Dans moins d’un an, la France aura changé de président. Emmanuel Macron ne pourra en effet pas se représenter en 2027 et sera remplacé par un nouveau visage. Pour autant, avant de partir, le chef de l’État positionne ses pions au sein de l’Administration pour imposer son héritage.
Si un dirigeant en rupture avec le courant actuel arrivait à la tête du pays en 2027, sa tâche serait considérablement compliquée par les dernières forces lancées dans la bataille par le Président actuel. En plaçant de nombreux proches à des postes clefs, Emmanuel Macron verrouille les institutions par un réseau fidèle à ses idées. Une tendance inquiétante qui appelle plus que jamais à une refonte de notre système politique et une redistribution démocratique du pouvoir.
Les rouages de la Ve république
Au sein d’une Ve République à bout de souffle, le locataire de l’Élysée et sa majorité disposent de nombreux droits de nomination à des postes cruciaux. Alors que certaines de ces fonctions sont censées constituer un contre-pouvoir face à l’exécutif.
Or, Emmanuel Macron semble bien décidé à utiliser ses prérogatives pour installer ses proches à des places importantes. Après Richard Ferrand à la tête du Conseil constitutionnel, puis Amélie de Montchalin à la Cour des comptes, le premier élu de France vient de désigner Emmanuel Moulin, ancien secrétaire général de l’Élysée pour diriger la banque de France, et Marc Guillaume, ex-secrétaire général du gouvernement, à la vice-présidence du Conseil d’État. Une façon pour le fondateur de Renaissance de mettre des bâtons dans les roues de son futur successeur.
Un pouvoir tentaculaire
En soi, il serait déjà sain de remettre en question l’excès de pouvoir de désignation des élus. Au nom de quel idéal démocratique les représentants au sommet de l’État auraient-ils le droit de choisir tant de personnes à des places aussi importantes ?
D’autant que ce pouvoir concerne un nombre de sphères incalculables qui devraient pourtant être aux mains des citoyens et non d’élus en clair conflit d’intérêts. On peut ainsi citer, pêle-mêle, le Conseil d’État, l’ARCOM, la CNIL, l’autorité de la concurrence, l’audiovisuel public, l’inspection des finances, les préfets, les ministres, la direction du Trésor, les grandes entreprises publiques (EDF, SNCF, la Poste, RATP, etc.), et bien d’autres encore. De quoi imposer un contrôle quasi total sur le pays.
Le Conseil d’État détient, d’ailleurs, une influence considérable pour bloquer des mesures gouvernementales ou prendre des décisions hautement symboliques, comme lorsqu’il a validé le choix de l’exécutif de situer la France insoumise à l’extrême gauche, contre toute forme de logique.
L’exemple du Conseil constitutionnel
Le Conseil constitutionnel, quant à lui, est censé s’opposer aux transgressions de la Constitution. Pourtant, il est également désigné par les hautes sphères du pouvoir. Après dix ans d’exercice, Emmanuel Macron y a fait installer six membres sur neuf. Et cinq d’entre eux seront encore là au moins jusqu’en 2031, autrement dit la majorité.
Or, cette domination macroniste représente une protection considérable pour l’antique constitution de 1958. Ainsi, en théorie, il faudrait l’aval de l’Assemblée et du Sénat pour pouvoir la modifier. Or, le système électif anti-démocratique du Palais du Luxembourg lui assure une hégémonie bourgeoise permanente.
Imaginons, par exemple, qu’en 2027, Jean-Luc Mélenchon arrive à la tête de l’État. S’il décide de changer de constitution comme le prévoit son programme, il n’aura d’autre choix que passer par référendum, ne disposant pas de l’appui nécessaire au Sénat. Or, dans ce cas, certains constitutionnalistes affirment que ce procédé ne respecterait pas notre texte suprême. Et bien qu’il existe un précédent avec Charles de Gaulle en 1962, c’est le Conseil constitutionnel qui pourrait avoir le dernier mot.
Des postes parfois verrouillés pour longtemps
Certains pourraient arguer que tous les présidents de la cinquième république ont œuvré de cette façon, et que tout ce qui a été construit par l’un pourra être démantelé par le suivant. Et cet argument peut s’entendre sur certaines postes.
Pour d’autres, en revanche, ces nominations sont irrévocables. Ainsi, le poste d’Amélie de Montchalin à la Cour des comptes lui est garantie jusqu’à ses 68 ans. Or, celle-ci n’étant âgée que de quarante ans, elle pourrait rester en place jusqu’en 2053 ! Cette partisane de l’austérité budgétaire pourra alors mettre la pression sur les futurs gouvernements en produisant des rapports visant à détériorer les services publics au profit de la privatisation. Un argument de poids dans le débat politique pour l’avenir.
La banque de France comme blocage économique
Le constat est de même nature avec le gouverneur de la banque de France. Celui-ci est en effet nommé pour une durée de six ans. Autrement dit, en choisissant Emmanuel Moulin, le président Macron impose à son successeur un dirigeant néolibéral pendant l’intégralité de son mandat. Inquiétant lorsque l’on sait que celui-ci pèse sur les taux d’intérêt, le crédit, ou la stabilité financière.
De ce fait, si un président de gauche veut investir ou nationaliser massivement, ou bien sortir des règles budgétaires européennes, la banque de France pourra mettre tout son poids dans la balance pour effrayer la population, parler de risque économique et ainsi affoler les marchés et renforcer la pression de Bruxelles. Autant dire que le prochain locataire de l’Élysée devra s’avérer particulièrement solide dans ses convictions pour résister à de tels leviers.
Un système à bout de souffle
Même si ces aller-retour entre public et privé, et ce jeu de réseau n’ont rien d’inhabituel dans les hautes sphères de l’État, la Macronie paraît avoir franchi un nouveau palier dans le verrouillage des institutions.
Ces agissements sont une énième démonstration d’un système qui se tourne vers l’autoritarisme pour maintenir ses politiques à l’œuvre. Pour autant, les multiples crises, qu’elles soient sociales, environnementales ou démocratiques, pourraient soulever une force au sein de la population. Reste à savoir si cette force sera canalisée par une gauche de rupture ou phagocytée par une gauche complaisante avec le système en place, ou pire l’extrême droite.
– Simon Verdière
Photo de couverture : Emmanuel Macron. Wikimedia.
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