La 72e édition de la réunion Bilderberg s’est achevée hier dimanche 12 avril à Washington D.C., après quatre jours de discussions à huis clos au Salamander Washington DC Hotel. Comme chaque année, pas de communiqué final, et aucun compte-rendu. Quelque 128 participants, tous issus du monde politique, de grandes entreprises, de la finance, des médias et de la tech. Ils se sont séparés comme à l’accoutumée sans la moindre transparence, sous la règle de Chatham House qui garantit l’anonymat des échanges. Une opacité qui, une fois de plus, alimente les critiques contre un forum accusé de préparer, loin des regards, l’agenda d’une mondialisation technocratique et globaliste.
Cette année, le calendrier lui-même interrogeait. Traditionnellement programmée fin mai ou début juin, la rencontre a été avancée de près de deux mois en plein mois d’avril. Un timing inhabituel que certains ont qualifie déjà d’« urgence » face aux tensions géopolitiques (Ukraine, Chine, recomposition transatlantique sous Trump, mais aussi Iran). Le choix de Washington, pour la deuxième fois après 2022, renforce l’impression d’un sommet de coordination accélérée entre les élites euro-américaines.
Les thèmes officiels, rendus publics a minima, dessinent clairement les contours d’une gouvernance mondiale « ordonnée » : IA, sécurité arctique, Chine, finance numérique, diversification énergétique, Europe, commerce global, Moyen-Orient, Russie, relations défense-industrielle transatlantiques, Ukraine, États-Unis, « avenir de la guerre » et « l’Occident ». Autant de dossiers qui font écho aux grands chantiers du Forum économique mondial (WEF) et de l’Agenda 2030 : transition numérique, énergétique et sécuritaire, le tout piloté par une caste qui se réunit hors de tout contrôle.
Le casting des participants ne fait que confirmer les soupçons. On y retrouvait Ursula von der Leyen (présidente de la Commission européenne), Mark Rutte (secrétaire général de l’OTAN), Børge Brende (président du WEF) et une brochette de patrons tech et industriels : Alex Karp (Palantir), Demis Hassabis (Google DeepMind), Arthur Mensch (Mistral AI), Patrick Pouyanné (TotalEnergies), Catherine MacGregor (ENGIE). Côté français, la délégation était fournie : Roland Lescure (ministre de l’Économie et des Finances), Henri de Castries (président de l’Institut Montaigne et co-président du comité de pilotage Bilderberg), Valérie Baudson (Amundi), Ross McInnes (Safran) ou encore Luis Vassy (Sciences Po). Une présence qui illustre l’alignement d’une partie de l’establishment hexagonal sur les priorités de la « souveraineté » européenne… version Davos.
Toutefois, certaines présences, assumées, de hauts responsables du renseignement et de la défense interrogent. Blaise Metreweli, cheffe actuelle du MI6 (Secret Intelligence Service britannique), figurait parmi les invités. Côté français, Nicolas Roche, secrétaire général du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) – poste qui supervise directement la DGSE, la DGSI et l’ensemble de la politique de renseignement – était également présent. Aux côtés de Markus Laubenthal (chef d’état-major du SHAPE, quartier général de l’OTAN), Geoffrey van Leeuwen (chef de cabinet de l’OTAN) et Samuel Paparo (commandant américain Indo-Pacifique). Des patrons des services de renseignement européens mélangés avec les PDG de Palantir, Mistral AI au milieu du gotha de la finance transatlantique, reste pour le moins troublant et quelque peu inhabituel.
Bilderberg n’a jamais caché son ambition : créer un espace « informel » où les puissants peuvent parler sans filtre. Mais cette opacité devient de plus en plus problématique quand elle réunit ceux qui décident des politiques publiques, des contrats de défense, des investissements dans l’IA ou de la stratégie énergétique, décorrélés de la vie de la cité, sans aucun compte à rendre aux citoyens. Les critiques récurrentes – élitisme, influence occulte, mépris des débats démocratiques – trouvent ici un écho particulièrement fort. Et que viennent faire les services secrets en exercice ?
Depuis sa création en 1954, Bilderberg a toujours nié toute forme de décision collective. Officiellement, il ne s’agit que d’un « forum de dialogue ». Pourtant, année après année, les mêmes réseaux – WEF, OTAN, grandes banques, Big Tech – y retrouvent les mêmes interlocuteurs. L’édition 2026, par sa date précoce, son lieu (Washington) et sa forte composante renseignement-militaire, sort du cadre habituel. Elle illustre, une fois de plus, la persistance d’un entre-soi globaliste qui veut encore manipuler le monde de demain – IA souveraine, guerre hybride, finance numérique, transition énergétique – sans jamais en rendre les arbitrages publics.
À qui profite cette discrétion ? Que nous prépare-t-on ? Dans cette époque de défiance démocratique accrue, la persistance de ces clubs fermés ne fait qu’alimenter le soupçon.