Qui a réellement peur du changement ?


Depuis toujours, l’immense majorité de l’humanité se retrouve confrontée à des inégalités et des crises qui nécessiteraient des transformations drastiques. Toutefois, les évolutions sont lentes, et beaucoup d’entre nous se complaisent dans le conservatisme. Et pourtant, cette peur des bouleversements est loin d’être une fatalité.

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De fait, la crainte du changement trouve ses racines dans des causes biologiques. Mais elle s’explique aussi en grande partie par un contexte de société. Une modification peut en effet engendrer une perte de repère, de stabilité, voire de moyens de vivre. Autrement dit, ce n’est pas le changement lui-même qui effraie, mais bien les conditions dans lesquelles il se produit. Dans ce cadre, le système capitaliste a lui-même créé des barrières pour rendre les mutations dangereuses, et se préserver de toute transformation.

Une base biologique

De fait, l’évolution a conféré une peur naturelle de l’inconnu à l’être humain. À une époque lointaine, se méfier de ce qu’elle ne connaissait pas permettrait à notre espèce d’éviter le danger et de survivre. Or, le changement représente quelque chose que l’on ne maîtrise pas, et il est donc parfois plus difficile à appréhender qu’une situation stable, aussi précaire soit-elle.

« notre esprit a naturellement tendance à croire […] que « c’était mieux avant ». »

En outre, modifier son propre comportement, et par conséquent, ses habitudes, se heurte à plusieurs barrières cognitives. D’abord, notre esprit a naturellement tendance à croire, par moments à tort, que « c’était mieux avant ». Un biais de notre cerveau à retenir plus facilement les événements heureux pour nous aider à nous projeter dans l’avenir et à nous reproduire.

Nous sommes également programmés pour économiser un maximum notre énergie. Ainsi, avoir de solides habitudes et des tâches presque automatisées offre un confort physique difficile à modifier. À l’inverse, un changement de routine demande un effort constant et une réadaptation énergivore que notre corps aura plus de mal à accepter. Et plus l’habitude est ancienne, plus l’effort risque d’être important, d’autant qu’il touche aussi des ressorts identitaires marqués.

Des causes plus profondes

Pour autant, résumer la peur du changement à des causes biologiques s’avère un peu réducteur. En effet, l’être humain s’adapte régulièrement à des évolutions dans son parcours, qu’elles soient, par exemple, technologiques ou personnelles.

Dans les faits, la peur dépend surtout des conditions d’existence. Notre rapport au monde est intimement structuré par notre position sociale et nos habitudes, ainsi que le démontrait Pierre Bourdieu. Par là, un individu stable et protégé économiquement pourra davantage oser s’aventurer dans l’inconnu que quelqu’un de précaire pour qui le moindre dérèglement risque d’entraîner l’effondrement de toute une vie déjà très fragile. En d’autres termes, il est plus facile d’envisager des bouleversements lorsque l’on dispose d’une sécurité matérielle réelle.

Ironiquement, ce sont bien les plus vulnérables face au changement qui en auraient le plus besoin. À l’inverse, les populations les plus fortunées peuvent accepter des transformations dès lors qu’elles ne remettent pas en cause leur domination.

Un système qui rend le changement dangereux

C’est précisément pour cette raison que le capitalisme crée une insécurité permanente. Il engendre ainsi une dépendance accrue au salaire qui provoque une aliénation certaine à l’emploi, y compris dans des conditions épouvantables.

Mais il instaure également une peur du déclassement et une compétition généralisée entre les travailleurs. Dans ce contexte, des transformations indispensables de société, qu’elles soient environnementales ou sociales, peuvent être perçues comme des menaces individuelles.

« ce processus de décroissance consiste surtout à ralentir la production pour respecter les limites environnementales de notre planète. »

Si l’on prend, par exemple, le cas de la bifurcation écologique, celle-ci exigerait sans aucun doute une plus grande sobriété. Or, dans ce système capitaliste, cette modification nécessaire pourrait être analysée par certains comme une restriction de confort et un recul du mode de vie. Certains, à l’instar du président Macron, ont d’ailleurs appuyé sur ce ressort en évoquant un « retour à la lampe à huile ». Et pourtant, loin des caricatures, ce processus de décroissance consiste surtout à ralentir la production pour respecter les limites environnementales de notre planète.

La peur doit changer de camp

Cependant, l’exemple environnemental illustre bien l’absurdité de la peur d’un renversement de paradigme. Dans ce cas précis, c’est bien l’inaction qui représente le véritable danger. Le changement climatique est d’ailleurs d’ores et déjà en marche.

Paradoxalement, beaucoup redoutent bien plus la bifurcation écologique que la catastrophe elle-même. Un phénomène qui n’est en soi pas si surprenant, puisqu’elle est dépeinte comme une suite de renoncements et de contraintes individuelles plutôt que comme une transformation collective désirable.

Des privilèges menacés et une recherche de repères

Le changement se révèle d’autant plus difficile à instaurer lorsqu’il vient bousculer les privilèges d’une classe dominante. Cette résistance s’est notamment manifestée face aux avancées portées par le féminisme ou les luttes pour les droits des minorités, qui visent précisément à redistribuer ces privilèges de manière plus équitable.

Dans ce cadre, un certain conservatisme des mœurs se renforce, notamment à l’extrême droite, pour tenter d’établir des repères dans un monde devenu instable. Parfois jusqu’à se référer à un passé fantasmé et à un « âge d’or » qui n’a jamais réellement existé.

Dépasser le fatalisme

La lenteur des changements de sociétés s’appuie enfin sur un fatalisme largement diffusé par les classes dominantes. Installant l’idée qu’il n’existerait qu’un système envisageable et que toute alternative serait « déraisonnable », « extrême » ou « utopique », le néolibéralisme a aussi fabriqué une résignation certaine au sein de la population.

Toutefois, cette logique a démontré ses limites à plusieurs reprises, puisque de nombreux modèles parallèles ont su se développer en marge de la machine capitaliste présentée comme unique voie possible. Preuve, s’il en est, que le changement n’est pas seulement souhaitable, mais bel et bien faisable.

Simon Verdière


Photo de couverture : Ali Azad – Pexels

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