Si les contes ont bénéficié d’un intérêt particulier à l’époque des nationalismes naissants, parce que l’on y voyait un héritage culturel immémorial, ces récits que l’on racontait pour veiller ou s’endormir tirent en vérité leur charme d’un franchissement permanent des frontières.

Alexandre Afanassiev (1826-1871), à la recherche d’une culture populaire archaïque, réunit au milieu du XIXe siècle des centaines de récits slaves, qu’il édita en une série de volumes thématiques destinés à faire date, les Contes populaires russes (1). Les contes merveilleux s’y taillaient la meilleure part, loin devant les contes animaliers ou réalistes. Les Légendes religieuses populaires russes furent prudemment réservées à un volume séparé, et bientôt censuré. La brièveté du conte ne signifie pas simplicité : les métamorphoses s’enchaînent, perdant parfois le lecteur dans des récits où la narration comme la morale échappent à tout repère. Une vieille vend ses enfants, des frères s’entre-tuent, des sœurs se diffament mutuellement, et les malheurs s’enchaînent. Mais les abandons, les exils ou les morts sont suivis d’autant de renaissances. Le merveilleux n’est pas toujours menaçant : ainsi du Loup-Gris, serviteur et protecteur d’Ivan Tsarévitch, qu’il ramène à la vie après sa mise à mort par ses deux frères, qui lui ont volé son cheval et sa femme : « Ores, Loup-Gris aspergea Ivan d’eau-morte, son corps se ressouda ; ores, il aspergea d’eau-vive, Ivan se redressa. “Dieu du ciel, comme j’ai dormi”, bâilla-t-il ! » Sommeil réparateur, accès à un nouvel état : bientôt tirant vengeance de ses frères, il parvient à épouser Hélène-la-très-belle. La sélection et l’édition de contes par Nicolas Rambert, qui les accompagne d’une lecture par le prince Troubetskoï (1890-1938), veut arracher le conte au simple amusement et oriente la lecture vers une interprétation métaphysique où se révélerait l’âme russe, dans laquelle l’aspiration à un autre monde resterait passivité et obéissance.

« Connaissez-vous la nuit ukrainienne ? » Dans ses Veillées d’Ukraine, Nikolaï Gogol (1809-1852) évoque avec un rare talent les terres de sa naissance (2). Gogol a conscience de se tenir sur une frontière entre plusieurs mondes, y compris littéraires : il met en scène le basculement d’un art du récit lié à l’oralité vers un nouvel art lié à l’écrit, avec autant de tendresse que d’ironie. C’est avec des conteurs improvisés que l’on veille et que l’on traverse les nuits de mai, de la Saint-Jean ou de Noël : des vieux, avant tout, témoins d’un monde en train de disparaître, dont le jeune auteur (il a alors à peine dépassé la vingtaine) s’approprie les histoires. Gogol allie le merveilleux au réalisme dans un équilibre parfait, et parfaitement romantique. Les personnages sont fantasques et passionnés, l’amour est souvent le ressort principal et l’enjeu : c’est pour lui qu’un forgeron chevauche le diable en personne (omniprésent et lointain à la fois) ou qu’une noyée revient d’entre les morts donner un billet libérateur à un jeune cosaque. Ainsi sommes-nous entraînés à rêver un monde où se croisent Zaporogues et Juifs, Tziganes et Polonais, sous le regard des sorcières et de la tsarine Catherine elle-même. « Déjà, l’aveugle avait terminé sa chanson ; déjà, il avait recommencé à toucher les cordes de sa bandoura (…). Mais jeunes et vieux ne pouvaient toujours pas reprendre leurs sens. Ils demeurèrent longtemps immobiles, la tête basse, réfléchissant à la terrible aventure arrivée au temps jadis. »