En finir avec la démocratie, par Evelyne Pieiller (Le Monde diplomatique, mai 2026)


Certains ont l’air un peu abîmés de l’intellect, d’autres sont plutôt vivaces dans la communication imaginative, la plupart sont un déconcertant mélange de vieilleries idéologiques et d’entrain pro-tech, tous composent la constellation de la « néoréaction » américaine. Qui n’a pas vraiment captivé, en dehors des spécialistes, de ce côté-ci de l’Atlantique, du moins jusqu’à ce que M. James David Vance, l’un de ses représentants, devienne vice-président, et articule par exemple quelques-unes de ses conceptions dans son « discours de Munich » (14 février 2025). Les théoriciens néoréactionnaires qui s’ébattent sur Internet depuis le début du siècle ont assurément quelque influence, quel que soit le léger sentiment d’égarement que leur lecture suscite (1).

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Ils s’appellent Curtis Yarvin, Nick Land, Zero HP Lovecraft. Entre autres. Ils ont tenu des blogs sous pseudonyme. Ils y écrivaient des poèmes, des récits de science-fiction, des aphorismes, leurs analyses de la décadence du monde et leurs propositions de refondation. Ils sont brillants parfois, souvent abscons, un peu prophètes, un peu blagueurs, très conquérants. Ils citent Joseph de Maistre, Oswald Spengler, Carl Schmitt, Matrix, Star Wars. Ils ont des divergences ; ils n’en possèdent pas moins un bloc commun de croyances. Pour l’essentiel, ils sont animés par une anthropologie pessimiste (l’humain n’est pas bon, les sociétés portent la violence), la certitude qu’existent des hiérarchies naturelles et que la démocratie est une imposture fondamentale. Rien de nouveau de ce côté-là, c’est la bonne vieille pensée ultra-réac version « décomplexée ». Ce qui est plus surprenant, c’est leur confiance dans les ressources de la technologie — qui conduira inéluctablement au transhumanisme. La décadence sera déjouée, l’avenir radieux, l’humain enfin réinventé, au plus loin des « masses démocratiques transformées en zombies », et du « devenir-inerte de l’Occident », si l’on en croit, cité par Arnaud Miranda, l’étonnant Nick Land, parti de la « gauche d’avant-garde » et arrivé à l’extrême droite, auteur de l’expression Dark Enlightenment. En attendant les beaux lendemains de l’élite plus ou moins cyborg, enfin seule, enfin libre, célébrons la version du libertarianisme favorable à un État minimal, appelé à se transformer en simple propriétaire d’une terre qu’un PDG-monarque saura faire prospérer ; et postulons le droit de « faire sécession » si besoin est, de « créer de nouvelles communautés politiques qui auraient leurs propres règles »… M. Peter Thiel, cofondateur de PayPal puis de Palantir Technologies, mentor et mécène de M. Vance, libertarien, soutien de la première heure de M. Donald Trump, était invité, le 26 janvier, à l’Académie des sciences morales et politiques, à huis clos, devant un groupe de travail qui prétendait interroger l’avenir de la démocratie. Il a peut-être alors réitéré un de ses propos fameux : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Soyons francs, vive l’oligarchie !

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Pour Geoffroy de Lagasnerie aussi, la démocratie représentative libérale « est un problème (2) ». Car elle a intrinsèquement « une dimension sadique » et mortifère. Pourquoi la majorité devrait-elle s’imposer à la minorité ? D’ailleurs, qu’est-ce qui anime les choix ? L’auteur prône l’« épistocratie », chère à l’un de ses maîtres à penser, le libertarien Jason Brennan : que le pouvoir soit donc réservé aux éclairés. À l’aristocratie du savoir. Le peuple est ignorant et réactionnaire, sujet aux pulsions basses, celles-là mêmes que la démocratie encourage. Les savants et intellectuels peuvent, selon l’exemple des conventions citoyennes, l’orienter vers le bon choix, celui qui est du côté de la « protection des forces de la vie ». L’élite est bonne et juste. Platon le disait déjà. Et, à défaut, place au libertarien droit de sécession. Quand bien même l’ouvrage propose d’interdire l’extrême droite, il serait hâtif de le qualifier de progressiste.



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