L’Éthiopie a engagé la construction du futur aéroport international de Bishoftu, un projet présenté comme un symbole de puissance économique et d’intégration régionale. Mais derrière cette ambition, le chantier suscite déjà de vives critiques, notamment en raison des déplacements de populations et de ses impacts environnementaux.
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Le 10 janvier 2026, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a posé la première pierre du futur gigantesque aéroport international de Bishoftu, situé à environ 40 kilomètres au sud-est de la capitale d’Éthiopie, d’Addis-Abeba. Le projet, porté notamment par Ethiopian Airlines, prévoit à terme une capacité pouvant atteindre 110 millions de passagers par an, avec une première phase estimée à 60 millions.
Bishoftu, futur hub aérien africain : ambitions continentales
Au-delà du simple désengorgement, Bishoftu incarne l’ambition de faire de l’Éthiopie un hub aérien majeur à l’échelle africaine et mondiale. Le projet s’inscrit dans une logique de concurrence directe avec les grands centres de transit du continent, tout en renforçant la position stratégique du pays dans des échanges mondiaux.
Cette ambition s’appuie sur la montée en puissance du transport aérien africain et sur la volonté de capter une part plus importante des flux de passagers et de services logistiques. Bishoftu devient ainsi un symbole de projection internationale, où le transport aérien est perçu comme un levier d’influence économique et géopolitique.
Selon le directeur général d’Ethiopian Airlines, Mesfin Tasew Bekele ce nouvel aéroport est « une porte d’entrée panafricaine qui stimulera le commerce intra-africain, le tourisme, et la connectivité mondiale ». C’est « un projet emblématique pour l’Afrique et pour le monde », ajoute Mesfin.
« Un catalyseur pour l’investissement privé et la transformation logistique du pays »
D’après un article de Forbes Afrique, publié en octobre 2025, les retombées économiques s’annoncent considérables. « Des dizaines de milliers d’emplois seront créés pendant et après la construction, avec un budget de 350 millions de dollars réservé à la réinstallation et à la compensation des populations concernées ». L’aéroport, servira aussi de « catalyseur pour l’investissement privé et la transformation logistique du pays. »
Comme l’a noté lors de la signature d’accord Akinwumi Adesina, alors président de la Banque africaine de développement (BAD), « la vitesse et la taille sont désormais les marques de fabrique de l’Éthiopie ».
Le projet dépasse largement la seule logique économique. Il s’inscrit dans une stratégie géopolitique visant à positionner l’Éthiopie comme un acteur central du transport aérien africain, en concurrence avec d’autres hubs régionaux. Addis-Abeba, déjà siège de l’Union africaine, cherche ainsi à consolider son rôle de carrefour diplomatique, commercial et logistique à l’échelle du continent.
Déplacements forcés : des milliers de vies bouleversées au nom du développement
La construction de l’aéroport international de Bishoftu implique l’acquisition de plus de 3 500 hectares de terres, incluant des zones agricoles, des habitations et des pâturages. Selon les estimations disponibles, entre 2 000 et 3 000 ménages – soit environ 15 000 personnes – seraient directement affectés.

Le Front de libération oromo (OLF), parti d’opposition, a fermement condamné le projet, le qualifiant de « déplacement forcé ». L’organisation affirme que des milliers d’habitants sont déracinés et réclame des mécanismes de compensation plus justes, notamment sous forme de participation au projet pour les agriculteurs concernés.
L’OLF dénonce également ce qu’il décrit comme une « campagne » de déplacement visant les populations autochtones oromo, accusant les autorités de contraindre les habitants à quitter leurs terres sans pouvoir récolter leurs cultures ni préserver leurs moyens de subsistance. Dans un pays marqué par des tensions politiques et ethniques récurrentes, ces accusations soulignent le risque d’une aggravation des conflits locaux et d’une instrumentalisation politique du projet.
L’organisation va plus loin en affirmant que, selon elle, « ces actions dépassent le cadre des déplacements liés au développement », qualifiant l’effet cumulatif des expropriations autour de la capitale de « nettoyage ethnique » et de destruction de l’identité.
Certification LEED Gold, une ironie écologique
Malgré les promesses de durabilité avancées par les porteurs du projet, les évaluations environnementales officielles reconnaissent l’existence d’impacts significatifs, notamment en matière de pollution, de pression sur les ressources en eau et de perturbation des écosystèmes locaux.

Développé par le U.S. Green Building Council, le label LEED Gold (Leadership in Energy and Environmental Design) est censé garantir un haut niveau de performance environnementale. Les promoteurs du projet de Bishoftu s’en réclament pour mettre en avant sa dimension durable.
Pourtant, des analyses soulignent un paradoxe : l’augmentation massive du trafic aérien pourrait fortement accroître les émissions de gaz à effet de serre du pays. Un effet susceptible de contredire, voire d’affaiblir, les objectifs affichés par l’Éthiopie en matière de transition vers une économie résiliente au climat.
Une pression écologique sur un territoire fragile
Le projet d’aéroport international de Bishoftu s’implante dans un environnement particulièrement sensible. Située dans la vallée du Rift éthiopien, la zone est caractérisée par la présence de nombreux lacs de cratère – notamment Hora, Babogaya et Kuriftu – ainsi que de zones humides alimentées par les précipitations et les nappes phréatiques. Ces écosystèmes jouent un rôle central dans l’équilibre environnemental local, notamment en matière de régulation hydrique, de biodiversité et de maintien des activités humaines.

La construction d’une infrastructure aéroportuaire de cette ampleur implique des transformations profondes des sols : nivellement, drainage, remblayage. Ces opérations risquent d’entraîner la destruction ou l’assèchement des zones humides, compromettant leurs fonctions écologiques essentielles.
À cela s’ajoute un risque accru de pollution des eaux de surface et souterraines, lié aux activités aéroportuaires. Hydrocarbures, métaux lourds, eaux usées ou produits chimiques pourraient contaminer les bassins hydriques environnants, dans un contexte déjà marqué par de fortes pressions humaines.
Des écosystèmes déjà fragilisés
De surcroît, les zones humides de la vallée du Rift éthiopien constituent des refuges pour des espèces d’oiseaux migrateurs et d’autres formes de vie aquatique, ce qui laisse entrevoir l’ampleur des conséquences potentielles liées à la construction et au fonctionnement d’un tel projet.
Selon Wetlands International, les zones humides et les lacs du Rift – notamment Ziway, Abijatta et Shalla – assurent des services essentiels : recharge des nappes phréatiques, filtration naturelle de l’eau, régulation des microclimats, habitat pour la biodiversité aquatique et soutien aux économies locales fondées sur la pêche et l’agriculture. Ces services sont déjà menacés par la pression humaine, l’extraction de l’eau et les changements d’usage des sols.

La vallée du Rift constitue par ailleurs un système hydrologique fermé, où les lacs ne s’écoulent pas vers l’extérieur. Toute perturbation des entrées ou sorties d’eau a donc des effets directs sur les niveaux des lacs, la qualité de l’eau et sa disponibilité.
Une étude publiée en février 2026 dans la revue Environmental Science and Pollution Research met en évidence une dégradation avancée des écosystèmes lacustres de la vallée du Rift éthiopien, sous l’effet des pressions humaines. Elle souligne notamment que « le lac Abijata a perdu environ 66 km² de surface entre 1972 et 2015, accompagné d’une augmentation de la salinité et d’une détérioration de son écosystème aquatique. »
À long terme, ces perturbations, cumulées, risquent d’aggraver durablement l’équilibre écologique du bassin de Bishoftu, mettant en tension les objectifs de développement infrastructurel et la nécessité de préserver des écosystèmes hydriques essentiels à la résilience environnementale et au bien-être des communautés locales.
Un enjeu écologique et géopolitique régional
Dans un paradoxe environnemental notable, la vallée du Rift où sera érigé le nouvel aéroport constitue également un espace agricole ancien et stratégique. Selon un rapport de l’Oakland Institute, ce territoire abrite l’un des plus anciens systèmes agricoles au monde, fondé sur un agroécosystème diversifié combinant cultures, agroforesterie et élevage.

Cette diversité permet aux populations locales de faire face à des environnements variables et renforce la résilience face aux pénuries alimentaires, dans un pays régulièrement confronté à des crises alimentaires.
Un système écologique transfrontalier sous pression
Par ailleurs, la vallée du Rift est un système géologique majeur s’étendant sur plus de 6 000 kilomètres, de la mer Rouge au Mozambique. Elle traverse plusieurs pays et constitue un espace écologique interconnecté.
Dans ce contexte, les pressions environnementales – pollution, exploitation non durable des ressources et artificialisation des sols – soulèvent des enjeux qui dépassent le cadre national. Des évaluations environnementales appellent à une coopération régionale renforcée, notamment en matière de gestion de l’eau, d’usage des terres et de contrôle de la pollution.
« des ressources naturelles essentielles dont dépendent largement les populations locales »
La zone de Bishoftu est entourée de lacs volcaniques et de zones humides qui font partie intégrante du système écologique de la vallée du Rift. Ces milieux constituent des ressources naturelles essentielles dont dépendent largement les populations locales. La construction de ce nouvel aéroport implique l’utilisation de carburants, de solvants et d’autres substances potentiellement polluantes, dont la gestion rigoureuse est indispensable pour limiter les risques de contamination.
Par ailleurs, la question dépasse le seul cadre national. Bien que l’aéroport relève de la souveraineté éthiopienne, la vallée du Rift s’étend sur plus de 6 000 kilomètres et traverse plusieurs pays africains. Les perturbations écologiques qui pourraient en découler posent donc un enjeu régional.
– Therence HATEGEKIMANA
Photo de couverture : Ziway, Éthiopie / Pixnio
