Chaque printemps, quand les bourgeons pointent et que la vigne s’éveille, ceux qui ont les mains dans la terre depuis toujours savent qu’il faut se méfier. On les appelle les Saints de Glace, une poignée de jours entre fin avril et fin mai où le froid peut revenir, discret mais tranchant, brûler les jeunes pousses et gâcher des mois de travail. Ils ne sont en rien une superstition, mais l’observation tranquille de ceux qui vivent au rythme des saisons, génération après génération depuis des lustres.
Dès le 23 avril, à la Saint-Georges, puis le 2, à la Saint-Marc, le 30, à la Saint-Eutrope, le 3 mai, à la Sainte Croix et enfin le 6 mai, à la Saint Jean Porte Latine (celui qui, dit-on, referme la porte du froid), les anciens guettent le ciel. Ces « cavaliers du gel » comme on les nomme, nous rappellent que le printemps n’est pas encore bien sûr. Toutefois les plus redoutés restent les trois jours de mai : Saint Mamert le 11, Saint Pancrace le 12, et Saint Servais le 13. « Mamert, Pancrace et Servais font à eux trois un petit hiver », murmure le dicton. Combien de jardiniers et de vignerons ont vu, au petit matin, la gelée blanche sur les feuilles tendres ?
Mais, la vraie prudence paysanne ne s’arrêtera pas là. Il faut attendre la Saint-Urbain, le 25 mai, ce saint patron des vignerons qui, selon la sagesse populaire, « tient tous les saints de glace dans sa main ». Pour certaines régions, ce n’est autre que la Sainte-Sophie, la dernière sentinelle du froid tardif. Une fois cette date passée, alors seulement vous pourrez respirer… Les plants pourront être sortis sans crainte, la terre aura donné sa bénédiction.
Ici pas de peur, mais du respect. Le bon sens de ceux qui, depuis des siècles, se lèvent avant l’aube, observent le givre sur les sarments et savent que la nature prend son temps. Une sagesse emplie d’humilité, transmise de père en fils, de mère en fille, et qui rappelle que la patience reste une jolie vertu.