Naissance de l’impérialisme 3.0
Comment comprendre la montée en puissance et le rôle de l’industrie technologique américaine ? Dans la presse et les revues, les notions de « technoféodalisme », de « Lumières sombres », de « technofascisme » se disputent le podium de la percée conceptuelle à la mode. Une perspective historique incite à s’appuyer sur une idée plus ancienne, mais aussi plus solide : l’impérialisme.

Tetsuya Fukushima. — « Borders and Stripes » (Bordures et rayures), 2016
La notion d’impérialisme connaît depuis quelques mois une fortune proportionnelle à l’intensité des désordres du monde. Le second mandat présidentiel de M. Donald Trump a remis au goût du jour le terme, qui réapparaît de façon cyclique pour critiquer la politique étrangère des États-Unis. Cependant, l’impérialisme désignait à l’origine quelque chose de plus précis : le lien étroit entre États et grands monopoles économiques, et leur commun expansionnisme, dans un contexte de rivalités entre puissances. Cette approche, développée par plusieurs théoriciens au début du XXe siècle, se révèle aujourd’hui particulièrement éclairante pour comprendre la relation de dépendance mutuelle entre l’État américain et la Big Tech.
Après la relative stabilité internationale de la période postnapoléonienne, les décennies qui précèdent la guerre de 1914-1918 se caractérisent par une poussée coloniale et une accentuation des antagonismes entre grandes puissances. Sur le plan économique, la mise en œuvre de politiques protectionnistes tranche avec le libéralisme de la période antérieure. L’économiste britannique John Hobson nomme en 1902 « impérialisme » cette configuration historique, caractérisée par l’affrontement entre « empires rivaux, guidés chacun par les mêmes aspirations à l’expansion politique et au profit commercial ».
Quelques années plus tard, plusieurs penseurs marxistes s’emparent du sujet : Rudolf Hilferding, Rosa Luxemburg, Nikolaï Boukharine et — le plus célèbre d’entre eux — Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine. Bien que leurs explications diffèrent sur certains points, tous ancrent leurs approches dans une analyse des transformations économiques. Le capitalisme se caractériserait dorénavant par l’union du capital industriel et du capital bancaire (que Hilferding appelle « capital financier »), ainsi que par l’alliance entre les grandes entreprises et les États dont elles sont issues. Boukharine décrit (…)
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