Un tremblement de vie, par Christine Chaumeau (Le Monde diplomatique, avril 2026)


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L’Australien Patrick White (1912-1990) a reçu le prix Nobel de littérature en 1973. Il a été largement traduit et publié aux éditions Gallimard, mais L’Arbre de l’homme (1955) restait inédit en français. White a été plus ou moins oublié ces dernières décennies, et il a fallu, pour découvrir ce roman majeur, l’audace de la maison d’édition Au vent des îles, qui en a confié la traduction au romancier David Fauquemberg ; ce dernier a su rendre l’exceptionnelle plasticité de la langue de White, à la fois poétique et complexe.

« Dans ce district, les noms des choses n’avaient guère d’importance. Chacun vivait. Personne ou presque ne s’interrogeait sur le but de la vie. On naissait. On vivait. » Au début du XXe siècle, Stan, jeune homme en quête de « permanence », bricole une cabane sur le terrain jamais défriché et broussailleux dont il a hérité. À l’occasion d’un bal au village voisin, il rencontre Amy ; il l’épousera. Un garçon puis une fille naîtront de ce couple discret. Stan Parker est un peu rustre, un peu fruste, il ne sait pas exprimer ses sentiments, il ne trouve pas les mots qu’il faudrait pour son fils Ray. Adulte, le garçon tournera mal. Sa sœur Thelma, honteuse de ses origines, s’emploie à gravir l’échelle sociale et à fréquenter une société plus raffinée que celle de ses parents. Elle y parvient, en épousant un avocat. Un jour où elle vient en visite à la ferme, elle oublie même d’embrasser son père « parce qu’on prenait toujours Papa pour acquis, il se dresserait là, à tout jamais, son tronc aussi dur que surprenant, enraciné ». Il est vrai que Stan et Amy « sont du genre qui naît du paysage et pousse en même temps que les arbres, ceux qui sont fins et poussiéreux, qui passent inaperçus ».

L’histoire est à la fois simple et grandiose. Le roman suit Stan, Amy et leurs descendants, jusqu’à leur petit-fils. Il y a eu la Grande Guerre, la crue exceptionnelle, un incendie. Des moments fulgurants, de très lents passages du temps. À l’unisson du flot de la vie et des questionnements essentiels. « Parce qu’il y avait la maison, et les arbres qui avaient poussé autour, et les cabanes et les granges qui s’étaient accumulées, et les sentiers qu’ils avaient frayés à force de passage, et tout cela suggérait permanence et réalité. Et au cœur de cette réalité, son mari, qui ne levait même pas les yeux lorsqu’elle remontait l’un des chemins rayonnant depuis leur maison, parce qu’il savait qu’elle viendrait. Elle était son épouse. »

La force du récit réside dans cet enchevêtrement permanent entre l’éphémère et le durable, entre l’être intérieur et l’univers dans lequel on tente, minuscule entité, de trouver sa place. Amy et Stan affrontent les éléments, les chagrins, les silences, le deuil, ils élèvent ensemble deux enfants, ils travaillent ensemble, ils vieillissent ensemble, mais peut-on entrer dans le mystère de l’autre ?

La chronique des Parker, qui se déroule sur plus d’un demi-siècle, est aussi l’histoire d’un pays et d’un paysage qui se transforment. Ils ont construit leur foyer dans le bush, mais il n’en reste plus grand-chose au seuil de leur mort. Morcelé et vendu, il devient une banlieue de Sydney. Ainsi, « toutes choses s’entrelacent et se dissolvent à cette heure d’avant les étoiles ». White célèbre l’extraordinaire et banale poésie inhérente à la vie de chaque être humain.



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