sauver l’usine et les sèche-cheveux français


Face à la fermeture annoncée de leur usine, trois acteurs se sont associés pour préserver un savoir-faire industriel français et maintenir l’emploi à Romorantin, en Loir-et-Cher. Entre engagement local, production responsable et valorisation du travail manuel, ils défendent une autre vision de l’industrie mortifère de l’électroménager.

[temps de lecture estimé : ~ 7 min]

Et si produire en France n’était plus seulement un rêve arraché à la mondialisation carnassière, mais un acte de résistance accessible ? À Romorantin, dans le Loir-et-Cher, c’est en effet chose faite.

Alors que la fermeture de l’usine de sèche-cheveux Velecta semblait inévitable, salariés et repreneur ont refusé de voir disparaître leur savoir-faire. Face à la logique du tout-délocalisé, de l’obsolescence et du jetable, ils défendent une autre voie : celle d’une industrie ancrée dans son territoire, respectueuse des femmes et des hommes qui la font vivre, et tournée vers le long terme.

Avec toutes autorisation – Velecta

Trois acteurs aux parcours complémentaires – Philippe Melao, ancien cadre en quête d’une entreprise française à reprendre, Rose Gaudet, salariée de l’usine depuis 30 ans, et Aurélien Gauvin, employé depuis 5 ans – unis par un même objectif : sauver leur usine et préserver un savoir-faire industriel local.

Mr Mondialisation : Pouvez-vous nous présenter les parcours de Philippe, Rose et Aurélien qui portent ce combat, ainsi que ce qui les lie personnellement à cette usine ?

Velecta : « Rose Gaudet travaille chez Velecta depuis 30 ans, tandis qu’Aurélien Gauvin y est employé depuis 5 ans. Philippe Melao, de son côté, était cadre salarié dans une autre structure et recherchait une entreprise de fabrication française à reprendre.

Très vite séduit par le professionnalisme de la marque et la fabrication française, lors de sa visite du site, les témoignages de Rose et Aurélien, très positifs à propos de leur entreprise, l’ont clairement convaincu de reprendre l’entreprise. »

Mr Mondialisation : En juin 2025, l’usine allait fermer. Comment avez-vous réussi à constituer cette équipe pour sauver les 17 emplois à Romorantin, alors que tout le monde fuyait ?

Velecta : « Philippe ne connaissait pas Rose et Aurélien au départ. Le dossier lui a été transmis par la CCI pour étude. Après analyse, il a effectué une visite de l’usine. C’est à cette occasion que Rose et Aurélien lui ont proposé de s’associer. Installé à Blois, dans le Loir-et-Cher, il était particulièrement attaché au maintien du site à Romorantin, qu’il connaissait depuis de nombreuses années. »

Mr Mondialisation : Vous avez fait entrer des salariés au capital de l’entreprise. Est-ce, selon vous, la seule manière d’empêcher que des dirigeants éloignés décident du sort des ouvrières ?

Velecta : « C’était en tout cas la seule solution pour sauver les emplois, puisqu’aucune autre offre de reprise n’existait. Ce choix permettait également de préserver le savoir-faire et d’en assurer la transmission aux générations futures pour éviter toute délocalisation supplémentaire, dans un contexte où clairement, nous n’en avons pas besoin. Le local offre de belles perspectives et il faut miser là-dessus pour préserver notre indépendance et notre autonomie industrielle. »

Avec toutes autorisations – Velecta

Mr Mondialisation : Aujourd’hui, presque tous les sèche-cheveux viennent de Chine. Pourquoi vous obstiner à fabriquer en France alors que c’est plus difficile ?

Velecta : « C’est avant tout un choix de convictions personnelles, disons d’éthiques. Déjà, la marque est reconnue en France par les professionnels de la coiffure et c’est dommage de perdre cette expertise et cette reconnaissance, et aussi cette clientèle finalement, qui compte sur nous.

« C’est avant tout un choix de convictions personnelles, disons d’éthiques. »

Par ailleurs, de plus en plus de personnes veulent acheter des produits fabriqués localement, en circuit court. Ces produits offrent généralement des conditions de travail décentes pour les salariés, ce qui est plus rarement le cas dans des pays comme l’Inde, la Chine ou le Pakistan, pour ne citer qu’eux. Le savoir-faire, quant à lui, est ancré à Romorantin, gardons-le bien au chaud. »

Mr Mondialisation : Si vous étiez partis, Romorantin aurait perdu un savoir-faire historique. Votre installation est-elle un acte de résistance face à l’abandon des petites villes ?

Velecta : « Lors d’une reprise, il est essentiel de rester là où se trouve le savoir-faire. Tout était finalement déjà en place. Le savoir-faire est entre les mains de nos salariées. Ce sont les Romorantines qui font la richesse de Velecta.

Dans un territoire en difficultés économiques comme celui-ci, maintenir l’emploi local est clairement un acte de résistance face à la polarisation économique des grandes-villes. Pourquoi ce besoin de centralisation excessive ? »

Romorantin-Lanthenay (Loir-et-Cher). Source : wikicommons

Mr Mondialisation : Vous annoncez des appareils qui peuvent durer jusqu’à 27 ans. Est-ce votre manière de dire “stop” à une société qui pousse à jeter pour racheter en permanence ?

Velecta : « En fait, nous avons un savoir-faire assez ancien. Avant, les produits électro-ménagers duraient longtemps, et étaient généralement de bien meilleure qualité. Aujourd’hui, l’heure est au tout jetable. On a voulu revenir aux produits solides, tout simplement.

« Les produits sont garantis 2 ans et réparables pendant 10 ans, mais l’expérience montre qu’ils peuvent durer bien plus longtemps. »

Cette approche s’oppose à la logique d’obsolescence programmée, qui va à l’encontre des valeurs de Velecta. Qui plus est, nos produits sont destinés à un usage professionnel, et ces salons de coiffures nous font confiance. »

Mr Mondialisation : Dans vos ateliers, vous réparez tout, même après la garantie. Cherchez-vous à démontrer qu’un objet ne devrait jamais devenir un déchet ?

Velecta : « L’objectif est de créer un cercle vertueux dès la conception des produits et de revenir au réparable. Le recyclage est intégré au processus de fabrication, notamment grâce à l’utilisation de matériaux mono-matière facilitant leur traitement. C’est une donnée capitale à laquelle peu de personnes pensent. Tout produit qui fonctionne en alliage n’est généralement pas recyclable.

De plus, les emballages sont éco-conçus pour limiter les déchets, et les nouveaux modèles intègrent des plastiques recyclés. »

Mr Mondialisation : Vous travaillez avec des partenaires locaux comme Orcaplast. Est-ce, selon vous, la seule manière de produire sans alourdir l’impact environnemental lié aux transports ?

Velecta : « Nous avons fait des choix pour la durabillité, la réparabilité et la fabrication locale : le choix de fournisseurs situés à moins de trois heures de l’entreprise permet de réduire significativement les émissions de CO₂ et l’empreinte carbone.

Cet engagement constitue également un argument fort pour une partie de la clientèle. Cela change complètement la donne des produits, dont la matière première vient de tel pays, la conception faite ailleurs, l’assemblage dans un autre endroit… Au final le produit fait le tour du monde pour ne plus fonctionner dans les deux ans qui suivent. »

Mr Mondialisation : Dans votre usine, chaque employ(é)e sait fabriquer un produit du début à la fin. Est-ce une façon de redonner de la fierté et de la liberté au travail manuel ?

Velecta : « Velecta fonctionne comme une entreprise familiale. Les 17 salarié(es) se sont mobilisé(es) ensemble et forment un collectif soudé. Les conditions de travail sont pensées pour être vivable, sans travail à la chaîne, avec une attention particulière portée à l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Le savoir-faire manuel de chacun est valorisé au quotidien. »

Mr Mondialisation : Vos recherches visent notamment à éviter les douleurs physiques chez les coiffeurs. La santé humaine compte-t-elle désormais davantage que la vitesse de production ?

Velecta : « La réduction des troubles musculo-squelettiques est au cœur de la conception des produits. L’objectif est de ne pas nuire à la santé des coiffeurs comme des utilisateurs. Cette attention s’applique également en interne, avec une organisation du travail sans chaîne de production et une vigilance portée au bien-être des salariés. »

Mr Mondialisation : Avec votre nouveau modèle, l’Iconic TGR 1.7, quel message souhaitez-vous adresser à ceux qui affirment qu’on ne peut plus rien fabriquer en France ?

Velecta : « L’entreprise se veut la preuve que la fabrication française a toujours un avenir. Ce modèle, présent sur le marché depuis plus de dix ans en France comme à l’international, continue de séduire. Il démontre qu’il est possible de produire en France, dans de bonnes conditions de travail, tout en valorisant un savoir-faire reconnu. »

Mr Mondialisation : Certains estiment que fabriquer des sèche-cheveux en France est un combat perdu d’avance, voire réservé à une clientèle aisée. Que répondez-vous à ceux qui pensent que l’écologie et le made in France sont incompatibles avec les budgets des classes populaires ?

Velecta : « Les produits Velecta ne se positionnent pas sur le segment du luxe et restent moins chers que certaines grandes marques, comme Dyson, dont les prix peuvent atteindre 400 euros pour une fabrication à l’étranger.

Avec une gamme située entre 120 et 250 euros et une durée de vie plus longue, le rapport qualité-prix s’inscrit dans le temps et dans la réparabilité. Cette approche repose sur un mode de consommation durable, éloigné du jetable. Pour les budgets plus modestes, il s’agit d’un investissement transmissible : certains clients utilisent encore des appareils achetés par la génération précédente. »

– Propos recueillis par Mauricette Baelen


Photo de couverture : Velecta

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