Fragments russes (1)


La chose n’aura pas été facile. Cela nous aura coûté plusieurs mois d’attente, 3 modifications de billets d’avion et pas mal de stress mais au final, les autorités russes nous ont délivré les visas en tant que journalistes. « Ура ! » comme disent les Russes ! Le sésame en poche nous avons pu – avec Erwan – rejoindre Moscou en passant par Istanbul car il n’y a plus de vols directs depuis les sanctions. La ville nous a accueillis dans son plus beau manteau d’hiver avec des montagnes de neige sur les trottoirs. Un record nous dit-on, il n’avait pas neigé ainsi depuis plusieurs années. La capitale est moderne, propre, gigantesque et belle. Les magasins et les restaurants sont animés et les cafés affichent complet en fin d’après-midi. Aux heures de pointe, les couloirs du métro sont bondés, comme dans beaucoup de métropoles. D’aucuns oublieraient presque que le pays est en guerre si certains détails ne venaient pas le rappeler. Le nez sur son écran de portable, Erwan tente de repérer la rue dans laquelle nous nous trouvons. « Je ne comprends pas, nous devrions être ici » dit-il en cherchant du regard un quelconque panneau pour y déchiffrer le cyrillique. Puis soudain il réalise, « Mais oui ! Les drones ! ». Il avait vu, dit-il, dans un extrait vidéo sur Internet, que la géolocalisation était rendue inexacte à cause du brouillage satellite, par mesure de sécurité.

Depuis le lancement de son « Opération militaire spéciale » qui l’a conduite à pénétrer sur le territoire ukrainien le 24 février 2022, la Russie est devenue un élément central de la géopolitique. En une vingtaine d’années, elle est passée de pays allié de Washington à celui d’ennemi déclaré de l’OTAN. Presque malgré elle, elle s’est transformée en une espèce de porte-drapeau de ce qu’on appelle le « Sud global » où, depuis longtemps, on caresse le rêve de rendre les coups. Jean Ziegler en avait fait le titre d’un de ces livres, La Haine de l’Occident. Pourtant, la Russie n’est plus l’Union soviétique. Et sur le plan du débat d’idées, elle occupe une place incontournable dans les questions qui touchent à l’international. Parmi celles-ci, l’indétrônable interrogation : la Russie est-elle impérialiste ? Là-dessus, les communistes se divisent. Le Grand Soir avait d’ailleurs déjà donné la parole à l’un d’eux, dans le Donbass (voir l’article L’art du possible – la position des communistes face à l’invasion russe de l’Ukraine). Pour certains, il s’agit d’un conflit inter-impérialiste, mais pour d’autres, c’est avant tout une guerre de libération que Moscou mène en Ukraine. Comment se situer ? Il faut dire que l’époque est confuse. Dans ce monde multipolaire qui émerge, il est difficile d’y déceler une quelconque homogénéité idéologique. Venezuela, pays à gauche, la Russie, pays à droite, la Chine… pays du milieu ? (facile). Bien sûr, on pourrait discuter ou écrire longuement sur la nature du conflit actuel, ses enjeux et ses conséquences, mais sur le terrain, la guerre à au moins l’avantage d’imposer un éclaircissement minimal : elle oblige à prendre position.

« La Russie est un pays de type conservateur et libéral, mais c’est la seule qui combat l’impérialisme », assène Svetlana Tsiberganova. Ukrainienne de Donetsk, ancienne militante de l’organisation communiste Borotba (Боротьба), la jeune femme habite aujourd’hui à Moscou. Pour elle, « L’Opération militaire spéciale n’est qu’un autre volet de la guerre civile ukrainienne, et il ne faut pas se voiler la face, beaucoup de gens dans le Donbass attendaient l’intervention russe ». Activiste de gauche, Svetlana sait le prix que coûtait son engagement politique dans l’Ukraine post-Maïdan. Traqués, intimidés, emprisonnés ou tout simplement tués, les militants révolutionnaires ont été les premières cibles des bataillons nationalistes et autres nazillons. De Vadim Papura, brûlé vif lors de l’incendie de la Maison des syndicats à Odessa, en 2014, jusqu’à l’harcèlement répressif auquel sont soumis les deux dirigeants de la jeunesse communiste ukrainienne, Mikhaïl et Alexandre Kononovich, ce sont toutes les forces progressistes du pays qui ont été étouffées. Un bâillon qui s’est élargi lors de l’intensification du conflit en 2022. Cette année-là, le président Volodymyr Zelensky interdisait 11 partis politiques sous l’accusation d’être “pro-russe”, la majorité d’entre eux se situant à gauche de l’échiquier. Bien que n’étant pas au pouvoir, la gauche russe dispose, elle, d’une marge de manœuvre politique beaucoup plus large que son homologue ukrainienne.


Svetlana Tsiberganova à Moscou / photo : Erwan Briand

« La gauche ne soutient pas les décisions économiques du gouvernement russe mais elle le soutient en ce qui concerne l’Opération militaire spéciale », résume Andreï Rojkov, un jeune cardiologue et chercheur à l’Université de médecine d’Etat à Moscou. Marxiste, il a accepté de nous rencontrer dans un café de la capitale pour nous exposer son point de vue concernant le conflit. En 2013, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch refusait une offre du Fond monétaire international considérant que la contrepartie, à savoir une série de réformes structurelles de type austéritaires, était trop impopulaire. En échange, le gouvernement penchait en faveur d’une aide financière proposée par Moscou. On se souvient de la suite. Les émeutes à Kiev en 2014, les snipers qui tirent sur la foule, un président corrompu en fuite et le Donbass qui s’embrasent… « Pendant huit années la Russie a cherché un compromis avec ses partenaires européens pour mettre fin au conflit, en vain », explique Andreï. Pour lui, la question ukrainienne « a été la goutte qui a fait déborder le vase » et qui a obligé la Russie à intervenir violemment. « Beaucoup de gens y voient de l’impérialisme mais c’est parce qu’ils confondent les termes – explique le jeune homme – la Russie ne se trouve pas dans une position économique agressive sur le plan international, son économie ne pèse rien ». Par ces mots, l’analyse d’Andreï vient paraphraser celles d’autres camarades, notamment le militant Aymeric Monville qui, dans un papier publié justement dans Le Grand Soir, expliquait que la Russie n’avait pas atteint (encore ?) le stade impérialiste car « selon les classements internationaux des banques par capitalisation » cette dernière ne « compte qu’une seule banque parmi les cent premières mondiales, une situation comparable à celle de pays comme la Finlande, la Norvège ou le Qatar, et sans commune mesure avec les véritables centres impérialistes ». Tout en terminant le thé qu’il a commandé, Andreï poursuit la discussion par une anecdote intéressante : « au sein de mon secteur professionnel, on peut voir un schisme de classe qui s’est créé avec le lancement de l’Opération spéciale, la plupart des médecins, qui sont de tradition libérale et historiquement contre le gouvernement, ont fui la Russie à partir de 2022 pour se rendre à l’Ouest ; par contre, chez les professionnels de santé d’un niveau économique plus bas, comme les infirmères ou le personnel soignant, il y a un vrai soutien à l’égard de l’Opération spéciale ».

Selon la majorité des instituts de sondage, comme VTsIOM (Centre russe d’étude de l’opinion publique) ou le Centre Levada, le dirigeant Vladimir Poutine continue de bénéficier d’une forte approbation populaire bien qu’après 4 années de guerre celle-ci commence à s’éroder. Mais dans les rues de Moscou, aucune contestation n’est visible, même symbolique. On ne voit pas de graffiti ni d’affiche anti-guerre collée à la hâte, les murs sont muets. A noter qu’il n’y a pourtant aucune militarisation de l’espace public. Les forces de l’ordre sont ostensiblement visibles dans les zones touristiques (par exemple la Place rouge) mais discrètes dans les autres parties de la ville. De temps en temps une voiture de patrouille arrête un automobiliste pour un contrôle. Pour le reste, l’atmosphère n’est pas celle d’une capitale sous surveillance extrême ; bien que chaque entrée dans une bouche de métro implique de passer un portillon pour détecter le métal et que tout sac à dos doit passer par le détecteur à rayon X (pour le plus grand plaisir d’Erwan qui trimballe sans cesse son matériel photo). Signe que le vent a changé, on distingue de nombreuses voitures de marque chinoise sur les routes et beaucoup d’enseignes occidentales ont disparu au profit d’une version locale qui en reprend les codes couleurs : Vkusno i Tochka (Вкусно — и точка, “délicieux, point final”) a remplacé Macdonald’s et la marque Rostic’s a succédé à KFC. Et pour bien s’assurer de l’alignement de Moscou vers l’Est, nous avons même, avec Erwan, pris à coeur de déjeuner dans un nouveau restaurant nord-coréen qui a ouvert ses portes dans la capitale, il y a peu.

« Les sanctions ont accéléré une prise de conscience de l’élite dirigeante, celle-ci a compris qu’il fallait développer une industrie propre et préserver notre souveraineté », explique Katerina Volkova. Journaliste blogueuse, elle administre une chaîne Telegram (avec plus de 10 mille abonnés) et une chaîne sur VK, le réseau social russe. La jeune femme est également enseignante d’économie politique et se revendique proche de l’économiste et philosophe Mikhail Popov, fondateur du Parti des travailleurs de Russie (organisation communiste). Très structurée dans ses réponses, Mme Volkova décrit l’évolution du pays durant ces dernières années : « Entre 1990 et l’année 2000, après la chute de l’URSS, la politique économique du gouvernement consiste à privatiser et désindustrialiser le pays, à partir des années 2000 on freine cette pratique mais il n’y a aucun plan de création de nouvelles industries, arrive l’année 2014 et la première vague de sanctions suite à l’affaire de Crimée, à partir de là, un virage est opéré au niveau du cercle dirigeant et on commence un développement industriel propre ; au début, celui-ci est surtout militaire mais rapidement il englobe d’autres secteurs, lorsque l’année 2022 arrive, le pays est prêt à encaisser la seconde vague de sanctions ». Selon l’économiste, l’hostilité européenne à l’égard de la Russie a, paradoxalement, été bénéfique. « Si on se fixe sur le PIB on pourrait penser que la situation était meilleure dans le passé – explique Mme Volkova – mais ce n’est pas vrai, avant nous étions un pays du Tiers monde, maintenant il y a une souveraineté économique et, surtout, la Russie occupe à nouveau un rôle géopolitique indépendant ». Face au retrait des « partenaires occidentaux », elle souligne que c’est « la Chine » qui est venue prendre le relais dans de nombreux secteurs. « Bien sûr, ce n’est pas le socialisme – tempère la jeune marxiste – la Russie reste un pays capitaliste mais se dirige, je pense, vers un capitalisme d’Etat ».


Katerina Volkova à Moscou / photo : Erwan Briand

Une traversée le soir, en taxi, à travers les rues de Moscou vous confirme en effet que le pays est loin d’être “à genoux” comme souhaitaient le voir certains hommes politiques occidentaux. De chaque côté du véhicule, la ville défile comme un long ruban de lumières : enseignes au néon clignotantes, panneaux publicitaires géants vantant les mérites des derniers téléphones portables chinois ou des livraisons à domicile, et immeubles résidentiels dont les fenêtres découpent des milliers de carreaux jaunes dans la nuit. Par endroits, des projecteurs colorés habillent les façades à l’architecture stalinienne d’un jaune or ou en orange, transformant les vieilles bâtisses en des fusées spatiales dont le nez pointe vers le ciel. La nuit sera courte pour nous. Tôt le lendemain nous devons nous rendre à la gare de Paveletskaya où nous prendrons le train en direction de la ville de Rostov-sur-le-Don, au sud-ouest du pays. C’est la dernière grande ville qui ouvre le chemin vers le Donbass. Notre dernier arrêt avant Donetsk.

Loïc Ramirez



Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *