Neurodivergence : l’anxiété et la dépression au-delà du modèle biologique

Pourquoi l’anxiété et la dépression sont-elles si fréquentes chez les personnes neurodivergentes ? Les recherches longitudinales récentes invitent à dépasser les explications purement biologiques pour penser des trajectoires évolutives, dans lesquelles prédispositions individuelles, expériences sociales et stress chronique s’alimentent mutuellement au fil du temps.

[Temps de lecture estimé : ~ 10 min]

Les précédents articles de ce dossier abordaient la pathologisation de la neurodivergence, l’exclusion sociale qui peut conduire au trauma complexe, et les coûts psychiques du camouflage social. Ce nouveau volet s’intéresse plus spécifiquement aux trajectoires anxieuses et dépressives observées chez les personnes neurodivergentes, plus particulièrement dans l’autisme et le TDAH.

De nombreuses études montrent des niveaux particulièrement élevés d’anxiété, de dépression et d’épuisement psychique dans ces populations, souvent dès l’enfance ou l’adolescence. Longtemps interprétées principalement comme des conséquences directes des particularités neurodéveloppementales, ces difficultés sont aujourd’hui étudiées de manière plus dynamique, à travers leurs évolutions dans le temps, leurs formes de chronicisation et le rôle des expériences sociales et relationnelles dans leur expression.

Une prévalence massive des troubles secondaires chez les enfants et les adolescents neurodivergents

Une revue parapluie intégrant une méta-analyse des études individuelles, publiée fin avril 2026, constitue l’une des synthèses les plus larges disponibles sur la prévalence des troubles psychiques chez les enfants et adolescents neurodivergents.

Construite à partir de 33 revues systématiques portant sur 113 études individuelles et 14 608 participants âgés de 3 à 18 ans, elle examine la fréquence des troubles psychiques concomitants dans les troubles du neurodéveloppement tels que définis par le DSM-5, incluant le trouble du spectre autistique (TSA), le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), la déficience intellectuelle et les troubles spécifiques des apprentissages.

« 3 à 15 fois plus susceptibles de souffrir d’anxiété, de dépression ou de troubles du comportement »

Les écarts avec la population générale sont colossaux. D’après les études analysées, les enfants et adolescents ayant un TND sont 3 à 15 fois plus susceptibles de souffrir d’anxiété, de dépression ou de troubles du comportement que leurs pairs neurotypiques. Les estimations varient fortement selon les études, mais les données agrégées mettent en évidence une prévalence élevée d’anxiété et de dépression dans plusieurs catégories de troubles du neurodéveloppement.

En moyenne, selon les études analysées, 41,9 % des jeunes autistes présentent un trouble anxieux au moment de l’évaluation, et 48,5 % en ont déjà présenté un au cours de leur vie. Les troubles dépressifs concernent quant à eux 12,1 % des jeunes autistes lors de l’évaluation, tandis que 23,6 % ont déjà connu un épisode de trouble dépressif majeur.

Chez les jeunes ayant un TDAH, les troubles anxieux concernent près d’un tiers des participants, tandis que les troubles du comportement apparaissent particulièrement fréquents – notamment le trouble oppositionnel avec provocation, qui concerne 47,3 % des jeunes étudiés.

Une littérature encore très inégale selon les troubles étudiés

Des troubles psychiques concomitants sont également fréquemment observés chez les jeunes présentant une déficience intellectuelle ou des troubles spécifiques des apprentissages, mais les données disponibles restent plus limitées pour ces groupes.

Les auteurs insistent aussi sur l’importante hétérogénéité méthodologique des études disponibles. Une grande partie des recherches reposent sur des échantillons probablement peu représentatifs, et les résultats varient fortement selon les méthodes utilisées, les critères diagnostiques retenus ou les populations étudiées. L’autisme reste par ailleurs de loin le TND le plus étudié, suivi du TDAH, ce qui limite la généralisation de certains résultats à l’ensemble des personnes neurodivergentes, certains profils neurodéveloppementaux étant quasi-absents de la littérature scientifique.

Les enfants neurodivergents ne constituent pas un groupe homogène, mais certains profils demeurent peu étudiés. / Photo d’Arthur Krijgsman sur Pexels

Malgré ces limites, plusieurs tendances fortes ressortent de manière relativement constante dans les études, notamment des niveaux particulièrement élevés d’anxiété et de dépression observés dès l’enfance et l’adolescence dans plusieurs catégories diagnostiques neurodéveloppementales étudiées.

Une logique cumulative des troubles secondaires

Au-delà de la prévalence des troubles, il est essentiel de se pencher sur leur apparition et leur évolution dans le temps. Les données longitudinales montrent que ces difficultés tendent à se renforcer progressivement, particulièrement à l’adolescence et au début de l’âge adulte.

La revue parapluie souligne d’ailleurs l’existence de « cycles auto-renforçants », dans lesquels des facteurs tels que l’isolement social, le harcèlement, la mauvaise estime de soi et les limitations de participation scolaire et sociale peuvent s’alimenter mutuellement avec l’anxiété et la dépression, avec des effets durables sur la qualité de vie.

« une relation bidirectionnelle entre anxiété et dépression »

Publiée en 2017, une méta-analyse de 66 études longitudinales portant sur plus de 88 000 participants, suggère une relation bidirectionnelle entre anxiété et dépression, chaque trouble prédisant l’autre dans le temps. Selon les auteurs, l’anxiété et la dépression fonctionnent fréquemment comme des facteurs de risque mutuels plutôt que comme des catégories totalement séparées.

Par ailleurs, plusieurs travaux suggèrent notamment que l’anxiété durant l’enfance constitue un facteur de risque important pour le développement ultérieur de symptômes dépressifs à l’adolescence.

Or, beaucoup de personnes neurodivergentes évoluent dans des contextes marqués très tôt par différentes formes de stress, notamment social et relationnel, avec des effets potentiels sur le développement de certaines régions cérébrales impliquées dans le traitement des émotions et les réponses au stress, comme le suggère notamment une étude publiée en 2025 dans Brain Structure & Function portant sur le stress précoce chez des enfants et adolescents autistes et TDAH.

Des trajectoires psychiques évolutives plutôt que des états fixes

On constate ainsi des dynamiques évolutives, construites dans l’interaction entre vulnérabilités biologiques, expériences sociales répétées et environnements durablement inadaptés, vecteurs de stress chronique, plutôt que des troubles strictement séparés et immuables.

L’anxiété et la dépression n’apparaissent pas comme des états figés, mais comme des trajectoires évolutives façonnées par l’interaction entre facteurs individuels, sociaux et environnementaux. / Photo d »Ethem Günhan sur Pexels

Cette logique évolutive est notamment soulignée dans une revue systématique d’analyses longitudinales publiée en 2024 dans la revue Brain Sciences, qui rappelle que les trajectoires anxieuses et dépressives dans l’autisme restent extrêmement hétérogènes, mais que plusieurs facteurs sociaux et environnementaux apparaissent régulièrement associés à l’aggravation des symptômes au fil du temps.

Les symptômes précoces d’anxiété ou de dépression apparaissent souvent associés à un risque accru de difficultés psychiques ultérieures, suggérant des dynamiques cumulatives plutôt que des états indépendants et figés.

Des difficultés plus précoces et persistantes chez les personnes neurodivergentes

Une étude longitudinale publiée en 2022 dans Psychiatry Research, menée auprès de 4 492 jumeaux nés en Suède et évalués à 9 puis à 15 ans, a observé que les symptômes anxieux ou dépressifs apparaissant dès l’enfance étaient plus fréquemment associés à des troubles du neurodéveloppement, notamment l’autisme ou le TDAH, que ceux apparaissant principalement à l’adolescence. Les TND apparaissaient particulièrement fréquents chez les jeunes présentant des symptômes anxieux ou dépressifs persistants de l’enfance à l’adolescence.

Une autre étude de la même équipe, publiée la même année dans BMC Psychiatry, à partir des mêmes données longitudinales, nuance toutefois fortement l’idée d’une continuité simple entre neurodivergence et souffrance psychique ultérieure.

Les trajectoires anxieuses et dépressives résultent rarement d’une cause unique, mais se construisent dans l’interaction entre facteurs individuels et expériences vécues. / Photo de Thirdman sur Pexels

Les symptômes anxieux observés durant l’enfance apparaissent comme le principal prédicteur (parmi ceux étudiés) des difficultés internalisées à l’adolescence, tandis que les caractéristiques neurodéveloppementales infantiles n’en expliquent qu’une part relativement limitée. Au total, l’ensemble des facteurs étudiés ne rend compte que d’environ 16 % de la variance observée.

L’adolescence comme période de vulnérabilité particulière

Les auteurs suggèrent ainsi que les troubles internalisés* observés à l’adolescence ne constituent pas simplement la prolongation mécanique de caractéristiques présentes dès l’enfance. Les manifestations psychiques semblent évoluer et se transformer au fil du développement, l’adolescence étant une période marquée par des dynamiques émotionnelles, relationnelles et sociales spécifiques – souvent dans des contextes d’exclusion, de surcharge, de stigmatisation et d’adaptation contrainte pour les personnes neurodivergentes.

Une vaste enquête américaine menée auprès d’adolescents autistes de 12 à 17 ans met aussi en évidence des niveaux élevés d’anxiété et de dépression, surtout en cas de cooccurrence avec un TDAH, et plus particulièrement chez les filles. Les auteurs soulignent le rôle du camouflage social, du harcèlement, de la stigmatisation et du manque d’inclusion dans l’aggravation des difficultés psychiques.

« le camouflage social constitue un prédicteur significatif de symptômes internalisés. »

Une étude publiée en 2023 dans Autism Research observe également que le camouflage social constitue un prédicteur significatif de symptômes internalisés chez les enfants et adolescents autistes.

De surcroît, une étude publiée en 2022 dans Autism suggère que les relations amicales jouent un rôle ambivalent dans la santé mentale des adolescent·es autistes. Globalement, des relations amicales positives apparaissent associées à moins de symptômes dépressifs, tandis que les relations conflictuelles sont liées à davantage de détresse psychique.

Toutefois, chez les filles autistes uniquement, des relations amicales perçues comme positives apparaissent aussi associées à des niveaux plus élevés d’anxiété, possiblement en lien avec les efforts de camouflage social et l’insécurité relationnelle.

*Les troubles internalisés désignent des difficultés psychiques principalement tournées vers la souffrance émotionnelle interne, comme l’anxiété, la dépression ou le retrait social. À l’inverse, les troubles externalisés se manifestent davantage par des comportements dirigés vers l’extérieur, comme l’impulsivité, l’agressivité ou l’opposition.

De l’adolescence à l’âge adulte : persistance et aggravation des difficultés

Une chronicisation alimentée par des effets cumulatifs

Une étude longitudinale publiée en 2023 dans Autism Research, portant sur des adultes autistes et des adultes présentant d’autres troubles du développement apporte un éclairage supplémentaire sur la chronicisation des difficultés psychiques. En suivant les mêmes participants entre le début de l’âge adulte et la vingtaine avancée, les chercheurs observent que l’anxiété et la dépression tendent à se maintenir dans le temps et à s’alimenter mutuellement.

Les analyses montrent notamment que des symptômes anxieux importants peuvent prédire des symptômes dépressifs ultérieurs, tandis que certaines données en auto-évaluation suggèrent également la dynamique inverse. Les auteurs décrivent ainsi des liens longitudinaux entre anxiété et dépression, avec des effets cumulatifs susceptibles de participer à la chronicisation des difficultés psychiques.

Les auteurs plaident ainsi pour des approches transdiagnostiques, moins centrées sur des catégories psychiatriques isolées, tout en rappelant le rôle probable des facteurs sociaux et relationnels dans les trajectoires de souffrance psychique des personnes neurodivergentes.

Quand la souffrance psychique transforme le rapport à l’avenir

L’étude est également intéressante parce qu’elle ne réduit pas la santé mentale à la seule présence de symptômes psychiatriques. Les auteurs montrent notamment que l’anxiété et la dépression sont associées à des altérations importantes de certaines dimensions du bien-être psychologique, comme le sentiment d’avoir un but ou une direction dans la vie, l’acceptation de soi ou encore le sentiment de croissance personnelle.

Les symptômes dépressifs apparaissent particulièrement associés à une perte de sens et à une diminution de la capacité à se projeter dans l’avenir, tandis que l’anxiété et la dépression sont toutes deux liées à une moindre acceptation de soi.

Ces résultats font écho à d’autres travaux sur la manière dont l’anxiété et la dépression affectent durablement les représentations du futur. La souffrance psychique dépasse alors largement les seules manifestations cliniques observables. Elle transforme progressivement la perception des possibles, le rapport au temps, aux autres et à soi-même. Ces mécanismes peuvent eux-mêmes renforcer l’anxiété, le retrait social ou les états dépressifs, contribuant à des spirales de chronicisation dont il devient difficile de sortir.

Elena Meilune

Références

  • Fortnum, K., Erskine, N., Cairney, J., et al. (2026). Review: Co-occurring psychiatric disorders and symptomatology among children and adolescents with neurodevelopmental disorders – an umbrella review with individual study meta-analysis. Child and Adolescent Mental Health.
  • Jacobson, N. C., & Newman, M. G. (2017). Anxiety and Depression as Bidirectional Risk Factors for One Another: A Meta-Analysis of Longitudinal Studies. Psychological Bulletin, 143(11), 1155–1200.
  • Schleider, J. L., Krause, E. D., Gillham, J. E., et al. (2014). Sequential Comorbidity of Anxiety and Depression in Youth: Present Knowledge and Future Directions. Current Psychiatry Reviews, 10.
  • Kuenzel, E., Al-Saoud, S., Fang, M., et al. (2025). Early childhood stress and amygdala structure in children and adolescents with neurodevelopmental disorders. Brain Structure and Function, 230(1), 29.
  • Tafolla, M., & Lord, C. (2024). Longitudinal Analyses of Mental Health in Autistic Individuals: A Systematic Review. Brain Sciences.
  • Doering, S., Halldner, L., Larsson, H., et al. (2022). Childhood-onset versus adolescent-onset anxiety and depression: Epidemiological and neurodevelopmental aspects. Psychiatry Research, 312, 114556.
  • Doering, S., Larsson, H., Halldner, L., et al. (2022). Internalizing symptoms in adolescence are modestly affected by symptoms of anxiety, depression, and neurodevelopmental disorders in childhood. BMC Psychiatry, 22, 233.
  • Van Steensel, F. J. A., Bögels, S. M., Perrin, S., et al. (2011). Anxiety Disorders in Children and Adolescents with Autistic Spectrum Disorders: A Meta-Analysis. Clinical Child and Family Psychology Review, 14(3), 302–317.
  • Accardo, A. L., Pontes, N. M. H., Pontes, M. C. F., et al. (2022). Heightened Anxiety and Depression Among Autistic Adolescents with ADHD: Findings From the National Survey of Children’s Health 2016–2019. Journal of Autism and Developmental Disorders.
  • Ross, A., Grove, R., McAloon, J., et al. (2023). The relationship between camouflaging and mental health in autistic children and adolescents. Autism Research, 16(1), 190–199.
  • O’Connor, R. A. G., van den Bedem, N., Rieffe, C., et al. (2022). Friendship quality among autistic and non-autistic (pre-) adolescents: Protective or risk factor for mental health? Autism, 26(8).
  • Schiltz, H., Sterrett, K., Singer, H., et al. (2023). Anxiety, depression, and well-being in autistic adults and adults with other developmental disabilities: A longitudinal cross-lagged analysis. Autism Research.
  • Tang, P., Sonuga-Barke, E., Kostyrka-Allchorne, K., et al. (2023). Young people’s future thinking and mental health: The development and validation of the Adolescent Future Thinking Rating Scale. International Journal of Methods in Psychiatric Research, 33(1), e1994.

    Photo de couverture : Pexels

The post Neurodivergence : l’anxiété et la dépression au-delà du modèle biologique first appeared on Mr Mondialisation.

Source : Lire l’article original

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *