Vaut-il la peine d’acquérir la paix au prix de la soumission ?
Jacques-François Bonaldi
J’ai lu attentivement l’article exhaustif et bien documenté du diplomate écossais, Craig John Murray, sur le Venezuela, du 31 mars, intitulé « The Weight on Delcy Rodríguez » (autrement dit : « Le Fardeau de Delcy Rodríguez » ; https://www.craigmurray.org.uk/archives/2026/03/the-weight-on-delcy-rodriguez/), que Thierry Deronne a traduit et inséré ce même jour dans son blog Venezuelainfos sous le titre de « Que se passe-t-il au Venezuela ? » (https://venezuelainfos.wordpress.com/2026/03/31/que-se-passe-t-il-au-venezuela-par-craig-john-murray/) et que LGS a publié le 8 avril, sous le titre de « Le Poids des responsabilités pour Delcy Rodríguez », selon une nouvelle traduction anonyme (apparemment la même, mais avec des retouches). Mes commentaires, qui ne sont que cela, pas une étude exhaustive, partent des deux premiers textes.
Suivant de près la situation vénézuélienne, comme je crois l’avoir déjà signalé, depuis 1994 (dès avant, bien entendu, mais surtout depuis), année où Fidel accueille à La Havane Chávez, alors simple lieutenant-colonel, libéré de prison après son insurrection manquée, avec des honneurs de chef d’État au pied de l’avion (et le peuple cubain tout entier avec moi) et bénéficiant de l’écoute quotidienne de TeleSur, qui transmet 24 h x 24 comme l’une des chaînes nationales de la télévision cubaine (ainsi que, quoique plus récemment, et avec le même statut, Russia Today), je ne me sens pas visé par les allusions à ceux qui se nourrissent de sources douteuses, apocryphes ou carrément contre-révolutionnaires. J’ai même traduit, dans mes fonctions à l’Équipe de services de traduction-interprétariat (ESTI), rattachée au Comité exécutif du Conseil des ministres, des documents provenant du Venezuela et confiés spécialement à nous par Hugo Chávez. Ce préambule fait, je ne peux m’empêcher de faire des commentaires dont j’espère qu’ils peuvent contribuer à mieux faire comprendre ce que beaucoup de Cubains ressentent aujourd’hui (moi, en tout cas) face à l’évolution (au déroulé, dirait-on aujourd’hui dans le jargon journalistique « moderne ») de la situation vénézuélienne.
Les vues de Craig Murray me confortent absolument dans les miennes, issues, je tiens à le redire, « de mon long vécu cubain » et donc, forcément « biaisées » ou « orientées », car il m’est impossible de faire comme s’il n’existait pas. Je ne suis donc pas objectif, ni ne veux l’être, parce que la Révolution bolivarienne, à laquelle la Révolution cubaine a tant apporté durant une première étape, celle d’Hugo Chávez (sous Maduro, je ne crois pas que les rapports aient été si étroits et « fraternels », ce dont j’ignore les raisons), a été une source de grand réconfort politique pour le peuple cubain qui s’est vu tout d’un coup moins seul dans sa marche vers un « monde meilleur ». D’où le côté très sentimental qui baigne ces rapports. Et le « coup d’arrêt » – pour trouver une expression pas trop malhabile – que vient de subir la Révolution bolivarienne a touché le peuple cubain plus qu’on ne peut le croire ou le supposer à l’étranger. Le peuple cubain ne s’est jamais senti plus « frère », selon la formule consacrée, du peuple vénézuélien qu’à cette étape-là, d’autant que des milliers, voire des dizaines de milliers de coopérants cubains faisaient et continuent de faire le lien entre les deux pays. Bien entendu, les relations filiales entre Fidel et Chávez n’ont pas été pour rien dans ce resserrement des rapports (sans oublier, bien entendu, l’intense moment révolutionnaire et progressiste que vivait alors une bonne partie de l’Amérique latine et qui y contribuait).
N’ayant jamais supposé que Delcy Rodriguez était une « traîtresse », je ne me sens pas visé, non plus, par les critiques qu’adresse Craig Murray à ceux qui soutiennent cette « thèse », même si, avouons-le, beaucoup de faits et de facteurs confluent pour que cette supposition – jusqu’à preuve du contraire – ne soit pas aussi farfelue qu’il y paraît, d’autant que toujours plus de faits nouveaux n’aident guère à l’écarter définitivement. Je pose donc par hypothèse que le gouvernement de la présidence « encargada » n’implique pas une rupture ni au sein du gouvernement ni vis-à-vis de Nicolás Maduro. Il s’agit donc pour moi du même gouvernement vénézuélien (quant à l’appeler « bolivarien », c’est une autre paire de manches).
Je vais me contenter de quelques commentaires, par ordre de lecture, aux affirmations de Craig Murray qui m’ont le plus mis la puce à l’oreille.
« « J’avais rencontré des diplomates sérieux et professionnels du ministère des Affaires étrangères qui savaient précisément dans quelle partie des montagnes ils se réfugieraient, armés de fusils d’assaut, si la droite arrivait au pouvoir, et se résignaient à une vie de guérilla, emportant avec eux leurs conjoints et leurs enfants. » »
Ce qui semble quelque peu contradictoire par rapport aux réactions qu’on a connues dans ce cas, non plus hypothétique, mais bien réel : ils étaient donc capables d’envisager de prendre le maquis pour se battre contre leurs compatriotes de droite et d’extrême-droite dans le cadre d’une guerre civile (un scénario absolument horrifiant selon l’idéologie bolivarienne), mais pas contre des soldats étrangers, ceux de l’Empire, qui auraient débarqué pour faire main basse sur leur pays et leur Révolution ! Cette idée, cette présomption, n’est jamais venue à l’esprit de personne dans le gouvernement ou dans les forces armées ? Et quel était alors l’objectif de la préparation militaire donnée en hâte durant les mois ayant précédé le 3 janvier (comme si, effectivement, on n’y avait jamais pensé) et de la constitution de milices civiles ?
« « Delcy Rodríguez doit donc maintenir le Parti Socialiste Unifié du Venezuela (principal parti chaviste, NdT) au pouvoir, sous peine de voir ses partisans massacrés et le début d’une guerre civile. Parallèlement, elle doit faire face à l’affirmation colonialiste flagrante du contrôle des États-Unis sur les biens et les finances du Venezuela, tout en apaisant l’irascible et irrationnel Trump. » »
J’aurais traduit personnellement cette « affirmation » par « mainmise », qui est bien le sens de l’idée. Un point sur lequel je m’étendrais plus loin. Mais je m’arrête surtout à cet « irrationnel », qui est contradictoire avec la thèse que Craig Murray soutient, ici même, dans un autre article publié par LGS : Voir Trump clairement ! dans lequel il s’efforce, preuves à l’appui, de démontrer que Trump sait ce qu’il fait, sous ses dehors bouffons, et qu’on aurait tort de s’y laisser prendre.
« « Il faut se pencher sur la nuit du 3 janvier, jour de l’enlèvement de Maduro. Un fait essentiel, une fois de plus, est tout simplement occulté par le récit occidental. C’est Nicolás Maduro qui a ordonné aux militaires de ne pas combattre en cas de tentative d’assassinat. En réalité, il savait qu’un tel événement était imminent, même s’il ignorait la date précise.
« La principale préoccupation de Maduro était d’éviter une guerre entre le Venezuela et les États-Unis, une guerre qui aurait dévasté ce pays pacifique. » »
Attention : Craig Murray ajoute, avant « de ne pas combattre », un autre verbe : « stand down », qui signifie au sens militaire, selon le Larousse bilingue en ligne : « military [troops] être déconsigné (en fin d’alerte) » ; selon Harrap’s : « Mil. quitter son service, descendre de garde », bref, de rester à l’écart et de ne pas intervenir. Il ne parle pas non plus de « tentative d’assassinat », mais de « take him », ce qui implique l’idée de : enlever, prendre, s’emparer, capturer, etc., en aucun cas « assassiner ». Beaucoup de doutes continuent de peser sur cette nuit fatidique et rien n’est absolument clair. En tout cas, Craig Murray affirme comme une vérité établie que Maduro a ordonné aux militaires de ne rien faire « en cas de tentative d’enlèvement ». Je suppose qu’il tient cette hypothèse de source sûre. Ce qui est tout de même curieux : Maduro savait d’avance qu’on voulait concrètement « le séquestrer », même s’il n’en connaissait pas la date ! J’avoue mon étonnement.
Quoi qu’il en soit, une première question se pose : tentative d’enlèvement par qui ? Les ennemis du dedans ou ceux du dehors ? Dans le premier cas, il est évident que ce n’est pas à l’armée à entrer en action ; dans le second cas, ça l’est, et même péremptoire, le rôle de toutes les armées du monde étant en premier lieu de défendre justement la souveraineté et les frontières de la nation. Sinon, à quoi bon en avoir ? Et si Maduro savait que c’était imminent, pourquoi ne s’est-il pas mieux préparé, lui et ceux à qui cette mission était confiée, à une telle éventualité ? Ne pas faire entrer en action les forces armées vénézuéliennes « pour éviter une guerre », c’est, je l’avoue, une curieuse manière d’empêcher l’ennemi d’agir : si l’ennemi attaque, la guerre devient bel et bien, d’ores et déjà, un fait on ne peut plus concret, et il n’est d’aucun recours de ne pas se battre pour l’empêcher. Un pays « pacifique » ? Mais tous les pays le sont. Être pacifique ne veut pas dire ne pas se battre une fois mis au pied du mur ! Être pacifique avant ne veut pas dire qu’on le reste après, une fois attaqué ! J’avoue ne pas saisir cette « philosophie ». Mais j’y reviendrai plus loin.
Par ailleurs, comment se fait-il qu’il soit resté « en famille » ? Une des dernières images vidéo le montre chez lui en train de jouer avec ses chiens. Et pourquoi s’est-il laissé kidnapper sans résistance, sans se battre, une arme à la main ? Qu’est-ce qui l’empêchait de le faire ? Sa nulle préparation militaire ? Ses convictions religieuses qu’il ne cessait d’arborer à quasiment chacune de ses interventions publiques ?
Craig Murray tient aussi à signaler l’attitude du gouvernement bolivarien à l’égard des opposants, même les plus récalcitrants :
« Chose remarquable, Chávez n’a exécuté aucun des putschistes, pas même les militaires. En réalité, les poursuites furent rares, les peines de prison étonnamment légères et nombre d’entre eux, y compris le « président » Carmona, furent autorisés à s’exiler. Les peines les plus longues furent infligées à ceux qui avaient réellement participé au massacre du 11 avril. Chávez accorda une amnistie générale en décembre 2007.
« La même tolérance étonnante fut manifestée envers Juan Guaidó, la marionnette de l’Occident qui tenta un coup d’État militaire grotesque le 30 avril 2019. Bien que son coup d’État ait été un échec lamentable et qu’il n’ait rallié que 50 déserteurs militaires, il causa néanmoins la mort de quatre personnes et en blessa 230.
« Là encore, la réaction du gouvernement socialiste fut d’une clémence stupéfiante. Personne ne fut exécuté. Les accusés bénéficièrent de procès équitables et les peines de prison furent étonnamment légères, même pour les personnes reconnues coupables de trahison. Il convient de souligner que le nombre de personnes jugées et les peines prononcées étaient nettement plus clémentes que celles infligées lors des manifestations de 2021 au Capitole de Washington.
« Ce qui me surprend, ce n’est pas l’autoritarisme revendiqué par le gouvernement socialiste, mais au contraire son incroyable clémence envers la droite face aux tentatives de coup d’État répétées, souvent armées et commanditées par la CIA.
« …cette retenue a été extraordinaire.
« L’absence de violence ou de vengeance a toujours caractérisé la réaction de la Révolution bolivarienne aux tentatives de coup d’État de droite. Bien que cette attitude soit admirablement fondée sur des principes, je ne suis même pas certain que ce degré extrême de tolérance soit judicieux. » »
Craig insiste longuement, on le voit, sur cette attitude « systématique » des autorités vénézuéliennes face aux violences, parfois extrêmes, de l’opposition. Nous aussi, ici à Cuba, on avait du mal à comprendre. On a beau n’être pas marxistes ou marxistes-léninistes, on sait que la « lutte des classes » n’est pas une invention des deux grands penseurs allemands ni du brillant révolutionnaire russe. Elle existe, point barre ! Non seulement le « degré extrême de tolérance » des autorités bolivariennes n’était pas « judicieux », il était à mon avis absolument contre-productif, résolument contre-indiqué, comme le pire médicament ! Si, pour ne prendre qu’un exemple, ce ridicule farceur de Guaidó s’était retrouvé là où tous ses agissements auraient dû le conduire, autrement dit en prison, il n’aurait pas eu le loisir de voler des milliards de dollars au peuple vénézuélien, ou de permettre la vente illégale de la compagnie pétrolière que le Venezuela possédait aux États-Unis, pour ne me situer que sur ce plan « financier », ou encore, dans un domaine nettement politique, de se balader dans toutes les « cours » d’Europe et du reste du monde pour tramer des sombres manigances et ridiculiser le gouvernement vénézuélien. La tolérance face aux ultras de la droite revenait purement et simplement à se tirer une balle dans le pied, à se passer soi-même la corde au cou ! Je n’insisterai pas là-dessus. Faire preuve de tant de faiblesse quand on est le pouvoir élu, c’est rabaisser ses capacités d’action. C’est surtout donner une image absolue d’incapacité, dont l’adversaire profite, justement parce qu’il ne s’embarrasse pas en règle générale de ce genre de « scrupules » !
Craig Murray assure aussi :
« « C’est dans le contexte de cette réticence socialiste de longue date à recourir à la violence qu’il faut interpréter la décision de Maduro d’éviter l’affrontement avec une force supérieure et le massacre qui aurait suivi, en cas d’enlèvement par les États-uniens. Ce gouvernement ne se contente pas d’utiliser des slogans révolutionnaires, il les met en pratique, et la « paix » – un mot qui revient dans toutes les conversations – en est un élément clé. Maduro espérait sans doute que la solidarité nationale l’obligerait à revenir rapidement, comme ce fut le cas pour Chávez. Il est peu probable qu’il ait imaginé que Trump se contenterait – inutilement – de le destituer et de maintenir son gouvernement au pouvoir. » »
J’avoue ne pas comprendre l’idée de Craig (ou de ses interlocuteurs). Le récit continue d’être confus : il parle de nouveau de « American kidnap mission ». Alors, une fois de plus, qui savait au Venezuela que Trump allait « kidnapper » Maduro ? Maduro lui-même, comme on est bien obligé de conclure ? Comment pouvait-il penser que la « solidarité intérieure » (domestic) lui permettrait de revenir au pouvoir, puisque, de toute évidence, si les USA le séquestraient, c’était pour l’éloigner du territoire vénézuélien. Si tel est le récit que des autorités ont fait à Craig Murray, il n’est guère convaincant, il est même profondément ambigu, voire troublant… Et si le référent en l’occurrence était l’épisode de Chávez en 2002, l’hypothèse était erronée. D’abord, parce qu’il n’agissait plus d’un évènement « interne », mais de l’intervention armée d’une puissance étrangère !!! Ensuite, parce que la situation politique du pays, vingt-quatre ans après, n’était en rien comparable, que l’aura de Chávez était sans rapport avec le prestige dont pouvait bénéficier Nicolás Maduro dans le pays, comme le prouve, a contrario, la réaction de la population de Caracas dans les deux cas. Non, l’idée de ce paragraphe m’échappe…
Une chose est claire en tout cas : Nicolás Maduro était convaincu de ne pouvoir rien faire contre le « mauvais vouloir » de Trump, vu le déséquilibre de forces objectif, et il n’avait envisagé aucun moyen de changer son sort. Ce qui me laisse assez rêveur. D’autant qu’il semble le justifier dans son entretien du 31 décembre, trois jours avant, avec Ignacio Ramonet. Face au « mauvais vouloir » de Trump, Maduro s’en remet au « bon vouloir » de Dieu ! Il le répète à plusieurs reprises, un peu comme une litanie, comme s’il semblait avoir besoin de s’en convaincre :
« « Et évitons les affrontements, les ravages et les malheurs inutiles. Nous avons confiance en Dieu, et nous miserons toujours sur le dialogue, la négociation et la paix. »
– Et s’ils passent à l’acte ?
– Dieu nous en préserve. Nous sommes prêts à dialoguer et à défendre la paix.
[…]
Nous attendons. Moi, je confie tout à Dieu. Le Dieu tout-puissant. Créateur du ciel et de la terre. Surtout, un jour comme celui-ci, le 31 décembre. Avec un ciel merveilleux, majestueux, avec cette couleur alors que la nuit tombe sur ce Caracas pacifique et beau. Moi, je remets tout à Dieu. Dieu sait ce qu’il fait. Nous agissons d’une manière éthique, d’une manière morale, avec patriotisme, en aimant notre patrie.
[…]
« J’ai un bunker infaillible : le Dieu tout-puissant. J’ai remis le Venezuela à notre Seigneur Jésus-Christ. C’est le Roi des rois. Le Roi d’ici, de notre patrie. Je me recommande à lui tous les jours. Je lui recommande notre patrie. Toujours, pas seulement maintenant, toujours. De plus, le peuple est notre meilleur bouclier, notre plus grande inspiration, notre plus grande énergie. Parce que c’est de ce peuple que nous avons reçu tout ce que nous sommes.
[…]
« Nous sommes mus par des convictions, des engagements, des serments, et par une force divine, sacrée, qui se perd de vue. Parce que Dieu est avec nous, et, comme le dit notre peuple, « Si Dieu est avec nous, qui pourra être contre nous ? ». Par conséquent, en n’importe quelle circonstance, la victoire nous appartiendra toujours. D’où la tranquillité, la sérénité et la confiance que nous sommes en train de défendre la cause la plus juste qui ait jamais été défendue. Et que la victoire de la paix nous appartient. » »
J’avoue que mon athéisme m’empêche d’adhérer à ce genre de vision des choses, à cette approche « mystique » de la part d’un homme politique, qui explique sans doute, néanmoins, plus que bien d’autres réflexions de haute volée, le déroulement des faits.
Craig Murray insiste à nouveau :
« « Plusieurs sources m’ont confirmé que les forces vénézuéliennes avaient reçu l’ordre de se retirer. » »
Ça, on l’a bien vu ! Mais il serait intéressant de pouvoir préciser la séquence chronologique. À quel moment exact l’ordre a-t-il été donné aux forces armées de faire le contraire de ce pour quoi elles sont constituées : se battre et défendre le pays contre un ennemi extérieur, et de qui cet ordre est-il venu ? Est-ce au moment où les soldats étasuniens ont attaqué ou est-ce avant, à titre d’hypothèse préalable : si les États-Unis attaquent, ne faites rien ?
Et je me pose alors une autre question : les combattants vénézuéliens et cubains qui sont morts (dans le cas des Vénézuéliens, on ignore toujours dans quelles circonstances exactes, car les autorités ne l’ont jamais dit, et rien n’est clair à cet égard) ont-ils enfreint les ordres ? Ou, alors, dans le cas des Cubains, cet ordre ne les concernait-il pas ou ne leur est-il jamais parvenu ? Ou bien cet ordre ne s’adressait-il qu’au reste des forces armées, mais pas à la garde du corps rapprochée de la présidence de la République, le dernier bastion de sa défense ?
« « Ses troupes sont logées dans des casernes à ciel ouvert, à l’instar des gardes cubains assassinés inutilement. » »
Cette réflexion, monsieur Craig Murray, on aura du mal à vous la pardonner à Cuba !! Double erreur (ou confusion). Un soldat qui meurt au combat, sauf circonstances exceptionnelles, n’est pas « assassiné » (murdered), il est tué (killed) ! Et, selon la conception révolutionnaire et patriotique cubaine, aucun soldat (ou civil) qui meurt en accomplissant son devoir ne meurt « inutilement » ! Il meurt sans avoir atteint son objectif, mais il ne meurt pas « en vain », ou « pour rien ». Il laisse un exemple. Mais je comprends, vu le cours postérieur des événements au Venezuela, qu’on puisse penser de la sorte.
« « Ce sont là les politiques de Maduro. La récente législation libéralisant le secteur des hydrocarbures a été entièrement élaborée et approuvée par Nicolás Maduro. » »
La « libéralisation » des hydrocarbures est une chose, la mainmise sur eux de la part d’une puissance étrangère en est une autre, et bien différente ! Et ça, ça s’est sûrement fait ou amendé, après l’enlèvement de Maduro, sous la pression directe et encore plus brutale des Etats-Unis ! Et si je me trompe et que la décision ait été adoptée avant, alors, la Révolution bolivarienne avait déjà pris un mauvais chemin en ce qui concerne la défense de son indépendance…
« « Maduro a remarquablement bien réussi à endiguer le trafic de drogue dans les rues du Venezuela. Son incarcération aux États-Unis, où il est accusé de « narcoterrorisme », témoigne de la décadence des États-Unis. » »
L’idée est incompréhensible pour une question de traduction : l’auteur ne parle pas de « décadence », mais de « dépravation » : autrement dit, qu’on l’ait arrêté et accusé aux USA comme narcoterroriste, alors justement qu’il a fait un travail remarquable contre ce fléau au Venezuela, témoigne à quel point la Maison-Blanche est « dépravée ».
« « L’une de mes critiques personnelles du chavisme est son culte excessif de la personnalité. Or, il est essentiel de souligner que Rodríguez fait exactement le contraire de chercher à se mettre en avant. » »
Ce que Craig Murray prend pour un « culte de la personnalité » est tout simple l’admiration, voire l’affection, qu’un peuple – ou une partie d’un peuple – voue à un dirigeant qui lui a rendu sa dignité, le respect de soi-même, la confiance en soi comme nation. Ce qui était clair dans le cas de Chávez. C’est encore, à plus forte raison, le cas de Fidel, qu’on pourrait qualifier sans exagérer de « fondateur de la nation » cubaine parce que finalement libre et souveraine. Mais je reconnais avec Craig Murray que Nicolás Maduro en est arrivé à un moment où il employait trop souvent « je » et « moi », là où il aurait pu parler de « gouvernement », par exemple. Fidel, lui, avec une grande élégance naturelle, se servait du pluriel de majesté !
Je veux en revenir maintenant à la raison essentielle qui m’a fait réagir à l’article de Craig Murray : sa « défense » – mais il n’est pas le seul, tant s’en faut – de l’attitude du gouvernement vénézuélien à l’occasion du 3 janvier et lors des journées suivantes, laquelle était, selon lui, la plus sage et la plus intelligente vu la disproportion des forces en présence et les conséquences qui pouvaient découler d’une opposition armée aux envahisseurs. Il fallait donc, en tout premier lieu, selon Nicolás Maduro et, je présume, selon le gouvernement chaviste dans son ensemble, « éviter une guerre qui aurait dévasté ce pays pacifique ». Ce qui explique pourquoi les forces armées vénézuéliennes (indépendamment de tous les artefacts de haute technologie utilisés par les kidnappeurs pour brouiller les pistes et garantir la surprise, mais là encore, je me méfie du récit grandiloquent et excessivement triomphaliste de Trump et du général qui a présenté les faits à la conférence de presse) avaient reçu l’ordre, dès avant, de ne pas intervenir face, précisément, à une éventuelle intervention étrangère ! Autrement dit, elles avaient reçu l’ordre de se rendre à l’avance ! J’avoue avoir du mal à comprendre.
Le refus de se battre, la volonté délibérée de laisser le champ libre à l’ennemi, n’est-ce pas justement la meilleure manière de l’encourager dans ses forfaits, s’il suppose qu’il peut les perpétrer sans coup férir ? Je crois pourtant me rappeler que, voilà quelques années, les forces vénézuéliennes (à moins que ce fussent tout simplement des civils) avaient fait avorter une invasion maritime en provenance de la Colombie, si je ne souviens bien. Il y avait donc bien eu une réaction en ce cas. On me répondra : oui, mais c’était des « mercenaires », par les forces armées étasuniennes. Ce qui me conforterait dans ma conviction : au premier coup de semonce ou de boutoir du « monstre » qui effraie tellement (José Martí évoquait déjà, en 1891, le « géant aux bottes de sept lieues »), le gouvernement bolivarien a cédé au lieu de résister. Pour gagner la tranquillité, il a biseauté une de ses meilleures cartes, celle de l’anti-impérialisme militant. Pour gagner la paix, il a – pis encore – bradé la souveraineté et l’indépendance du pays. La « reddition » pure et simple n’est-elle pas pire que l’autre conséquence : la « dévastation » ?
Pour la majorité des révolutionnaires cubains (et pour moi), la réponse est claire.
Craig Murray le dit sans ambages, avec des expressions qui ne laissent aucun doute : « affirmation colonialiste flagrante du contrôle des États-Unis sur les biens et les finances du Venezuela ».
Il insiste : « C’est le modèle colonial classique. » Comment ce terrible constat, cet aveu sans appel, peut-il être considéré comme une victoire, ou une résistance ou une résilience !!! Rétrocéder tout un pays doté de richesses notables et qui avait tant avancé sur le plan des conquêtes sociales et de l’indépendance politique au statut de ce qu’on a appelé, à un moment donné du XXe siècle, une « république bananière », n’est-ce pas jeter par-dessus bord les efforts et les luttes de beaucoup de générations pour accéder à la liberté et au droit à l’autodétermination (ou libre détermination, un terme qui dit bien ce qu’il veut dire ?) Le retour à la « colonie » – selon l’expression, qui n’est pas du tout, hélas, une litote, de l’auteur – pour conserver la paix est-il préférable à la « volonté de résistance » ? À plus forte raison quand Hugo Chávez avait redonné toutes ses lettres de noblesse et toute sa hauteur à une figure qui, il faut bien l’avouer, était devenue avant lui, sinon au Venezuela, du moins dans le reste de l’Amérique latine, un objet d’étude historique sans grande prégnance dans le présent, Simón Bolívar, justement le père de l’indépendance latino-américaine !
Comment cette mainmise des États-Unis fonctionne-t-elle dans le cas du pétrole, par exemple, qui était et reste la branche clef de l’économie vénézuélienne, même si, à l’arrivée de Chávez, la Révolution a tenté de la diversifier afin que le pays cesse un jour de dépendre de la seule « rente » du pétrole (Chávez parlait de economía rentista). L’administration Trump, donc, émet une série d’autorisations qui permettent à des compagnes privées, surtout étasuniennes, d’opérer dans des secteurs stratégiques comme le pétrole, le gaz et les mines, en association avec des compagnies publiques vénézuéliennes, comme Petróleos de Venezuela o Minerven, ce qui ne l’a pas empêché de renouveler récemment, pour une année de plus, le cadre juridique d’ensemble des sanctions contre le pays. Notamment que les revenus découlant des transactions sont déposés sur un fonds que gère le département étasunien du Trésor ou sur un compte dont celui-ci décidera.
Que du pétrole vénézuélien, dans les circonstances actuelles, soit expédié, parce que Trump a en décidé ainsi, aux massacreurs sionistes de femmes et d’enfants, alors qu’Hugo Chávez a rompu les relations avec Israël pour ces mêmes raisons, prouve bien le peu de latitude dont jouit maintenant le gouvernement vénézuélien sur les biens du pays !
Dans un autre ordre d’idées, l’idéologique, on retrouve ce même recul, de sorte qu’on a du mal à saisir certaines formulations, comme celles-ci, du 8 avril, avancées par Delcy Rodriguez à l’occasion du Forum interreligieux : « Je demande au Forum interreligieux de la collaboration, de la coopération, de l’aide pour alléger les expressions de haine, pour soigner les expressions d’intolérance qui nous ont conduits à des postures extrêmes, qui ont justifié que des missiles de puissances militaires étrangères tombent sur notre patrie. » J’avoue une fois de plus ne pas comprendre en quoi des « postures extrêmes » (celles du gouvernement ?) justifient l’agression du 3 janvier…
Nouvel exemple. Le 1er avril, pour la fête du Pessah, autrement dit la Pâques juive, qui commémore l’exode des Hébreux hors d’Égypte, libérés de l’esclavage par Moïse, elle adresse un message, ce que l’on comprend, à la communauté juive vénézuélienne : « Le peuple juif fête aujourd’hui un journée spéciale, le jour du Pessah, qui célèbre un peuple dont la libération a commencé ce jour-là et qui, comme tous les peuples du monde, aspire à la paix, à la tranquillité, à la prospérité ». Ce que l’on comprend moins, c’est que quelqu’un qui, avant le 3 janvier, n’a cessé de critiquer ouvertement et catégoriquement, dans le cadre de la politique officielle du gouvernement bolivarien, le génocide commis à Gaza et la barbarie sioniste n’ait pas saisi l’occasion pour demander aux juifs, qui ne sont pas tous sionistes, loin de là, d’exercer des pressions sur le gouvernement israélien pour qu’il cesse de massacrer sans pitié les femmes et les enfants d’un peuple palestinien qui, lui aussi, et sans doute plus que quiconque, « aspire à la paix, à la tranquillité, à la prospérité »… Une réclamation si élémentaire est interdite dans le nouveau statut vénézuélien ?
Craig Murray ne précise pas que, sous le protectorat Trump, il est interdit explicitement aux personnes naturelles et juridiques du Venezuela d’avoir des rapports commerciaux ou d’investissement avec la Russie, la Chine, l’Iran, Cuba, la Corée du Nord, et d’utiliser les paiements en nature et en cryptomonnaie. Le Venezuela est donc maintenant coupé des seuls amis qui pourraient l’aider, parce qu’ils pèsent suffisamment lourd, à faire contrepoids à l’ogre étasunien. Et comme Lula, dans une attitude d’une stupidité incompréhensible (le « politiquement correct » ?) s’est opposé à ce que le Venezuela soit accepté comme membre à part entière du BRICS, le pays se trouve encore plus isolé de ceux qui pourraient être ses alliés ou ses défenseurs.
J’entends souvent avancer comme argument qu’il suffit au Venezuela de résister jusqu’au départ du Goujat incontinent de la Maison-Blanche. Erreur crasse, comme le prouvent une fois de plus l’exemple et l’expérience de Cuba. On sait que, dans les deux dernières années de son second mandat – et pas avant ! – Barack Obama a changé son fusil d’épaule et engagé une ouverture vers Cuba : rétablissement des relations diplomatiques en 2016, allègements dans le blocus, etc. À peine installé à la Maison-Blanche, Trump Ier a liquidé d’un trait de plume toutes ces avancées et, lui aussi dans les deux dernières années de son mandat, a implanté une politique de « pression maximale », promulguant dans ce but 243 nouvelles sanctions pour durcir le blocus. Joe Biden, qui avait promis dans sa campagne électorale de lever toutes ces nouvelles mesures, non seulement n’a absolument pas tenu parole, mais il en a ajouté d’autres de son cru ; et c’est juste une semaine avant d’abandonner la Maison-Blanche qu’il a radié Cuba de la Liste des États commanditaires du terrorisme, sur laquelle, le même jour de sa seconde montée sur le trône, Trump II l’a inscrite de nouveau ! Que les Vénézuéliens ne se fassent donc pas beaucoup d’illusion au sujet du « changement » qui pourrait intervenir en 2029….
Le mercredi 1er avril, l’OFAC (Office of Foreing Assets Control), rattaché au département étasunien du Trésor, a radié Delcy Rodríguez de sa « Liste des Nationaux frappés de mentions spéciales », autrement dit des personnes naturelles ou des membres particuliers d’un gouvernement étranger sous le coup des sanctions unilatérales des Etats-Unis. On trouve sur cette liste, par exemple, la rapporteuse des Nations Unies sur Gaza, Francesca Albanese, ou des magistrats de la Cour pénale internationale, sans parler de nombre de Cubains, etc. Delcy Rodríguez a évalué le « geste de Washington comme un pas dans la bonne direction : celle de la normalisation et du renforcement des relations » binationales (comme on dit au Venezuela depuis Chávez). « Nous espérons que ce pas en avant permettra la levée des sanctions dont fait l’objet notre pays, de mettre en place et de garantir un ordre du jour en matière de coopération binationale effective au bénéfice de nos peuples. »
Voilà quelques jours, l’ambassade étasunienne a annoncé la reprise formelle de ses opérations au Venezuela, tandis qu’une délégation vénézuélienne s’est rendue, la semaine dernière, à Washington dans ce même but.
Comme on a pu le constater plus haut, Maduro, trois jours avant, dans son entretien avec Ramonet, ne dit à aucun moment – ni ne fait allusion à cette éventualité – qu’il va se battre et donner sa vie pour sa patrie, contrairement à un Díaz-Canel qui l’affirme explicitement à Pablo Iglesias, au journal mexicain La Epoca, à la revue étasunienne Newsweek, et, hier même, à CBCNews, pour ne citer que les quatre exemples les plus récents. Quant à Fidel, c’est chez lui un leitmotiv. J’ai publié voilà quelques jours à peine, le 3 avril, sa Réflexion de juin 2007 : « Vous n’aurez jamais Cuba ! ». J’y renvoie. J’ai aussi posté sur LGS son discours du 1er mai 2003, qu’il concluait ainsi :
« « Nous ne souhaitons pas que du sang de Cubains et d’Étasuniens coule dans une guerre. Nous ne désirons pas qu’un nombre incalculable de personnes qui pourraient être amies perdent la vie dans un conflit. Mais jamais un peuple n’a eu des choses aussi sacrées à défendre, ni des convictions aussi profondes pour lesquelles lutter, de sorte qu’il préfère disparaître de la Terre plutôt que de renoncer à l’œuvre noble et généreuse pour laquelle de nombreuses générations de Cubains ont payé très cher et donné la vie de leurs meilleurs fils ! / Nous sommes profondément convaincus que les idées peuvent plus que les armes, aussi perfectionnées et puissantes qu’elles soient. » »
Dans un discours du 14 mai 2004, qu’il a lui-même, curieusement, intitulé : « Proclamation d’un adversaire à l’adresse du gouvernement des États-Unis », au terme d’une manifestation d’un million de Cubains devant ce qui était encore la Section des intérêts des États-Unis, sur le front de mer (Malecón), Fidel conclut, mettant directement au défi Georges W. Bush (mais, symptomatiquement, on pourrait la reprendre exactement dans les mêmes termes en l’adressant à Donald John Trump) :
« « Puisque vous avez décidé que notre sort en était jeté, j’ai le plaisir de me retirer à la manière des gladiateurs romains en entrant dans l’arène : Ave, César, ceux qui vont mourir te saluent. / Je ne regretterais qu’une chose : ne pas être face à face, parce que vous serez à des milliers de kilomètres de distance, tandis que je serai, moi, en première ligne, combattant et défendant ma patrie jusqu’à la mort. » »
Ce sont là des attitudes foncièrement antagoniques : chercher à tout prix à conserver quelque chose, d’une part ; tout perdre plutôt que la reddition, de l’autre !
Je me demande si cette « intransigeance » cubaine, que d’aucuns qualifieront de jusqu’au-boutiste ou de romantique et que d’autres ne comprendront absolument pas, n’a pas à voir avec l’Histoire. Le Venezuela déclare son indépendance en juillet 1811, voilà donc 215 ans. Beaucoup d’histoires et d’avanies politiques ont coulé depuis sous les ponts du pays. Cette date est maintenant fort lointaine, et ne fait plus guère vibrer les cœurs ou les esprits. Elle ne vit que dans les livres.
Pour Cuba, l’indépendance est au contraire beaucoup plus récente, et les batailles pour y accéder résonnent encore fortement dans l’actualité de l’île. Je récapitule : 4 siècles presque tout ronds de colonialisme pur et dur (1492-1898), associé, qui plus est, à une économie fondée sur l’esclavage (aboli officiellement en 1886), mais avec trois guerres d’Indépendance (1868-1878 ; 1879-1880 ; 1895-1898) ; 4 ans d’occupation militaire étasunienne (1898-1902) ; 55 ans de République mediatizada, ou de pseudo-République, bref, de néo-colonie (1903-1958 compris), entrelardés de deux dictatures (Machado et Batista) et de différents gouvernements prétendument démocratiques. À quelques encâblures, veillant au grain, le gouvernement des Etats-Unis qui intervient militairement à plusieurs reprises, comme l’Amendement Platt inséré dans la Constitution qu’il a imposée à l’Assemblée constituante, lui en donne le droit. Tout ceci assaisonné d’un Accord sur la location de bases navales (celle de Guantánamo en est une séquelle) (octobre 1903) ; d’un Traité de réciprocité commerciale foncièrement léonin, bien entendu (décembre 1903) ; d’un Traité permanent régissant les relations entre la République de Cuba et les États-Unis (juillet 1904) ; soit dit en passant, ce n’est qu’en mai 1925 que les États-Unis reconnaissent officiellement, après avoir prétendu l’annexer, que l’île des Pins appartient à Cuba, etc. Bien entendu, en quelques années, l’essentiel de l’économie cubaine (production et services) passe sous la domination des investisseurs étasuniens et de Washington, déjà bien présents sous la colonie, au point que, durant les deux guerres mondiales, la principale production cubaine, le sucre, est réorientée en fonction de l’ « effort de guerre » des États-Unis et des alliés. À Cuba, on est conscient, depuis les intellectuels et les hommes politiques jusqu’aux milieux éclairés de la classe ouvrière, que l’ambassadeur étasunien est presque aussi important, sinon plus, que le président de la République. Au point que Leland H. Jenks, un progressiste étasunien, pouvait publier en 1928, sans trop soulever de polémiques, une étude intitulée Our Cuba Colony.
Bref, Cuba a connu de tout près et du dedans, dans sa chair et son sang, la domination des États-Unis. Et ceci explique peut-être cela, autrement dit les attitudes différentes de la Révolution cubaine, issue d’une lutte armée, et la Révolution bolivarienne du Venezuela, née des urnes électorales. Je ne vais pas me lancer dans une comparaison entre les idéologies qui les nourrissent, marxisme-léninisme, d’un côté, Socialisme du XXIe siècle, de l’autre, qui jouent bien entendu un rôle clef dans les deux approches. L’une était résolument anticapitaliste ; l’autre le disait aussi, mais ne le montrait guère, puisque cette « idéologie » qui eut cours durant plusieurs décennies en Amérique latine, ne fut qu’une vision social-démocrate qui s’accommodait fort bien, comme dans le reste du monde, du capitalisme, l’aspiration suprême en étant quelque chose comme l’État-providence des sociétés développées du Premier Monde.
J’en parle au passé, parce que, hélas pour les peuples et les partis qui s’en revendiquaient, il n’existe plus rien du Socialisme du XXIe siècle dans notre Amérique latine : ni en Argentine (les Kirchner), ni en Équateur (Correa), ni en Bolivie (parti MAS), ni au Brésil (Lula et Dilma Rousseff), ni en Uruguay (Frente Amplio), etc., les partis installés au gouvernement sous cette étiquette, déclarée ou non, ne sont pas parvenus à prendre le « pouvoir » et à bouleverser de fond en comble, comme l’a fait la Révolution cubaine, les structures capitalistes de domination internes et la mainmise impérialiste, et à liquider la bourgeoisie. Ledit pouvoir y est toujours resté aux mains d’oligarchies et de bourgeoisies politiques et économiques qui ont fini à la longue par les user, malgré leurs nobles intentions, et les écarter en recourant à des moyens licites ou franchement frauduleux. Et qui, une fois réinstallés au gouvernement, n’ont eu ou n’ont de cesse de liquider toutes les avancées économiques et sociales de ces gouvernements progressistes. Ce qui se passe actuellement en Argentine et en Équateur, pour ne prendre que deux exemples quasiment anthologiques, donne bien une idée de la soif insatiable de revanche et de vengeance de la droite et ultra-droite latino-américaine, toujours appuyée et guidée ou précédée, cela va sans dire, par l’impérialisme étasunien !
Et c’est justement là – l’impérialisme étasunien – qu’apparaît au premier plan le grand clivage entre les gouvernements « socialisme du XXIe siècle » et le Gouvernement révolutionnaire (comme il s’intitule lui-même dans les communiqués officiels). Tandis que les premiers n’ont eu à se battre contre lui que par bourgeoisie et oligarchie intérieures interposées, la seconde a dû lui tenir tête, depuis soixante-sept ans, en face à face ! À Cuba, la bourgeoisie a très tôt disparu et s’est réfugiée aux États-Unis dans l’attente – qu’elle croyait temporaire – que Washington balaierait ces troublions et restaurerait la normalité. Mais la Révolution a joué si fin que quand les États-Unis se sont rendu compte qu’ils avaient à faire à forte partie et que l’adversaire n’était pas si freluquet que ça, ils avaient déjà perdu non seulement leur domination politique mais aussi leur mainmise économique qui sous-tend celle-ci. Aux sanctions (déjà !) des États-Unis censément imparables, la Révolution cubaine – forte de l’appui enthousiaste de la grande majorité du peuple – avait répondu sans ciller :
« …à la guerre économique et à l’embargo de l’administration Eisenhower, elle riposte d’un coup foudroyant : le 24 octobre 1960, tous les biens nord-américains existant encore dans le pays sont frappés d’une mesure de nationalisation, soit un total de 166 usines et centres industriels… Jamais des firmes qui avaient promené de par le monde le pavillon de la « civilisation américaine » et imposé un peu partout leurs lois et leurs mœurs n’ont été si durement touchées. […] Bref, en à peine deux mois et demi, du 6 août au 24 octobre 1960, tous les investissements nord-américains à Cuba ont été nationalisés ! En un an, quatre mois et trois semaines à compter du 3 juin 1959, date de la publication de la loi de la réforme agraire au Journal officiel, l’empire qui faisait le jour et la nuit à Cuba depuis un demi-siècle a absolument tout perdu ! Un milliard de dollars ! Rendant coup pour coup aux attaques de l’administration Eisenhower, la Révolution cubaine a tenu au pied de la lettre sa promesse et sa menace d’enlever quelque chose à l’empire à chaque mesure d’agression de sa part. On n’avait jamais vu ça en Amérique latine (ni dans le monde, qu’il soit tiers ou industrialisé) ! […] Il faut encore une fois remonter vingt-huit ans en arrière pour se rendre compte que ce 24 octobre 1960 marque un fait absolument inouï non seulement dans les annales des États-Unis, mais aussi dans celles du monde : la liquidation de leur domination économique à Cuba est bel et bien pour les Etats-Unis leur première grande défaite politique de l’après-guerre… […] On comprend donc aisément la haine maladive que peuvent vouer les Etats-Unis à la Révolution cubaine… (Jacques-François Bonaldi, L’Empire U.S. contre Cuba. Du Mépris au respect, Paris, L’Harmattan, 1989, tome II, pp. 166-167.) »
En octobre 1959, je le précise, la Révolution cubaine ne s’est pas encore déclarée « socialiste » (elle ne le fera que le 15 avril 1961), l’Union soviétique est encore en train de se tâter, bien que Cuba ait renoué, le 8 mai 1960 les relations brisées par Batista en avril 1952… La Révolution cubaine agit et réagit donc en tant que « mouvement de libération nationale ».
Autrement dit, la Révolution cubaine n’a jamais eu à lutter contre une bourgeoisie bien installée et agissante, comme ont dû le faire les gouvernements du Socialisme du XXIe siècle, même s’il lui a fallu se battre et perdre des miliciens contre les bandes armées retranchées surtout dans les montagnes de l’Escambray, appuyées et équipées par la CIA, et ce jusqu’en 1965. La grande bataille de la Révolution cubaine a toujours été directement contre l’impérialisme étasunien, ce qui explique pourquoi celui-ci a cessé depuis bien longtemps de lui faire peur. Et pourquoi elle peut répondre du tac au tac à ses manigances, agissements et menaces, sans se laisser effrayer par le « monstre ». Elle a instillé une culture de la résistance dans les gènes du peuple cubain, qui a appris à vivre (à survivre ?) dans les privations et le manque, surtout ces trente dernières années, plutôt que de céder son indépendance !
De ce vaste mouvement révolutionnaire et progressiste qui, à la fin des années 90 du XXe siècle et dans les deux premières décennies du XXIe, semblait vouloir et devoir modifier enfin, et définitivement, le visage en général « soumis » de l’Amérique latine, il ne reste, – hélas, pour la seconde fois – plus rien. Reste, solide à son poste, et l’ayant précédé de quarante ans, défendant comme elle le peut les immenses acquis de son peuple, la Révolution cubaine !
Il faut souhaiter que le Venezuela parvienne à conserver ce qu’il y a de plus original dans l’expérimentation bolivarienne, le mouvement des communes (je me refuse à traduire le vocable comunero par « communard », qui, en français, renvoie à une toute autre réalité) et que le peuple vénézuélien puisse, à défaut d’autonomie au sommet de l’État, maintenir celle-ci à la base et continuer de décider, du moins à ce niveau-là, de ses destinées.
Alors qu’elle est en train de dériver vers les pires variantes de la droite, de l’extrême-droite et du fascisme (Argentine, Équateur, Chili, El Salvador, Honduras, Paraguay, Panama, Costa Rica, Pérou, Bolivie…) l’Amérique latine, mais aussi les Caraïbes qui n’ont jamais été, en tant que gouvernements, si à droite (Jamaïque, Trinité-et-Tobago, Sainte-Lucie, etc.), ont besoin d’une Révolution bolivarienne qui, loin de penser à jeter l’éponge, s’avère capable de reprendre ses esprits après l’uppercut qu’elle vient d’encaisser et de se relever du tapis, à plus forte raison quand il semblerait que l’opposition est en train de reprendre, elle, du poil de la bête !
Delcy Rodríguez avait affirmé, dès le 3 janvier 2026, devant le Conseil de défense de la nation : « S’il est une chose que le peuple vénézuélien et ce pays savent avec certitude, c’est que nous ne serons plus jamais des esclaves, que nous ne redeviendrons jamais les colonies d’aucun empire, quel qu’il soit. »
Espérons ardemment que cela reste vrai. Mais peut-être alors serait-il bon que la Révolution bolivarienne regarde du côté de l’Iran et en prenne de la graine…
Car ma question, angoissée, reste entière : vaut-il la peine d’acquérir la paix au prix de la soumission ?
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