Au Zimbabwe, un lac, deux communautés
À la frontière avec la Zambie, le barrage a produit un lac ; le lac a fabriqué un paysage ; le paysage a contribué à enraciner une communauté, persuadée d’avoir façonné la nature et d’avoir acquis sur elle un droit durable. Mais les Blancs du Zimbabwe forment désormais une minorité qui négocie sa place dans un ordre qu’elle ne domine plus.

Martin Parr. — Dans le quartier commerçant de Sam Levy’s Village, Harare, 1995
© Martin Parr/Magnum Photos
Dans les années 1950, la Fédération des deux Rhodésies et du Nyassaland, dans le sud-est de l’Afrique, construit un barrage hydroélectrique sur le Zambèze. Inauguré en 1960 en présence de la reine Élisabeth II, l’ouvrage — conçu par l’ingénieur français André Coyne — donne naissance à un lac de plus de cinq mille kilomètres carrés, soit quatre fois la superficie de New York. L’entreprise mobilise ingénieurs européens, capitaux internationaux et ouvriers africains afin de construire la plus grande retenue hydraulique de l’époque. Elle transforme une vallée habitée en réservoir stratégique. D’une puissance totale de plus de 2 000 mégawatts aujourd’hui, le barrage alimente deux centrales souterraines qui fournissent chacune deux tiers de l’électricité des pays riverains, la Zambie au nord et le Zimbabwe au sud.
La mise en eau du lac Kariba (« petit piège » en tonga) engloutit alors la vallée du Zambèze. Il faut déplacer cinquante-sept mille Tongas — un peuple bantou qui y vit depuis plusieurs siècles — vers l’intérieur des terres, loin du fleuve dont ils tiraient leurs moyens de subsistance, parfois à plus de cent kilomètres de leurs anciens villages. Le remplissage du lac lance également l’opération « Noé » : de 1958 à 1963, le ranger Rupert Fothergill organise le sauvetage spectaculaire de plus de six mille animaux coincés sur des îlots et menacés par la montée des eaux. Avec son équipe, il capture des antilopes, des éléphants, des rhinocéros et des zèbres, puis les relâche dans des espaces protégés nouvellement créés. Comme le parc Matusadona qui longe le lac, réserve depuis 1963. L’année suivante, Fothergill devient le directeur du nouveau département des parcs nationaux et de la gestion de la faune sauvage.
Déplacement des populations africaines, sanctuarisation de la faune. Ce double mouvement façonne un paysage conforme à l’imaginaire colonial : une nature sauvage vidée de ses habitants, mais peuplé d’animaux emblématiques. (…)
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