En mai 2026, après huit ans de tempête médiatique, l’enquête visant les assistants parlementaires européens de la France insoumise a été clôturée. Une affaire présentée pendant des années comme un scandale majeur, utilisée pour justifier des perquisitions spectaculaires et nourrir le récit d’un Jean-Luc Mélenchon dangereux, autoritaire ou prêt à s’affranchir des règles démocratiques, débouche finalement sur… rien. Mais alors, pourquoi un tel acharnement ? Édito.
Depuis de longues années, Jean-Luc Mélenchon occupe une place singulière dans le paysage politique français. Il est l’un des rares responsables politiques dont la personnalité semble parfois avoir complètement absorbé le débat public autour de son mouvement, de son programme et de ses propositions. À mesure que la France insoumise s’est imposée comme une force politique majeure, une mécanique médiatique de psychologisation s’est installée. Les débats sur le fond ont cédé la place à des commentaires incessants sur son caractère.
Mais est-ce si étonnant quand on sait que les mouvements qui remettent frontalement en cause l’ordre social dominant sont systématiquement traités comme des anomalies dangereuses plutôt que comme des acteurs ordinaires de la vie démocratique ? Parce que pour être accepté du pouvoir, il ne faut surtout pas le déranger.
Les intérêts que La France insoumise bouscule
Pour comprendre cet acharnement, il faut avant tout se pencher sur le rapport de force matériel. La France insoumise représente aujourd’hui l’une des forces politiques les plus menaçantes pour les intérêts économiques des grandes fortunes françaises, pour les groupes médiatiques privés et pour l’ordre néolibéral dominant.
« Un programme frontalement opposé aux intérêts des grandes fortunes »
Depuis des années, LFI défend une redistribution massive des richesses, un retour de l’impôt sur la fortune renforcé, une remise en cause des dividendes et de certaines rentes financières, la bifurcation écologique, la retraite à 60 ans, le blocage des prix, une réforme profonde des institutions, l’instauration de la VIe République, une limitation de la concentration des médias, une confrontation assumée avec les puissances économiques.
Très peu de partis politiques français portent un programme aussi frontalement opposé aux intérêts des grandes fortunes. Cela devient particulièrement visible lorsqu’on observe les rapports entre la France insoumise et les grands groupes médiatiques détenus par des milliardaires.
L’immense majorité des médias dominants appartiennent à des groupes industriels et financiers qui ont des intérêts matériels. L’empire médiatique de Vincent Bolloré constitue aujourd’hui l’un des principaux pôles de fascisation de l’espace médiatique français. La France insoumise propose explicitement des mesures fortes contre la concentration des médias et contre l’influence politique des grands propriétaires privés.
Jean-Luc Mélenchon : l’homme qu’il fallait discréditer
« La République, c’est moi » : la construction d’un mythe
En une dizaine d’années, une large partie du paysage médiatique a fait de Jean-Luc Mélenchon son épouvantail favori. Le débat politique a alors cédé la place à de la psychologie de comptoir : le ton de voix, les gestes et les réactions occupent aujourd’hui davantage l’espace que le contenu politique lui-même.
Le 16 octobre 2018, les locaux de la France insoumise sont perquisitionnés. Les caméras captent la colère de Mélenchon face aux forces de l’ordre. Les images partent en boucle. La fameuse phrase « La République, c’est moi », arrachée à son contexte, devient une séquence autonome et saturante – caricatures, montages, éditoriaux indignés, analyses psychologiques. On a fait du personnage une icône de la dérive. L’affaire judiciaire importait finalement moins que le récit politique qu’elle avait permis de construire.
En mai 2026, l’enquête est clôturée sans mise en examen. Mais la séquence médiatique est restée intacte, et le récit du Mélenchon « incontrôlable » et « autoritaire » a fait le tour du monde.

Réduire un programme à une personnalité : le degré zéro du débat politique
On peut aimer ou non la personnalité de Mélenchon. Libre à chacun d’avoir son opinion là-dessus. Mais que cela soit devenu le principal sujet de débat – au détriment d’un programme et d’une équipe entière prête à l’appliquer – en dit long sur l’absurdité médiatique de notre époque et l’appauvrissement de notre débat public.
Dans un pays traversé par la précarité, l’effondrement écologique, la concentration des richesses, mais aussi et surtout, l’arrivée galopante du fascisme, des heures entières de télévision sont consacrées au ton d’une phrase, à une expression du visage, à une seconde de colère. Cette obsession de la personnalité permet précisément d’éviter les questions qui brûlent et dans ce spectacle loufoque, certains intérêts ont beaucoup à gagner à ce que ces idées ne soient jamais discutées sérieusement.
Le paradoxe est que ceux qui débattent sans cesse de sa personnalité n’y ont accès qu’à travers des extraits soigneusement sélectionnés. Il existe pourtant un fossé entre le personnage qui émerge des séquences polémiques et celui qui apparaît dans des formats longs où les idées ont le temps d’être développées.
Un acharnement contre LFI qui dépasse le cas de Jean-Luc Mélenchon
Jean-Luc Mélenchon n’est pas le seul à subir cet acharnement médiatique, nombre d’insoumis sont également pris pour cible. Rima Hassan est devenue l’une des cibles les plus emblématiques de cette mécanique de discrédit. Depuis son engagement au sein de la France insoumise et sa défense des droits des Palestiniens, chacune de ses déclarations est soumise à une polémique immédiate, construite autour de procès d’intention et d’associations implicites. Sur les seize procédures ouvertes à son encontre, treize ont pourtant déjà été classées sans suite.
Pendant des mois, ses déplacements ont été géolocalisés. Des mensonges rocambolesques ont également circulé à son sujet. Par exemple, en avril 2026, Le Parisien – dont l’article est toujours en ligne – prétendait la découverte d’une drogue de synthèse dans ses effets personnels lors de sa garde à vue. Cette fake news, relayée par de nombreux médias ainsi que par l’AFP, sera pourtant infirmée quelques jours plus tard. Mais comme souvent, le démenti a bénéficié d’une visibilité bien moindre que l’accusation initiale, laissant derrière lui le soupçon qu’il avait contribué à installer.
L’ombre d’Israël sur les municipales
En 2026, plusieurs candidats de la France insoumise aux élections municipales – David Guiraud, François Piquemal et Sébastien Delogu – ont été la cible de campagnes coordonnées de désinformation en ligne. Faux sites d’information, accusations fabriquées, contenus générés par intelligence artificielle…
Révélées d’abord par Le Monde et Le Canard enchaîné, ces opérations ont été attribuées par les autorités françaises à l’entreprise israélienne BlackCore. Des enquêtes ultérieures de Libération et du quotidien israélien Haaretz ont permis de mieux documenter l’écosystème à l’origine de ces campagnes. Elles ont notamment mis en lumière les liens entre BlackCore et Galacticos, une société basée à Tel-Aviv spécialisée dans les opérations d’influence numérique.
Libération a par ailleurs révélé le compagnonnage entre cet écosystème et Yigal Unna, ancien directeur général de l’Agence nationale israélienne de cybersécurité. Si les commanditaires de l’opération n’auraient pas encore été identifiés par les services de renseignement, cette affaire n’en demeure pas moins d’une gravité exceptionnelle. Il s’agit probablement de la plus importante opération de déstabilisation politique découverte durant la campagne des élections municipales.
Pourtant, malgré le danger clair qu’elle représente pour la souveraineté démocratique française, elle n’a suscité ni l’emballement médiatique ni l’indignation politique que provoquent habituellement les soupçons d’ingérence étrangère. Une large partie de la sphère politico-médiatique semble davantage mobilisée lorsqu’il s’agit d’analyser les plaisanteries et les expressions faciales de Mélenchon, ou reconstituer minute par minute l’emploi du temps de Rima Hassan.
Antisémitisme : instrumentalisation et confusion politique
La remarque de Mélenchon sur la prononciation du nom d’Epstein a fait l’objet d’heures de soupe médiatique. Et ce, à l’heure ou de vraies incitations à la haine passent inaperçues. Une indignation sélective qui s’inscrit dans un contexte politique et médiatique particulier.
Car cet acharnement participe d’une tendance plus large consistant à assimiler la critique de l’État israélien à une forme de haine des Juifs – une confusion qui s’est considérablement accentuée depuis le 7 octobre 2023, dont la mémoire est constamment mobilisée pour légitimer le génocide des Palestiniens tout en jetant la suspicion sur ceux qui s’y opposent. Or, assimiler les Juifs du monde entier à la politique d’un État revient précisément à enfermer des millions de personnes dans une identité politique supposée commune. Une logique essentialisante qui nourrit directement l’antisémitisme qu’elle prétend combattre.
Pendant que la gauche est placée sous surveillance permanente sur ce terrain, les propos racistes, islamophobes et xénophobes qui fleurissent à droite et à l’extrême droite bénéficient d’un traitement incomparablement plus discret et plus bref.
Les propos graves qui passent inaperçus, parce qu’ils ne viennent pas de LFI
Éric Zemmour a été condamné à plusieurs reprises pour provocation à la haine raciale. De nombreux cadres du Rassemblement national – parti fondé par des collaborateurs et d’anciens Waffen-SS – multiplient depuis des années les propos violents sans déclencher une intensité médiatique comparable à celle réservée à la moindre formulation ambiguë de la France insoumise.
Et il n’y a pas que les partis d’extrême droite. On peut par exemple prendre le cas horrifiant du sénateur Thierry Meignen menaçant de mort la journaliste Nassira El Moaddem. Une telle déclaration, prononcée par un élu LFI, aurait embrasé les plateaux pendant des semaines. Là : silence. Quelques lignes. Et l’affaire a vite disparu des médias.
La symétrisation éhontée avec l’extrême droite
Depuis plusieurs années, de nombreux éditorialistes présentent régulièrement Jean-Luc Mélenchon comme un « extrême » symétrique de Marine Le Pen. Pourtant, LFI est un mouvement réformiste. Or, l’extrême gauche désigne habituellement les courants qui visent une rupture révolutionnaire avec le système économique et politique existant, tandis que le réformisme cherche à transformer la société par l’action électorale et les institutions.
Qui plus est, l’extrême droite et l’extrême gauche ne sont absolument pas comparables, puisque la première se bat pour la domination de certains individus sur d’autres, quand la deuxième pour la dignité de tous les individus, comme nous l’expliquions dans un de nos articles. L’un défend la redistribution des richesses, l’autre le nationalisme identitaire. L’un défend les opprimés, l’autre construit sa stratégie sur leur rejet. L’un attaque les logiques capitalistes, l’autre protège largement les intérêts économiques dominants. Mettre ces deux forces sur le même plan, c’est participer indirectement à la montée du fascisme.
Une partie de la gauche participe aussi à cette mascarade
L’acharnement contre Mélenchon ne vient pas uniquement des médias dominants des milliardaires ou de la droite. Une partie de la gauche y contribue, souvent par calcul opportuniste. Certains partis de gauche – ou du moins se déclarant comme tels mais qui sont en réalité depuis longtemps vendus au néolibéralisme et au néocolonialisme – ont fait de la critique de sa personnalité leur principal axe politique, parfois leur unique horizon.
C’est oublier que LFI est la seule force de gauche à avoir progressé électoralement ces dernières années, tandis que les autres peinent à franchir quelques points aux présidentielles. Au lancement de sa campagne cette année, Jean-Luc Mélenchon a reçu plus de 150 000 soutiens en moins de vingt-quatre heures. Aujourd’hui, ils sont près de 300 000.
La critique interne est vitale au sein des mouvements de gauche – elle est une condition de leur lucidité. Mais transformer Jean-Luc Mélenchon en ennemi principal, c’est déplacer le regard loin des structures de pouvoir économiques et des forces réactionnaires. C’est dérouler chaque jour un peu plus le tapis rouge à l’extrême droite tout en banalisant ses idées nauséabondes. Bien heureux sont ceux qui peuvent encore considérer leurs divergences comme l’urgence du moment, à l’heure où le fascisme revient aux portes du pouvoir.
– Elena Meilune
Photo de couverture : Jean-Luc Mélenchon / The Left sur Flick
The post Comment Jean-Luc Mélenchon est devenu une cible privilégiée first appeared on Mr Mondialisation.
Source : Lire l’article original