Le temps du muguet ? (Le Monde diplomatique, 30 avril 2026)


JPEG - 75.6 kio

Heinrich Hoerle. — « Arbeiter » (travailleur), 1931.

Le 1er mai, on célèbre les travailleurs. Mais, d’abord, le 28 avril, journée internationale de la santé et de la sécurité au travail, on fait les comptes. En 2024, 764 salariés sont morts dans un accident du travail, 1 297 en incluant les trajets professionnels et les maladies reconnues. Si le nombre d’accidents recule un peu, celui des décès ne diminue plus.

Un ouvrier happé par une machine, un apprenti tué sur un chantier ? Guère plus qu’un fait divers : la faute à pas de chance, à un outil mal réglé, à l’imprudence supposée de la victime. L’organisation ? Les cadences ? La sous-traitance ? Hors de cause. De toute façon, pour la plupart des médias, l’univers de la production demeure hors champ.

Dans ce domaine, les politiques publiques s’inscrivent dans cette économie de l’attention. Plutôt que d’agir sur les causes, on privilégie ce qui se voit ou permet de se faire entendre : la prévention (indispensable), les campagnes d’information, les dispositifs à destination des plus jeunes — ceux qui cumulent inexpérience, précarité, et disposent donc de moins de ressources pour refuser le danger.

Encore faudrait-il pouvoir vérifier la bonne application de ces règles. Or ceux qui en ont la charge ont été affaiblis. Un récent rapport interne au ministère du travail décrit une inspection en sous-effectif chronique, des postes non pourvus et des conditions de travail dégradées. Ces dernières années, le corps a perdu une part significative de ses effectifs. Les agents disent ne plus avoir le temps d’enquêter correctement ni de suivre les dossiers qu’ils instruisent. Le contrôle devient intermittent, parfois symbolique, juste assez pour sauver les apparences.

Quand les infractions sont effectivement relevées, les suites pénales restent incertaines. Une part importante des procès-verbaux ne débouche sur rien. Et lorsque les affaires arrivent devant la justice, elles se règlent souvent sans audience, après une procédure expéditive. Même en cas de décès, les condamnations s’avèrent limitées : souvent du sursis, des amendes de faible montant…

Un accident traité comme un incident technique, le contrôle comme une formalité, la sanction comme une variable d’ajustement : plutôt qu’une responsabilité à établir et à assumer, la mort au boulot reste une ligne de comptabilité — et chaque printemps, une statistique.

Manifester le 1er mai, c’est aussi rappeler que cette situation n’a rien d’une fatalité.



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *