LE COMMUNISME, AVEC OU SANS BERNARD FRIOT !


Disons-le tout net : Bernard Friot est un auteur fécond dont les analyses originales ont la vertu d’aller droit au but et de faire réfléchir. Dans un texte publié le 25 avril 2026, “Pour une union du travail communiste”, il présente une nouvelle fois les thèses qu’il défend depuis plusieurs années, notamment dans le cadre du travail en commun mené avec Frédéric Lordon. Dernier-né de sa production intellectuelle, ce texte présente l’avantage de résumer sa pensée, son intention étant de prendre part aux débats préparatoires au futur congrès du PCF. Après avoir dressé le constat de l’affaiblissement du parti dans ce qui constituait son double enracinement, les entreprises et les municipalités, l’auteur invite à repenser l’action communiste : “Membres d’un parti révolutionnaire en déclin, il faut que nous sachions lire comment se vit aujourd’hui, en dehors de notre parti, le communisme dont il a été le fer de lance des années 20 aux années 70, que nous sachions faire alliance avec cet en-dehors, nous enrichir de ce neuf et lui apporter l’inestimable fruit de notre expérience”.

Commence alors une critique impitoyable de la stratégie adoptée par le parti depuis plus d’un demi-siècle : “l’union de la gauche fondée sur un programme commun”, le pari de la victoire électorale devant permettre d’appliquer des mesures de justice fiscale, de hausse des salaires, de soutien aux services publics, de garantie du plein emploi, de réindustrialisation, etc. Le verdict de l’auteur est sans appel : “Il n’y a rien de communiste dans tout cela, et c’est d’ailleurs revendiqué comme tel : le communisme, c’est pour après”. Là réside selon lui l’erreur fondamentale qui grève l’orientation du parti depuis des décennies : l’idée que le communisme, c’est pour après. Une idée “revendiquée par le parti”, puisque le communisme est censé advenir après une étape socialiste, elle-même rendue possible par la prise du pouvoir d’État suite à la victoire électorale. “Que l’on soit favorable ou opposant à la direction du parti, cette stratégie de l’étape socialiste est au cœur de notre pratique, et c’est cette culture militante que nous partageons avec les autres partis de gauche”. Or cette culture socialiste, “nous devons nous en débarrasser”, affirme l’auteur. La cible de son argumentation depuis plusieurs années, en effet, c’est “l’étapisme : l’idée que l’on parviendrait au communisme par étapes, en mettant en œuvre, d’abord et progressivement, une forme ou une autre de “socialisme”. Contre cette idée trompeuse, il soutient au contraire que le communisme, c’est aujourd’hui ou jamais. “Vouloir relancer le socialisme aux couleurs de la France, en échec depuis 50 ans, comme le fait le projet de base commune proposé pour le prochain congrès du PCF, a quelque chose de suicidaire, et les textes alternatifs qui en resteraient au programme socialiste n’affronteraient pas eux non plus le fond du problème”.

Soit. Mais comment passer au communisme tout de suite, et non après ? Par quoi faut-il remplacer la stratégie erronée du parti, dont les échecs successifs porteraient condamnation historique ? La réponse de Bernard Friot, c’est qu’il faut déplacer radicalement la problématique de la transformation sociale. Ce qui caractérise le capitalisme, “c’est que les travailleurs sont dépossédés du travail, le travail leur est étranger, ils ne décident ni de son objet ni de sa localisation, ni de ses modalités, ni de qui travaille”. La lutte de classe devrait donc porter sur le travail lui-même, elle devrait en faire son objet central de manière à favoriser la prise du pouvoir par les travailleurs sur leur propre travail. Car le communisme n’est pas un état paradisiaque dont les bienfaits nous seraient accessibles au terme d’un “purgatoire socialiste” : “Mouvement concret de sortie du capitalisme dans le capitalisme, le communisme a comme objet la fin de l’aliénation du travail aujourd’hui, la prise de pouvoir par les travailleurs sur l’objet, le contenu, les modalités du travail par en-bas dans les entreprises et les services publics, dans les lieux où se crée la monnaie et se jouent les échanges internationaux”.

Que cette description des objectifs du communisme corresponde à l’esprit des écrits de Marx, et que Bernard Friot soit fondé à s’en réclamer, chacun en conviendra. Au demeurant, la question n’est pas de savoir si Friot est plus ou moins marxiste, mais plutôt de savoir si sa proposition peut se traduire dans une stratégie effective, et non dans le simple énoncé de son but final. Par exemple, comment faut-il s’y prendre pour opérer “la prise de pouvoir par les travailleurs sur l’objet, le contenu et les modalités du travail, par en bas”, dans un pays comme la France ? Comme on le sait, la tradition marxiste a non seulement théorisé, mais mis en pratique une réponse à cette question : l’intensification de la lutte des classes, l’affrontement politique avec la classe possédante, et pour finir la prise du pouvoir d’État. Comme l’expérience historique du mouvement communiste depuis un siècle l’a démontré, c’est sous de telles conditions que les travailleurs ont pu espérer construire un avenir meilleur. Or Bernard Friot récuse toute perspective de ce genre : il n’a jamais caché son exécration pour “le marxisme-léninisme”, et l’idée même d’une prise du pouvoir politique pour instaurer le socialisme lui répugne. Même s’il ne l’explicite guère, on peut en déduire que sa stratégie est de type “conseilliste” ou “autogestionnaire” : la mobilisation des travailleurs doit aboutir à la prise du pouvoir sur les lieux de production, et non à la prise du pouvoir politique, la généralisation de l’autogestion transférant aux travailleurs le pouvoir de décision dans l’ensemble de la société.

C’est sans doute ce qu’il veut dire lorsqu’il évoque “la prise du pouvoir sur le travail dans l’État par les fonctionnaires et les usagers, de même que la nécessaire prise de pouvoir dans les entreprises par les travailleurs sur le travail qui s’y accomplit”. Cette formulation, pourtant, laisse perplexe : elle met la prise du pouvoir “dans l’État” sur le même plan que la prise du pouvoir “dans les entreprises”. Curieusement, la spécificité de la lutte politique se voit rabattue sur la lutte des travailleurs en général, comme si pour s’approprier ce dont ils ont été dépossédés, cette lutte devait se dérouler sur deux fronts équivalents. Que signifie au juste “prendre le pouvoir dans l’État” ? Ce n’est pas prendre le pouvoir d’État, puisque l’auteur en a congédié l’idée. Derrière cette formule énigmatique, on soupçonne en fait tout ce que Bernard Friot ne veut pas voir : dépositaire du pouvoir politique, l’État est le lieu de condensation et de résolution des antagonismes sociaux, et non une branche parmi d’autres de l’activité sociale. Ce qui signifie que son existence empirique ne se situe pas sur le même plan que les lieux de production dans lesquels s’affrontent patrons et salariés. En bref, le pouvoir politique bourgeois n’est pas un pouvoir comme les autres, mais cette superstructure spécialement dédiée au maintien de la domination de classe, et qui s’oppose, de mille manières, à l’émancipation des travailleurs dans toutes les sphères de la société. Dans ces conditions, on ne voit pas comment on pourrait “prendre le pouvoir dans l’État” sans s’emparer du pouvoir politique.

Tout se passe, dans l’argumentation de l’auteur, comme si le pouvoir d’État était une malédiction dont il fallait conjurer les effets délétères, une sorte de patate chaude dont il faudrait se débarrasser au plus vite. Le problème, c’est qu’en évacuant la question du pouvoir politique, Bernard Friot évacue aussi la question de ce qui pourrait tenir lieu de révolution dans les pays capitalistes développés : en bref, il passe par dessus bord la question de l’édification d’un pouvoir politique nouveau, celui des travailleurs, qui passerait immanquablement, d’une manière ou d’une autre, par la mainmise sur l’État existant. Ce refus du politique s’exprime aussi, fort logiquement, dans la façon dont Friot répudie toute réforme de structure destinée à construire pas à pas le socialisme : “Mieux répartir la valeur par une bonne fiscalité, remplacer le marché par la planification, le crédit privé par le crédit public, le chômage par le plein-emploi, les entreprises privées par les entreprises publiques, laissent le travail dans la même aliénation que dans le capitalisme”.

A moins que Bernard Friot ait raison contre un siècle de socialisme réel, on se demande bien pourquoi tous les régimes progressistes, marxistes ou non, ont tenté d’atteindre ces objectifs. A quoi bon nationaliser les banques, par exemple, si la propriété publique est aussi néfaste aux intérêts des travailleurs que l’actionnariat privé ? Pourtant, une simple comparaison entre la rapacité sans limites du capitalisme financier américain (qui a provoqué le désastre de 2008) et l’utilité publique des banques d’État chinoises (qui ont sauvé la croissance mondiale en finançant des investissements publics) montre que ce n’est pas du tout la même chose. On constate le même amalgame lorsque l’auteur décrit en ces termes le socialisme réel : “Un parti d’avant-garde, des hauts fonctionnaires, des cadres dirigeants, des scientifiques, des techniciens, des spécialistes de l’organisation qui s’appuient d’en haut sur un appareil d’État, sur des banques nationalisées et sur des entreprises publiques dont ils ont pris la direction, sont dans la même situation de surplomb que les actionnaires, les prêteurs et les dirigeants d’entreprises capitalistes”.

On comprend que ce ne soit pas l’idéal pour un esprit libertaire, mais une société qui veut s’arracher au sous-développement ou mettre fin à une crise systémique pourrait-elle s’y prendre autrement ? Sans dirigeants, sans hauts fonctionnaires, sans scientifiques, sans spécialistes ? Il faudrait abolir la division du travail, la dévolution des responsabilités, la hiérarchie des salaires ? Peut-être, mais alors il faudrait aussi en tirer les conséquences sur le développement des forces productives, le niveau de vie, les relations avec l’étranger. Mais peu importe : lorsqu’il reprend la critique gauchiste du socialisme réel et le réduit à un avatar technocratique du capitalisme, Bernard Friot est cohérent avec ses présupposés : il défend ceux d’en-bas contre ceux d’en-haut, l’autogestion contre la bureaucratie, l’horizontalité contre la verticalité du pouvoir d’État, les expériences dissidentes (ZAD, etc.) contre le pouvoir sous toutes ses formes. Tout cela est fort sympathique, mais quelle en est l’issue positive ? Si la prise du pouvoir n’est plus à l’ordre du jour, si le socialisme que l’on veut construire progressivement est un vain mot, si l’idée qu’il faut investir l’État pour transformer les structures sociales est une idée trompeuse, comment va-t-on s’y prendre ?

En un mot, quelle est l’alternative stratégique ? “Il faut déplacer la lutte politique vers la fin de l’aliénation du travail, car c’est le cœur du communisme et donc d’un parti communiste”, dit l’auteur. Oui, mais comment ? “C’est possible aujourd’hui car la classe dirigeante ne parvient plus à susciter l’adhésion majoritaire au travail, telle qu’elle l’organise”, et “cette perte d’adhésion est un danger mortel pour la classe dirigeante qui ne tire son pouvoir que de son monopole sur le travail”. L’alternative à la prise du pouvoir politique, c’est donc la construction d’une “Union du travail communiste”. Abandonnant l’idée erratique de “l’étape socialiste”, la nouvelle proposition communiste prétend revenir à l’essentiel. Car “le socialisme est une idée frauduleusement attribuée à Marx et récupérée par le marxisme-léninisme stalinien”, assène Bernard Friot. Au fond, notre aveuglement est avant tout idéologique : “L’idée de l’étape socialiste repose sur une interprétation du capitalisme comme système se reproduisant avec une seule classe pour soi, la bourgeoisie, le prolétariat étant une classe en soi, incapable d’imposer des institutions communistes dans capitalisme, d’où la nécessité de passer de l’autre côté par une préalable prise du pouvoir d’État dans un Grand soir électoral (…) Il faut sortir d’une telle lecture religieuse de l’histoire pour nous libérer de la culture socialiste dans laquelle nous sommes toujours englués”.

Soit. Mais comment peut-on en sortir ? En partant des “expériences partielles, encore marginales, qui ont été menées pour les sortir de la marge”, en articulant “réalisations micro-sociales et construction d’institutions macro-sociales” pour passer concrètement à “la conquête du pouvoir sur le travail dans tous les services publics, associations et entreprises”. Car les travailleurs méconnaissent leur véritable pouvoir : se réclamant de Marx, Bernard Friot rappelle que c’est “l’exercice du travail qui est le centre du pouvoir, et non pas une sphère politique extérieure au travail”. Celles et ceux qui font le travail ont un pouvoir considérable : il leur appartient de décider d’une production ayant du sens, de conquérir la décision collective sur l’objet et les moyens de travail partout : “l’enjeu est de s’organiser non plus pour cesser le travail, mais pour ne le faire que selon les décisions prises en commun”. Or pour conduire cette démarche révolutionnaire, de quels points d’appui peut-on disposer ?

Pour l’auteur, ce sont “les conquis de la lutte de classe qui sont autant de déjà là à actualiser”. Il rappelle à juste titre que le régime général de sécurité sociale a été institué par la mobilisation des travailleurs ; que le statut de la fonction publique, lui aussi conquête de la Libération, a affranchi les fonctionnaires du chantage du marché du travail. La fondation de la sécurité sociale par les militants communistes de la CGT, contre vents et marées, est la meilleure illustration de ce processus, et Bernard Friot a parfaitement raison de le souligner : “De 1946 à 1967, on a assisté aux prémices d’un État communiste : preuve a été faite qu’une fonction collective ayant force de loi, le régime général de sécurité sociale, peut être gérée par des travailleurs élus faisant reculer l’appareil d’État”.

Aujourd’hui, cette action devrait être menée dans les entreprises et les associations, de sorte que l’appropriation collective de l’outil de travail accompagne la désaliénation du travail lui-même. C’est dans cette perspective qu’il devient possible, selon Bernard Friot, d’instituer le salaire attaché à la personne pour tous les individus majeurs : par généralisation de “ce qui existe déjà pour les fonctionnaires, les retraités dont la pension est au moins égale au SMIC et ce qui reste des salariés à statut”. S’appuyant sur ce conquis des luttes de classe antérieures, il faudra généraliser le droit au salaire à vie versé à la personne en fonction de sa qualification. Ainsi l’ensemble de l’économie devrait être réorganisée, secteur de production par secteur de production, en mettant en œuvre “le salaire comme droit politique” et en généralisant l’autogestion à tous les niveaux. Conquis historiques de première importance, la sécurité sociale et le statut de la fonction publique constituent les germes d’une transformation généralisée des rapports sociaux qui permettrait aux travailleurs de se réapproprier le travail.

Ce vaste projet présente évidemment plus d’une difficulté, et celle qui saute aux yeux est sans nul doute la question de la transition de l’ancien au nouveau système. Comment s’y prendre, en effet, pour donner corps à la réappropriation par les travailleurs de leur propre travail, sans passer par la conquête du pouvoir politique ? C’est un fait : aucune révolution digne de ce nom, aucune aucune transformation sociale de grande ampleur n’a eu lieu dans l’histoire sans la conquête du pouvoir par les forces de progrès. En 1945, le Parti communiste français était la première force politique du pays et participait au gouvernement du général de Gaulle. La limite de la proposition de l’auteur, ici, est la même que celle de la proposition anarchiste : il ne suffit pas de décréter que le communisme est “déjà là” et qu’il faut le généraliser pour que cette opération s’opère magiquement, comme si elle tombait sous le sens commun, et comme si les travailleurs avaient réellement le pouvoir de l’imposer face à l’appareil répressif de l’État bourgeois. Sans une organisation politique solide, enracinée dans les masses, et déterminée à prendre le pouvoir dans le cadre d’une alliance des forces de progrès, comment conduire un tel projet de transformation sociale ? Livré à lui-même, son pouvoir d’enchantement devant suffire à le généraliser par l’opération du Saint-Esprit, le “déjà là” risque fort de demeurer une simple virtualité pour l’ensemble de la société.

Une remarque analogue s’impose en ce qui concerne le fonctionnement du nouveau système. Lorsque l’auteur dit qu’il faudra instituer un “payeur unique” pour verser le salaire universel à la qualification, on imagine difficilement que ce payeur unique n’ait rien à voir avec une organisation étatique, et ce n’est pas en changeant les mots que l’on change les choses. De la même façon, les assemblées territoriales chargées d’examiner et de valider les projets économiques seront des assemblées élues. On comprend que Bernard Friot ne donne pas de détails sur les mécanismes institutionnels qui permettraient à cette machinerie de fonctionner, mais on se doute bien qu’une telle réorganisation de la vie économique et sociale nécessitera la mise en place d’institutions centralisées : a minima, des organes représentatifs dotés d’un pouvoir de coordination effective entre ces instances locales que constituent les collectifs de travailleurs pratiquant l’autogestion, isolément, dans chaque unité de production. Certes, on pourra compter sur l’exceptionnelle inventivité des cellules de base, sur cette capacité de prise de décision horizontale qu’on observe dans les “réalisations partielles” et les “dissidences en marge” : mais cela suffira-t-il pour animer une société complexe et développée ?

Le changement social par dissémination des initiatives de la base est une idée séduisante, mais l’expérience a montré que ce processus faisait chou blanc assez rapidement. Vouloir instaurer “la copropriété d’usage de tout outil de travail qu’utilisera le travailleur” et “la copropriété patrimoniale des entreprises relevant de l’assemblée territoriale dont il sera membre” n’est pas une mince affaire : pour franchir le cap des réalisations concrètes, on ne fera pas l’impasse sur une structuration des lieux de pouvoir et sur le rôle de l’État, même s’il est d’un genre nouveau. Il y a bien de la naïveté, chez l’auteur, lorsqu’il affirme que “les assemblées territoriales de création monétaire comme les mises en sécurité sociale des productions, relèvent de la logique du dépérissement de l’État par responsabilité citoyenne, contre un appareil d’État à faire disparaître”. Quand il évoque le “dépérissement de l’État” comme une perspective prochaine, Bernard Friot ne l’inscrit pas, comme le faisait Marx, dans l’horizon lointain du communisme, cette deuxième phase du passage “de la société capitaliste à la société communiste” (« Critique du programme de Gotha », 1875) : avec un optimisme à toute épreuve, il définit avec hardiesse ce “dépérissement de l’Etat” comme un processus à portée de l’action immédiate, et dont les prémices sont “déjà là”, prêtes à se répandre magiquement dans la société existante.

De même, lorsqu’il prône l’extension du statut de la fonction publique à la population majeure, il est paradoxal de vouloir s’affranchir, en même temps, de la tutelle d’un État central dont la conquête par les travailleurs serait sans objet, puisqu’il s’agit précisément de renoncer à la construction du “socialisme par étapes”. Enfin, de quelle société future parle-t-on ? Révolutionnaire sans révolution, sa proposition communiste, à l’analyse, se révèle particulièrement égalitaire et collectiviste : une sorte de communisme frugal, caractérisé par le primat de la décision collective à tous les niveaux, une échelle salariale extrêmement réduite et la disparition de toute autre forme de revenu licite. Tout se passe, dans un tel scénario, comme si une société débarrassée de la quête du profit pouvait surgir d’une extension du fonctionnariat : il suffira pour la faire fonctionner d’une redistribution des pouvoirs au profit d’assemblées populaires décidant de ce qu’il faut produire. Des pouvoirs locaux dont la coordination semble hypothétique, cependant, en l’absence d’un État central disposant d’un appareil administratif capable de gérer la complexité de cette nouvelle formation sociale.

Ce qui est fascinant, disons-le au passage, c’est la ressemblance entre cette proposition et l’expérience maoïste des communes populaires : dans les deux cas il s’agit de collectifs autonomes de travailleurs débarrassés de toute forme de parasitisme privé au public, affranchis de la tutelle de l’État central, et pratiquant un égalitarisme dans lequel la délibération collective garantit la participation de tous. Mais comparaison n’est pas raison, et la différence énorme des deux contextes interdit d’en tirer des conclusions. Rendons-leur justice : dans leurs travaux communs, Frédéric Lordon et Bernard Friot ont exposé les grandes lignes d’un système social totalement inédit dans lequel des assemblées locales décident de ce qu’il faut produire, attribuent une subvention aux projets qui vont dans la bonne direction et veillent à l’harmonie de l’ensemble. Comme dit Bernard Friot, c’est “l’autogestion généralisée”, et tout le monde a compris que sa mise en place est tout de même un pari très audacieux. Cédant à un accès de réalisme, Frédéric Lordon a même souligné qu’une telle organisation sociale se traduirait par une chute très importante de la consommation de la majorité de la population, comme si, en définitive, on ne pouvait pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Bref, s’il n’est pas une rêverie paradisiaque, le communisme doit se colleter la réalité, et c’est beaucoup moins drôle.

Résumons donc, à ce stade, la nouvelle proposition communiste : une économie décentralisée et régulée par un pouvoir local autonome, une société extrêmement frugale et égalitaire, une insertion sélective dans les circuits d’une économie mondialisée et régie par la division internationale du travail, telles sont les caractéristiques souvent implicites de cette proposition dont Bernard Friot vient de donner l’ultime version dans ce texte préparatoire au congrès du PCF. Or toutes ces caractéristiques, sans exception, soulèvent des problèmes immenses qui sont loin d’être résolus par la théorie, et qui n’ont jamais connu le moindre commencement d’exécution à l’échelle du corps social tout entier, même si Bernard Friot affirme à juste titre que les conquis sociaux préfigurent une nouvelle organisation sociale. Que cette réflexion contribue à nourrir les débats au sein d’un camp progressiste qui a perdu une partie de son audience populaire et souffre d’une absence chronique de colonne vertébrale théorique, c’est une évidence, et un tel travail est le bienvenu.

Mais on peut se demander si l’idée d’un communisme “déjà là” qu’il suffirait de généraliser répond à la question de la transformation sociale. Avec le refus obstiné de la conquête du pouvoir politique, avec le rejet de toute transition par étapes, on risque de précipiter le mouvement populaire dans l’ornière d’une nouvelle utopie. Que l’imagination créatrice doive pleinement jouer son rôle dans la conception et la mise en œuvre d’un véritable projet de transformation sociale, oui, bien entendu. Mais il faut aussi prendre conscience que cette transformation ne tombera pas du ciel, qu’elle suppose la mise en œuvre d’une stratégie et que la conquête du pouvoir en fera partie. Non parce que c’est mieux ainsi, mais parce qu’on ne peut pas faire autrement dans les conditions ordinaires de la lutte politique. Avec Bernard Friot, redonnons au changement sa dimension révolutionnaire : dissipons les illusions d’un réformisme social-démocrate qui se contenterait d’aménager le système existant. Mais, sans Bernard Friot, imaginons le processus politique par lequel le camp progressiste se met en capacité d’inverser le rapport de forces entre les possédants et les non-possédants. Pour offrir un débouché politique au projet communiste, les travailleurs organisés n’ont pas le choix : ils doivent s’emparer du pouvoir d’État et construire pas à pas le socialisme aux couleurs de la France.



Bruno Guigue



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *