À Papantla, dans le Totonacapan de Veracruz, au Mexique, un collectif de jeunes totonaques se réunit chaque année depuis 2015 pour réaliser une semaine de campement et d’activités culturelles. Dans une région fortement affectée par la violence due à l’exploitation pétrolière, ces événements sont l’occasion de soutenir les liens communautaires et de faire vivre les savoirs culturels de la région.
À l’origine de cette initiative, un groupe de jeunes musiciens qui se réunit chaque semaine pour jouer ensemble, coordonné par l’activiste Omar Lázaro García. En 2015, les musiciens décident d’organiser un événement d’ampleur dans la région : une semaine de campement pour créer un espace d’échanges transgénérationnel et communautaire, avec des ateliers de musique, de théâtre, de poterie, de savoirs médicinaux… et des interventions de divers collectifs, comme celui des mères chercheuses, des défenseurs des droits humains, ou encore des anciens de la communauté.
En 2025, c’est le collectif de cinéma communautaire Xolo Films qui a été invité au campement annuel pour répondre au manque de formation artistique et audiovisuelle auquel font face les jeunes des zones rurales et indigènes. Organisé avec le Centre Interculturel pour la Soutenabilité de Papantla et financé par le Fond mexicain d’appui à la culture et à l’art (FONCA), l’atelier a réuni plus d’une vingtaine de jeunes activistes, provenant de la région ou des États voisins.

Faire avec les moyens du bord
Avec Xolo Films, on est loin des tapis rouges et des méga-tournages qui font la marque de fabrique de l’industrie cinématographique. Pour les membres de Xolo – 11 au total – le cinéma est surtout le moyen de faire communauté pour raconter son histoire. Partant de ce principe, les fondateurs ont créé Xolo en 2015, à la suite d’une formation basée sur l’éducation populaire, réalisée à Xalapa (capitale de l’État de Veracruz). Depuis, le collectif a tourné plusieurs court-métrages et réalisé plusieurs ateliers.
Pour le collectif, faire du cinéma horizontal, c’est permettre à chacun·e de raconter sa propre histoire avec les moyens du bord (et sans recourir à une technologie 2.0) comme le partage Joshua Espinosa Gutiérrez :
« Au final, le plus important, c’est l’histoire que tu veux raconter ».
C’est aussi forger le chemin d’une autre société. « Si on peut se réunir pour raconter une histoire et la filmer, alors peut être qu’on peut se réunir pour faire des choses plus grandes et plus complexes », explique le cofondateur et militant Emilio Braojos Fuertes.
Non loin d’une rangée de tentes, sous les quelques 30 degrés à l’ombre, les participant·es se sont essayé·es à la caméra, à l’équipement sonore, aux pratiques théâtrales et à la production. Et tout cela, avec une visée politique. Entre les repas fournis par l’hôte de la maison, plusieurs court-métrages communautaires ont été discutés par Ruben Dario Madrigal Ceballos, professeur et militant communiste, parce que le cinéma communautaire permet de « récupérer la valeur de ce qu’on a en propre », questionner la violence systémique vécue par les communautés et leurs multiples façons d’y résister.

« Documenter, c’est militer »
Raconter « l’Autre » histoire, c’est lutter contre l’homogénéisation des récits. Jésus Ramos Carballeda, un jeune étudiant des Hautes Montagnes proches d’Orizaba, en a fait l’expérience très tôt. Grand visionneur de films pendant l’enfance, il constate :
« j’apprenais du monde, mais je me rendais compte que beaucoup de films n’avaient rien à voir avec moi, ni avec mon lieu de vie [Et] quand tu n’as pas d’identité avec ton territoire, tu te sens perdu ».
Faire du cinéma communautaire permet de reprendre la main sur son récit, et éviter de « se faire raconter », comme l’explique Amairany Mora Vázquez, membre du Congrès National Indigène (CNI) Totonacapan : « Ces histoires doivent s’écrire depuis l’intérieur ».
Pour Rosa Laura Tezoco Tehuintle, jeune artiste des Montagnes de Zongolica, les histoires ne s’écrivent pas pour le regard extérieur, mais pour servir la communauté. C’est du moins ce qu’elle a appris en travaillant avec les enfants de son village :
« Quand on fait un travail communautaire ou rural, on ne va pas peindre pour l’étranger. Moi, ce que les jeunes me disaient c’était : « je veux pas que tu peignes ce que je connais déjà, je veux que tu m’écoutes, que tu écoutes l’histoire de mon enfance, je veux voir ce que me racontait ma maman ou mon grand-père » ».
Ce travail d’auto-documentation permet de remonter le fil de la mémoire. Une tâche cruciale quand on sait que cette mémoire est souvent muselée ou enfouie sous les décombres. Omar Lárazo García, conseiller du CNI Totonacapan, se souvient du massacre de janvier 1970, quand l’armée mexicaine a tué plus de 320 totonaques, à Monte de Chila: « Ils ont assassiné un village entier, et aujourd’hui il ne reste que les ruines. Ils ont voulu effacer cette mémoire. Alors, raconter notre histoire, c’est aussi demander que justice soit faite, ne pas se taire face à tout ça ».

Les récits ont un pouvoir invisible : celui de dessiner le réel. À ce propos, Dénétèm Touam Bona écrit : « C’est par une fabulation créatrice qu’une communauté, quelle qu’elle soit, recouvre la puissance d’agir ». Chikón, un jeune cinéaste qui a voyagé depuis les montagnes mazatèques de Oaxaca conclut : « Documenter c’est, d’une certaine manière, militer, et n’ayons pas peur de militer ! ».
Les histoires qui se rassemblent et se partagent sous la végétation luxuriante du Totonacapan, ne sont pas seulement des récits de lutte. Ce sont aussi des récits de vie quotidienne, tel que l’illustre Omar Lázaro García. :
« C’est important qu’on puisse se reconnaître. Un peu comme quand on se lève le matin, on se regarde dans le miroir, et on aime ce qu’on voit. C’est ça l’objectif : que les communautés se voient reflétées et qu’elles [se] disent : « Je me sens bien ». »
Se raconter c’est, finalement, faire émerger « ces autres mondes qui existent déjà et qui sont le point de départ pour construire quelque chose de mieux », selon Ruben Dario Madrigal Ceballos. C’est mettre à profit des histoires pour faire bouger les lignes.

Retarder la fin du monde
Ailton Krenak, activiste et écrivain botocudo du Brésil, écrivait : « Développons nos forces pour pouvoir toujours raconter une histoire de plus, un autre récit. Si nous y parvenons, alors nous retarderons la fin du monde ». Ces mots font écho à ceux de Leslie Marmon Silko, écrivaine autochtone de culture pueblo laguna : « Je vais vous dire une chose à propos des histoires… Ce ne sont pas seulement des divertissements. Ne vous y trompez pas. Elles sont tout ce que nous avons, voyez-vous, tout ce dont nous disposons pour lutter contre la maladie et la mort. Vous n’avez rien si vous n’avez pas d’histoires. » L’année dernière, les participant·es avaient tous cette aspiration: repeindre la réalité, détenir la fin du monde, recommencer.
Briany Lilith Lastiri Cruz, actrice et dramaturge originaire de Poza Rica a, par exemple, appris auprès du collectif Xolo à tourner un court-métrage sur la transidentité. Avec sa pièce Si réellement tu m’aimais, basée sur le théâtre de l’opprimé, Briany dénonçait les menaces qui pèsent sur les personnes trans et LGBTQIA+. En parallèle, elle a écrit une œuvre intitulée L’arbre de l’espérance, en référence au monument érigé à la mémoire des personnes disparues de Poza Rica.
Son travail a été récompensé pour « la meilleure direction » à Xalapa en 2024 : « J’ai profité de ces pièces pour mettre en place des espaces de dialogue à Poza Rica, pour dire : écoutez, il est en train de se passer ça, ça continue de se passer ! Parce que ces choses sont mises sous silence et c’est important de les rendre visibles ».

De son côté, Alejandro Jiménez Méndez est un danseur totonaque; il pratique la danse rituelle de la région connue sous le nom de « danse des voladores ». Avec la caméra, il cherche à documenter les activités quotidiennes de son village, comme la fête patronale, la culture du maïs, les rituels. La vidéo opère comme un moyen de préserver la mémoire communautaire auprès de ses habitants, mais aussi au-delà, en atteignant la diaspora.
Tout comme Alejandro, Rodolfo Bibiano Jiménez, s’est aussi fixé l’objectif de partager la mémoire vive, et les affectations de son territoire. Impliqué dans plusieurs organisations de lutte contre le fracking – une technique visant à extraire du gaz ou du pétrole en injectant sous haute pression une très grande quantité d’eau mêlée à des composés chimiques – Rodolfo souhaite dénoncer les dangers de l’exploitation pétrolière. Dans une région où les accidents pétroliers sont monnaies courantes, il veut cibler les jeunes générations en utilisant les réseaux sociaux parce que : « Tu as beau vivre dans la communauté, parfois, tu ne connais pas ton territoire ».
De son côté, Amairany Mora Vázquez, une jeune danseuse et actrice originaire de Amatlan de los Reyes, a commencé à se mobiliser à partir de ses 17 ans. Avec d’autres jeunes de sa ville, elle a organisé une série de festivals pour rassembler les habitant·es autour de problèmes communs. Aujourd’hui, membre du CNI Totonacapan et du collectif Por La Libre, Amairany veut s’appuyer sur ses connaissances en cinéma communautaire pour mettre en valeur l’usage de la langue náhuatl qui, peu à peu, se perd parmi les nouvelles générations de sa ville natale.

Autant de projets qui contribuent à retarder la fin du monde. Ils dessinent d’autres possibles face au rouleau compresseur du récit hégémonique. Entre les lignes, dans les silences ou dans les recoins de la pensée dominante, subsistent toujours d’autres histoires. Ce sont celles-là qui permettent de résister, et de résister par le rêve, cette forme de résistance dont parle le poète Marc Alexandre Oho Bambe.
Cet été 2026, le campement s’est de nouveau réuni; cette fois pour fêter les 30 ans du Congrès National Indigène, fondé en 1996, dans la suite du soulèvement zapatiste. L’année prochaine, il se réunira pour discuter des enjeux liés à l’eau et pour partager les pratiques et savoirs concernant sa préservation. Preuve si nécessaire, que le temps du rêve continue de couler dans les veines de ceux qui résistent.
– Claire Lapique
Photo de couverture : Le collectif de cinéma communautaire Xolo Films.
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