avaient jamais connu.
Pablo Iglesias : Cela prend fin à cause de la pression des États-Unis. J’aimerais que tu en parles, pour que les gens sachent que certains pays sont forcés de faire partir les médecins et les professionnels de santé cubains parce que les États-Unis ne veulent pas qu’ils y restent.
Miguel Díaz-Canel : Il faut remonter à certains antécédents. José Martí avait affirmé : « La Patrie, c’est l’humanité », et la Révolution cubaine a fait sienne cette pensée. Nous ne faisons pas de distinction de race et de couleur de peau, d’ethnie ou de nation. Nous voyons le monde comme une communauté qui doit vivre en harmonie, qui doit vivre en équilibre, où chacun doit apporter aux autres en fonction de ses capacités, de ses potentialités. Ce qui explique, par exemple, le développement scientifique que connaît la Révolution, ce qui explique notre développement dans des domaines comme l’éducation ou la santé qui nous distinguent. Qui plus est, notre personnel de santé reçoit une formation humaniste fondée sur des principes éthiques ; nous ne formons pas une élite arrogante de médecins et de professionnels qui verraient dans la santé un moyen de s’enrichir.
Notre personnel la voit comme un moyen de contribuer, de sauver des vies, comme un engagement social, comme un engagement humain. Dès les premières années de la Révolution, différents pays situés dans des positions désavantageuses et souhaitant développer des programmes sociaux au profit de leur communauté, nous ont demandé une aide médicale. La première mission a été en Algérie pendant les années de la révolution ; ensuite, cette pratique s’est systématisée.
Le monde a aussi commencé à comprendre comment Cuba offrait ces services et ces possibilités, et toujours plus de pays et de gouvernements dotés d’une conception humaniste et en quête de justice sociale ont fait appel à nos brigades médicales, surtout pour travailler dans des zones considérées comme des déserts médicaux, parce que les médecins locaux, une élite, ne voulaient travailler qu’en milieux urbains, et non au service des secteurs les plus défavorisés. D’où cette conception des brigades médicales, constituées de médecins, de personnels infirmiers, de techniciens de santé qui, en tant que volontaires, se rendent dans d’autres pays pour y prêter leurs services. Ces brigades fonctionnent sous différentes modalités : dans certains pays, elles travaillent gratuitement, et nous demandons seulement aux autorités d’assurer leur subsistance. Ces différentes modalités dépendent en fait des possibilités qu’a un gouvernement de contracter ou non ces services.
Quoi qu’il en soit, tous les Cubains participant à une mission médicale à l’étranger continuent de toucher ici leur salaire. Oui, nous leur payons leur salaire complet ici tout le temps qu’ils accomplissent leur mission médicale à l’étranger. Bien mieux, dans de nombreux contrats, ils touchent également là-bas des honoraires, ou une sorte de per diem. Donc, ils bénéficient d’une sécurité salariale ici. N’empêche qu’on nous accuse de faire de la traite des êtres humains avec eux, de les soumettre à l’exploitation ! Ils sont d’autant moins exploités qu’ils sont bénévoles ! Ils y vont de leur plein gré !
Par ailleurs, dans certains de ces accords, le gouvernement étranger verse au gouvernement cubain ou au ministère de la Santé publique une certaine somme d’argent. À quoi sert cet argent ? À enrichir une élite ? Cet argent est consacré aux dépenses que notre pays doit engager pour maintenir son système de santé. Nous sommes un pays pauvre, mais nous avons un système de santé de grande puissance. Nous disposons des technologies les plus avancées, d’un système de soins de santé primaires, secondaires et tertiaires coordonné, avancé, qui touche toute la population, totalement gratuit, et qui soutient également une recherche scientifique de haut niveau. Tout cela coûte ! C’est donc un mensonge que de nous accuser de faire de l’esclavage, de faire de la traite d’êtres humains, d’exploiter ce personnel…
Mais c’est vrai que les Etats-Unis exercent des pressions. Le département d’État nord-américain a fait pression sur des dirigeants des Caraïbes, sur des dirigeants latino-américains, et même dans des pays d’autres latitudes, qui avaient ce genre de contrats avec nous, et leur en a demandé la raison. La plupart de ces pays ont répondu qu’ils ne peuvent pas se passer des services du personnel de santé cubain. Certains ont malheureusement cédé à ces pressions, et nous avons dû retirer nos médecins à leur demande, de sorte qu’ils ont laissé sans protection une part importante de leur population aux endroits où ne vont pas les médecins locaux… Et ce ne sont pas les Etats-Unis, bien entendu, qui vont couvrir ces services laissés vacants par le retrait de la coopération cubaine !
Mais celle-ci ne concerne pas seulement les services médicaux. Nous avons aussi créé une école latino-américaine de médecine, qui a formé des dizaines de milliers d’étudiants venus d’Amérique latine, des Caraïbes, d’Afrique, et même des Etats-Unis ! Et toutes ces études sont gratuites, quoique certains se financent eux-mêmes. Ces étudiants proviennent de milieux modestes et, une fois formés, ils retournent dans leurs communautés où ils prêtent leurs services de la façon humaniste qu’ils ont apprise ici, sans recherche d’enrichissement personnel, à base de dévouement. Quand je suis allé aux Nations Unies, j’en ai profité pour rencontrer ces médecins issus de milieux très pauvres à New York, qui ont pu faire des études grâce à un accord avec l’organisation solidaire « Pasteurs pour la paix ».
À un moment donné, sous le gouvernement de Dilma Rousseff au Brésil, nous avions près de 15 000 coopérants de santé à exercer dans des déserts médicaux, à des endroits où il n’y avait jamais eu de soins de santé. Je ne le dis par chauvinisme. Dilma et Lula ont reconnu que les médecins cubains ont permis d’apporter des soins de santé, dans cet immense pays, à des endroits où il n’y en avait jamais eu. Et puis, tout d’un coup, un gouvernement absolument néolibéral, celui de Bolsonaro, a annulé cette coopération. Les Brésiliens le regrettent encore.
Mais cela ne soulève en nous aucun sentiment de vengeance ou de haine. Il est vrai qu’un groupe de pays a annulé notre coopération médicale, mais le jour où ils auront besoin de nouveau de nos médecins, nous sommes prêts à les envoyer. C’est d’ailleurs là le principe de nos brigades médicales. Nos médecins et nous-mêmes, nous sommes prêts à le faire. Les coopérants des brigades médicales ne partent pas pour s’enrichir, bien que cela implique des sacrifices pour eux : ils sont séparés de leurs familles pendant des années, sauf les moments des vacances ; ils exercent dans les endroits les plus reculés du pays, ils travaillent dans des conditions complexes, mais ils le font pourtant avec plaisir. Combien de vies ont-ils sauvées ?
Un autre exemple. Nous avons lancé, dans le cadre d’un projet de l’Alliance bolivarienne des peuples de Notre Amérique (ALBA), de pair avec le Venezuela, l’ « Opération Miracle », qui a permis à des millions de Latino-Américains, gratuitement, de recouvrer la vue quand ils étaient quasiment aveugles ou de beaucoup l’améliorer. Et ce, grâce aux médecins cubains !
BRIGADES ÉDUCATIVES ET ALPHABÉTISATION
Miguel Díaz-Canel : Nous avons aussi nos brigades éducatives. À Cuba, dès 1961, nous avons pu grâce à la Campagne d’alphabétisation, déclaré que notre pays avait liquidé l’analphabétisme. Plus de quarante ans après, en utilisant une méthode cubaine appelée « Oui, je peux ! », des brigades éducatives cubaines ont permis à plusieurs autres pays latino-américains de se libérer de l’illettrisme. De nos pays, combien de pays dans le monde, en Afrique, sur d’autres continents n’ont -ils pas pu se débarrasser de ce fléau de l’analphabétisme, qui empêche les gens de se développer, d’avoir une pensée à eux, d’avoir une pensée critique, de contribuer au développement scientifique et culturel de leur pays ?
Voilà ce que nous sommes vraiment. Et je te remercie beaucoup de cette occasion que tu m’offres d’en parler au public européen, au public espagnol, car ces vérités sont constamment ensevelies sous l’intoxication médiatique, sous ce récit de mensonges, de calomnies, sous cette façon permanente d’assassiner les réputations, dans le cadre de la guerre idéologique, culturelle et médiatique qu’on livre contre nous…
Quand je parle de la perversité de la politique des gouvernements étasuniens envers Cuba, je ne le fais pas gratuitement. Je me pose simplement la question : Pourquoi la principale puissance du monde doit-elle recourir à des pratiques si perverses, si sordides, si immorales, si indécentes pour calomnier une petite île ? Et j’en reviens à ma réponse antérieure : à cause de l’exemple que nous donnons !
L’IMMORALITÉ DES ÉTATS-UNIS AVEC LE BLOCUS ÉNERGÉTIQUE
Pablo Iglesias : Il y a une chose que j’ai apprise aujourd’hui qui a attiré mon attention et que j’aimerais que tu m’expliques. Les États-Unis interdisent l’arrivée de pétrole à Cuba. Les Cubains ont donc extrêmement de mal à obtenir de l’essence, ils doivent parfois faire la queue pendant plusieurs jours, parce que Cuba ne dispose plus que du pétrole déjà sur place. Or, l’ambassade des Etats-Unis vient de demander au gouvernement cubain l’autorisation d’importer de l’essence pour ses voitures ! Tu peux m’expliquer ?
Miguel Díaz-Canel : Immoral, n’est-ce pas ? Tu obliges le peuple à souffrir des restrictions que tu as imposées toi-même et tu veux y échapper tout seul ! Non, pas question ! Lève d’abord le blocus énergétique, et on aura tous du carburant : le peuple cubain, les institutions du pays, publiques ou privées, toutes les ambassades. Mais ça doit se faire sur un pied d’égalité, à égalité de conditions, parce que ça serait le comble que le coupable se présente maintenant en victime ou qu’il soit le seul à tirer profit de la situation ! Quelle immoralité, quelle indécence !
LA RELATION HISTORIQUE ENTRE LE MEXIQUE ET CUBA
Pablo Iglesias : Hier, le président López Obrador, qui est maintenant à la retraite, a écrit sur ses réseaux sociaux : « Je souffre beaucoup de voir ce qui arrive au peuple cubain. » C’est toujours pareil avec le peuple cubain, avec Cuba : il continue d’être un signifiant qui mobilise les consciences à travers le monde. Les années ont beau s’écouler, bien des choses peuvent changer, mais ça, ça ne change pas. C’est comme pour la cause palestinienne.
Alors, il se passe des choses étonnantes. Andrés Manuel López Obrador est un président du Mexique qui s’est retiré de la scène politique, qui prend la porte, qui n’apparaît pratiquement plus et qui n’utilise presque jamais les réseaux sociaux. Et voilà que, tout d’un coup, il rompt son silence deux fois de suite au bout d’un an pour évoquer Cuba ! C’est pour ça que je parle de Cuba comme un signifiant pour bien d’autres personnes. C’est le cas de ceux qui sont arrivés à bord de la flottille organisée par l’Internationale progressiste. Que ressentez-vous, vous autres, lorsque vous voyez cette solidarité qui apparaît, bien que de nombreux États restent réticents parce qu’ils craignent les États-Unis, et quand il y a encore des gens qui disent : « Nous sommes prêts à être solidaires de Cuba » ?
Miguel Díaz-Canel : Ça suscite tout un mélange de sentiments. Premièrement, un sentiment d’admiration, de respect et d’engagement envers ceux qui nous aident, qui sont solidaires. J’ai vécu cette expérience en ayant des réunions avec des gens qui viennent en solidarité à Cuba ou lors de voyages de travail où nous avons toujours la possibilité de rencontrer des amis cubains d’autres pays. J’ai pu constater comment le centre de la vie de tant de personnes dans le monde, sous tant de latitudes différentes, c’est Cuba, et comment la question cubaine est même capable d’unir différentes tendances.
Je crois en l’espèce humaine, en la condition humaine ; je crois que la plupart des gens dans le monde, quel que soit leur croyance ou leur idéologie, sont de bonnes personnes. Et je crois que Cuba s’est révélée être une cause juste. J’irais jusqu’à dire que c’est une cause que la majorité de la planète pourrait faire sienne. Par ailleurs, le fait que Cuba appuie, le fait qu’elle est solidaire suscite aussi beaucoup de sympathie. Donc, tu ressens un premier sentiment d’engagement, un premier sentiment de respect, d’admiration parce que tu te demandes : Comment est-il possible qu’à un tel endroit du monde, il y ait des gens qui font de la défense de Cuba le centre de leur vie ? Et qui le fassent avec une telle volonté, de façon si systématique ? Voilà pourquoi nous ne pouvons pas décevoir ceux qui le font parce qu’ils savent que Cuba est un espoir, ou parce qu’ils voient en Cuba la victoire d’une utopie ou parce c’est ce qu’ils voudraient avoir dans leur pays. Ces attitudes forgent aussi un sentiment d’intimité, un sentiment de relation.
C’est ce qui se passe avec le Mexique avec lequel nous avons des relations historiques. Je crois qu’AMLO est un continuateur loyal de la politique étrangère cohérente du Mexique dans l’arène internationale et de la politique cohérente du Mexique envers la Révolution cubaine.
Le Mexique et Cuba sont unis par des liens historiques de toutes sortes. Des Mexicains ont participé à nos guerres d’indépendance. Des Cubains ont eu des liens avec Benito Juárez, ils ont participé à la Révolution mexicaine, ils ont fait partie du groupe le plus proche de Benito Juárez. C’est en exil au Mexique que Fidel et les expéditionnaires du Granma ont organisé la révolution. C’est du Mexique que le Granma a appareillé. Des artistes, des intellectuels cubains ont toujours eu des relations avec le Mexique. À Cuba, toutes les stations de radio de n’importe quelle communauté diffusent au moins une émission de musique mexicaine par semaine. Bref, culturellement, nous sommes très unis. Et dans les premières années de la Révolution, dans les années 60, alors que les États-Unis exerçaient aussi une politique de pression pour isoler Cuba, le seul pays latino-américain à ne pas rompre les relations avec Cuba a été le Mexique, et il semble que l’histoire se répète aujourd’hui. Ils font pression, ils cherchent à nous isoler, ils veulent que Cuba soit seule. Et AMLO sort de sa retraite pour soutenir Cuba avec un sens de ses responsabilités, de loyauté, d’originalité et de sentiment dont nous savons l’honnêteté. Quant à Claudia, la présidente du Mexique, que nous admirons et aimons et qui force de plus en plus l’admiration du peuple cubain, je ne sais pas combien de Cubains aimeraient pouvoir lui dire personnellement à Claudia combien ils l’admirent, combien ils l’apprécient.
Claudia défend Cuba tous les jours, chaque jour elle cherche un moyen de nous aider. Chaque jour, il défie les canulars de l’intoxication médiatique contre Cuba. Cela tisse aussi une relation de complicité, d’intégration et de responsabilité. Et pourquoi ne pas le dire, toute modestie à part ? Cela procure aussi un sentiment de satisfaction parce que tu te dis : « Nous n’avons pas labouré la mer ; nous avons apporté, mais nous recevons aussi. » Je crois à l’idée que nous nous pouvons tous nous entraider, que si nous nous aidons tous, le monde est meilleur. Et je pense que cela contribue aussi un peu à défendre cette idée.
Ce matin, nous avons eu une conversation. Je viens de rentrer de la cérémonie d’accueil du Convoi Notre Amérique. Hier, j’en ai rencontré les participants, et ça m’a beaucoup ému. Et ce matin, j’ai ressenti la même émotion. Tant de gens venus de tant de latitudes, et issus des couches modestes de la population ! Une fois convoqués, ils ont payé leurs billets d’avion, ils ont collecté des systèmes photovoltaïques, des denrées alimentaires, des médicaments, et ils viennent à Cuba avec un profond sentiment d’altruisme. Une fois ici, ils ont même loué des motos et des voitures électriques pour ne pas, aggraver, nous ont-ils dit, les problèmes de transport que nous avons.
Ils se sont logés le plus modestement possible et ils échangent avec la population pour vraiment connaître la vérité de la bouche de celle-ci. Et ça, je te le dis, ça renforce nos convictions, ça renforce notre engagement, ça renforce notre sens de la loyauté et de la fidélité. Nous ne pouvons pas les trahir, nous ne pouvons pas les décevoir. Je crois que tous ces sentiments-là nous assaillent. Et une idée triomphe : Cuba n’est pas seule ! Comment Cuba pourrait-elle être seule alors qu’il y a de telles manifestations venant de différentes parties du monde ?
ÉQUILIBRE, RESPONSABILITÉ ET RÊVES REPORTÉS
Pablo Iglesias : J’ai parlé avec des Cubains qui m’ont dit : « Je ne suis pas d’ultra-droite, je reconnais les avancées de la Révolution, et face à Trump je suis avant tout Cubain, mais j’aimerais que notre gouvernement soit parfois autocritique aussi parce que nous ne comprenons pas toujours qu’il a tout fait correctement. » Bien sûr, il est très difficile de tout faire correctement quand tu es au gouvernement. Si tu devais dresser un bilan, quelles choses souhaiterais-tu faire différemment, si tu pouvais revenir en arrière ?
Miguel Díaz-Canel : Bon, nous nous regardons constamment du dedans et nous nous critiquons. Même les débats que nous avons eus ces derniers temps ont porté sur des questions vitales dans la situation du pays, pas tant pour chercher des coupables, des responsables de ce qui ne marche pas bien, n’est-ce pas ? parce qu’il y a toujours le stigmate du blocus, ce facteur obsidional du blocus, mais surtout pour analyser ce que nous pouvons faire pour avancer davantage. Dans ce sens, il y a tout un groupe de transformations que nous avons lancées, non maintenant, mais depuis des années. Mais en plus de notre incapacité, en plus de notre insuffisance, il faut savoir que nous devons surmonter les limites que nous impose le blocus dans notre progression. Des rêves ajournés, bien sûr, nous en avons, et des réalisations en souffrance, des choses qui ne sont pas allées au rythme que nous souhaitions !
Ainsi, par exemple, nous avons été très critiques envers la bureaucratie, nous avons parfois été très critiques envers le manque d’intégralité dont on aborde un problème pour le résoudre, avec la lenteur des démarches, avec la lenteur des réponses, avec des problèmes d’organisation ou de créativité dans des secteurs donnés. Nous sommes surtout soumis à la critique du peuple. Nous devons tous rendre compte de notre action, à un moment ou un autre, devant la population, devant les instances de direction, ce qui t’oblige à te réviser constamment et à prendre toujours tout ceci en considération.
Nous examinons constamment l’état d’opinion de la population pour trouver des réponses. De nombreuses décisions récentes, aussi capitales que la Constitution, le Code des familles, le Code de l’enfance, des jeunesses et de l’adolescence, le programme gouvernemental pour gérer l’économie, ont fait l’objet de consultations populaires, et, dans certains cas, nous avons fait à la fois deux choses éminemment démocratiques : une consultation populaire et un référendum. Et pourtant, on nous accuse de ne pas être une démocratie, de ne pas faire participer le peuple !
Et je demande toujours aux compagnons des équipes de travail, du gouvernement, du parti, des institutions, de chercher la participation et le contrôle de la population dans tout ce que nous nous proposons. Oui, participation et contrôle populaire. Et, là-dedans, les jeunes, pour qu’ils sentent qu’ils contribuent, qu’ils peuvent participer, qu’on tient compte de leurs idées, de leur contribution. Tout ceci est loin de l’idéal. Ce sont là des processus très complexes, et nous les réalisons dans des situations très complexes.
LES 32 HÉROS CUBAINS
Pablo Iglesias : Je veux conclure maintenant que nous sommes assis sur cette roche de la Sierra Maestra. Lors de l’enlèvement de Nicolás Maduro, trente-deux Cubains ont donné leur vie en défendant le dirigeant politique d’un autre pays. Ce n’est pas la première fois que des Cubains protègent des dirigeants politiques d’autres pays. J’aimerais que tu dises quelques mots sur ces hommes.
Miguel Díaz-Canel : Je pense que c’est un événement qui a bouleversé toute la population cubaine. Je me souviens qu’au petit matin, nous avons commencé à recevoir les premières nouvelles de ce qui se passait au Venezuela, c’était une information très inexacte, et nous avons fini par appendre que trente-deux compagnons étaient décédés. Nous sommes rendu immédiatement au Palais, nous avons convoqué les compagnons du parti, nous avons organisé un groupe d’idées sur la manière de soutenir le Venezuela, sur la façon de dénoncer ce qui avait été une agression totalement brutale et illégale : l’enlèvement d’un président pour l’emmener aux États-Unis !
À huit heures du matin, nous avons commencé à convoquer le peuple à un meeting devant la Tribune anti-impérialiste de dénonciation prévu à 10 heures. Notre idée était, en si peu de temps, de pouvoir quelques milliers de personnes, et nous avons continué à travailler, tandis qu’on préparait la Tribune. Je suis arrivé avec une partie de ma famille et d’autres collègues à 9 h 30 à la Tribune anti-impérialiste. Eh ! bien, Pablo, l’endroit était comble ! Les gens étaient surexcités, totalement exaltés. Je n’aurais jamais que tant de gens puissent se mobiliser en si peu de temps, deux heures à peine, au point que nous avons dû retarder le début du meeting parce que les techniciens chargés de tout préparer – le montage des écrans, celui du son, etc. – n’avaient pas encore fini. Les gens ont été plus rapides que nous. Et ce meeting a fait affleurer tous les sentiments du peuple, les plus profonds. Ensuite, la population a pu exprimer ce qu’elle sentait. Quelques jours plus tard, les restes de ces combattants ont été rapatriés. Et là, la population a défilé devant eux. Enfin, le lendemain, il y a eu la Marche du peuple combattant, qui est passée devant l’ambassade des États-Unis. Mais avant, j’ai prononcé un discours. L’émotion était à son comble, mais aussi le sentiment d’unité, le sentiment de disposition combative. Le peuple qui a défilé ce jour-là n’était pas un peuple en déroute, le peuple qui a défilé là était un peuple ferme, qui réaffirmait ses convictions.
Et je pense qu’il y a beaucoup de symbolisme dans ce fait, et la vie nous le dira plus tard dans l’histoire. À quelle hauteur se sont véritablement élevés les protagonistes, ces Cubains qui sont pour nous des héros ? Oui, ce sont des héros, ces trente-deux Cubains qui ont été capables d’affronter en infériorité numérique, en désavantage technologique, en désavantage de toute sorte, une force d’élite étasunienne, et en plus après une attaque surprise ! Ça prouve de quoi seraient capables des millions de Cubains défendant leur île, défendant leur Révolution, défendant leur patrie.
Au début, dans certaines déclarations, le président des États-Unis semblait reconnaître qu’ils s’étaient battus avec acharnement, qu’ils avaient résisté ; ensuite, ces commentaires ont disparu, peut-être ont-ils regretté d’avoir dit ça. Je crois, moi, que ces combattants leur ont donné une leçon. Beaucoup étaient des jeunes qui n’avaient jamais combattu avant, mais qui avaient reçu une formation et qui ont prouvé que cette formation les préparait à ça.
J’ai parlé à plusieurs des survivants, encore convalescents de leurs blessures. Quand tu vois ces jeunes gens, encore convalescents, qui ne te parlent pas de ce qu’ils ont fait, mais qui te disent leur fierté d’avoir fait leur devoir et d’avoir été capables de faire ce qu’ils ont fait, tu te dis : « Ici, il n’y pas d’autre solution. Ici, il n’y a pas d’autre solution. Il faut défendre ça jusqu’aux dernières conséquences ! » C’est là un symbole si fort, si vigoureux, si nécessaire en ces temps de définition qu’il faudra toujours leur savoir gré de l’exemple qu’ils nous ont donné.
Pablo Iglesias : Miguel, merci beaucoup.
Miguel Díaz-Canel : J’espère qu’on pourra se revoir.
Pablo Iglesias : J’en suis sûr.
En vidéo, l’interview :
https://www.youtube.com/watch?v=otqI3Z3U5Bg