

Elle n’était pas exactement une inconnue quand parut, en 1985, son sixième roman, La Servante écarlate (1), mais c’est cette remarquable dystopie qui la rendit internationalement célèbre, avant que son adaptation en série (2017) lui confère une renommée de star. Margaret Atwood, née en 1939 à Ottawa, aura longtemps refusé d’écrire ses Mémoires, par peur d’ennuyer, voire de s’ennuyer (2). Ce n’est pas le cas, même si l’ouvrage est profus. Elle narre sa vie avec malice et pudeur, s’adresse au lecteur, et parfois règle ses comptes avec des personnes qu’elle a côtoyées. Elle commente les événements et les lectures qui ont inspiré ses écrits — « la poésie fait éclore le sujet d’où germe la fiction ». Écrivaine aux talents multiples, elle est aussi dessinatrice, graphiste, scénariste… « Sans l’invention de l’imprimerie, j’aurais été souillon, j’en avais la certitude », s’amuse-t-elle au détour d’un entretien. La moitié de l’année, la famille vivait dans la forêt boréale. Son père, entomologiste, y étudiait des insectes l’été, et tous logeaient dans des cabanes qu’il avait construites. La fratrie est instruite à la maison, et n’ira à plein temps à l’école qu’à 12 ans. À cet âge-là, elle a déjà écrit quantité de poèmes. Alternant dévoilement et discrétion, Atwood évoque ses relations sentimentales, et surtout l’amour vécu avec le romancier Graeme Gibson, compagnon d’une vie, les maisons qui se succèdent, achetées, rebâties, rénovées, tantôt en pleine nature, tantôt en ville, pour envoyer leur fille à l’école — toute une existence remuante, voyages de l’Australie à l’Europe, pour enseigner, pour des conférences, pour promouvoir ses livres.

Avec le Cahier que lui consacre L’Herne (3), on la fréquente différemment. Grâce à des photographies, des lettres, des poèmes, à de nombreux inédits, à des textes d’auteurs qui lui sont proches, mais aussi à l’éclairage porté sur ses multiples engagements, et, le plus important peut-être, à ce qu’elle dit de son écriture. Elle retrace la filiation imaginaire de ses personnages féminins, gorgones, harpies ailées, sorcières blanches, Wonder Woman, etc., et formule le souhait que les auteurs puissent donner « aux femmes, les personnages tout autant que les vraies, le droit à l’imperfection (…), haine, crainte, colère, amour (…), sans qu’on les traite de monstres ». Dans une novella récente et parfaitement réjouissante (4), elle met en scène trois amies d’âge mûr, qui discutent, entre cocktails et dégustation de fromage, des moyens d’assassiner quelques littérateurs qui ont autrefois violemment critiqué l’œuvre de l’une de leurs copines. C’est tonique.
(1) Margaret Atwood, La Servante écarlate. The Handmaid’s Tale, Robert Laffont, Paris, réédition 2025 (nouvelle traduction), 547 pages, 12,50 euros.
(2) Margaret Atwood, Le Livre des vies. Mémoires écarlates, Robert Laffont, coll. « Pavillons », 2025, 578 pages, 25,90 euros.
(3) Margaret Atwood, Les Cahiers de L’Herne, Paris, 2025, 236 pages, 39 euros.