L’angle mort des « safe places » : quand les espaces d’entraide deviennent des lieux de souffrance

Mr Mondialisation donne la parole à une lectrice qui souhaite partager son expérience au sein d’un espace d’entraide dédié à la réduction des risques liés aux drogues. Un témoignage sensible qui invite à interroger le fonctionnement de ces lieux souvent essentiels pour les personnes concernées, mais rarement questionnés. Alors que la question des espaces d’entraides, du soin politique et des violences et harcèlements sexistes et sexuelles (VHSS) ont déjà été abordées dans ce média, cette tribune complète à bien des égards ces sujets tous liés.

[Temps de lecture estimé : ~ 5min]

Les espaces de réduction des risques sont indispensables. Mais parce qu’ils accueillent des personnes particulièrement vulnérables, ils doivent aussi accepter d’être interrogés. À travers mon expérience sur la plateforme Psychoactif, je souhaite ouvrir un débat plus large sur les responsabilités éthiques des communautés d’entraide.

Des lieux où l’on espère enfin pouvoir parler

Lorsqu’on est dépendant·e à une substance, on apprend vite à se taire. On apprend à cacher, à minimiser, à mentir parfois. À éviter certains sujets avec sa famille, ses ami·es, ses médecins. Parce que la consommation de drogues reste l’un des sujets les plus stigmatisés de notre société. On peut parler de dépression, d’alcoolisme, de burn-out. Mais parler librement de consommation de drogues reste encore extrêmement tabou.

C’est pour cette raison que les espaces de réduction des risques occupent une place si particulière.

Au-delà d’être des lieux d’information, ils deviennent parfois des lieux de survie. Pour certaines personnes, ce sont les seuls endroits où il est possible de dire :

« Je consomme. Je vais mal. »

sans être immédiatement jugées. Quand j’ai découvert le site Psychoactif, j’ai cru avoir trouvé cet endroit.

L’OFDT constate une forte hausse de la consommation de drogues autre que l’alcool chez les 18-64 ans, ces 15 dernières années | crédit photo : Unsplash

Quand la critique change de cible

J’ai participé à plusieurs discussions. J’ai posé des questions. Peu à peu, j’ai perçu quelques tensions, et particulièrement dans une discussion sur les violences faites aux femmes. Les hommes, dont un modérateur, ont pris les rênes et l’échange s’est stoppé.

Mais c’est au moment où j’ai formulé des critiques sur certains aspects du fonctionnement de la plateforme que j’ai compris l’esprit et la culture du site.

Je n’avais pas le sentiment que mes remarques étaient réellement examinées. J’avais plutôt l’impression que l’attention se déplaçait progressivement vers ma manière de les exprimer, mon ancienneté sur le forum, ma sensibilité ou ma compréhension supposée des codes de la communauté. Comme si le problème ne pouvait pas être ce que je soulevais mais qu’il venait nécessairement de moi. On m’a même dit : 

« Lorsqu’on arrive chez son « gourou », on écoute sans critiquer. »

Avec le recul, ce mécanisme est probablement ce qui me paraît le plus inquiétant, parce qu’il est extrêmement fréquent dans les systèmes de pouvoir. Lorsqu’une critique devient inconfortable, le moyen le plus efficace de la neutraliser n’est pas forcément de la censurer, il suffit parfois de rendre son auteur·rice moins crédible que ce qu’iel dit. Je ne prétends pas qu’il y ait eu une volonté délibérée de me nuire, mais je sais ce que j’ai vécu.

L’effet « boys club » est un schéma très souvent observé dans des espaces d’organisation. Il maintient le statu quo et intimide, silencie ou violente les personnes qui dénoncent des VHSS | crédit photo : pexels

Le silence qui a tout changé

Avant que la situation n’explose publiquement, j’ai écrit à l’équipe. Non pas pour me plaindre, j’ai écrit parce que j’étais en détresse. J’ai expliqué que je ne me sentais plus en sécurité sur la plateforme et que j’avais besoin d’être rassurée. J’ai posé une question simple :

« Puis-je toujours compter sur vous ? »

Mon mail n’a jamais reçu de réponse. Je crois que c’est à cet instant précis que ma confiance s’est brisée, car ce silence a produit chez moi quelque chose de très particulier. Il m’a donné le sentiment que mes critiques suscitaient davantage de réactions que ma souffrance.

Une responsabilité particulière envers un public vulnérable

Je ne prétends pas que toutes les personnes présentes sur Psychoactif soient malveillantes. C’est justement ce qui rend cette situation si difficile à penser, car le problème n’est pas forcément la malveillance. Le problème peut aussi être une culture. Une culture qui finit par protéger le groupe avant de protéger les personnes et où les alertes deviennent vite encombrantes.

Je pense important de souligner que Psychoactif n’est pas un forum comme les autres. Les personnes qui arrivent là-bas sont souvent fragiles, isolées, en souffrance psychique. Lorsqu’une plateforme accueille ce genre de public, elle porte une responsabilité particulière.

Dans un tel contexte, la question n’est plus seulement celle de la modération. Elle devient une question éthique. Que produit réellement cet espace chez celles et ceux qu’il accueille ? Car plus un lieu accueille des personnes vulnérables, plus il devrait accepter d’interroger les effets qu’il produit sur elles.

Les personnes concernées n’ont pas seulement besoin d’information. Elles ont besoin de sécurité, d’écoute. Et lorsque celles qui alertent repartent avec davantage de doutes sur elles-mêmes qu’en arrivant, alors il devient nécessaire de se demander si quelque chose, quelque part, ne s’est pas perdu en chemin.

Ouvrir un débat nécessaire

Cela m’amène à ce constat : les communautés militantes, les espaces d’auto-support et les dispositifs d’entraides ne sont pas immunisés contre les mécanismes qu’ils dénoncent.

C’est précisément pour cette raison que les espaces de réduction des risques devraient accepter d’être regardés avec la même exigence critique que celle qu’ils appliquent aux institutions qu’ils contestent. Une communauté ne se juge pas uniquement à ses intentions. Elle se juge aussi à ce que ressentent les personnes qui repartent plus fragiles qu’en arrivant.

Il est primordial que les espaces militants et alternatifs rares refuges à ce jour face aux violences étatiques mettent en application leurs valeurs | crédit photo : unsplash

À travers mon expérience, j’ai découvert qu’un espace qui affirme lutter contre la stigmatisation peut parfois produire ses propres mécanismes d’exclusion. Il me semble urgent d’ouvrir un débat dont personne ne parle : les usager·es de drogues ont besoin d’espaces d’entraide.

Iels ont besoin de réduction des risques. Iels ont besoin de communautés. Mais iels ont également besoin que ces espaces acceptent de regarder leurs propres angles morts. Car lorsqu’un lieu présenté comme un refuge devient – pour certaines personnes – un lieu supplémentaire de doute, d’angoisse et d’isolement, il ne suffit plus d’invoquer les valeurs affichées. Il devient nécessaire de s’interroger sur la réalité vécue.

Laura Tournand | correction & mise en page par Mara Pron


Photo de couverture : Youssef Naddam – Unsplash

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