Des livreurs menacés de mort par l’extrême droite : la haine raciste en roue libre

Attirer des travailleurs précaires dans des endroits isolés pour les faire « disparaître » : voilà ce que proposent ouvertement des militants d’extrême droite sur les réseaux sociaux. Une enquête judiciaire a été ouverte, notamment pour provocation directe à un acte de terrorisme. L’immense gravité de ces appels au meurtre contraste avec l’écho quasi-inexistant qu’ils ont suscité dans les grands médias et au sommet de l’État. Lumière sur ce terrorisme raciste dirigé contre les personnes noires, arabes et musulmanes.

Quelques jours après l’attentat terroriste raciste de Trappes, une autre affaire d’une extrême gravité émerge dans l’actualité. Sur X, des individus tiennent des discussions au cours desquelles ils envisagent des guets-apens contre des livreurs noirs ou arabes, mais aussi des attaques contre des personnes musulmanes. À Lille, un chauffeur VTC a récemment signalé un possible guet-apens : neuf individus l’attendaient au lieu de rendez-vous, dans un endroit isolé.

Ces échanges remontent déjà au début du mois d’octobre, avant l’attentat de Trappes… Le 25 octobre, le député LFI Thomas Portes les dénonce publiquement et annonce saisir la procureure de Paris. Deux jours plus tard, le parquet confirme à l’AFP l’ouverture d’une enquête confiée à la brigade criminelle.

L’affaire peine à faire grand bruit… alors qu’appeler à assassiner des travailleurs en raison de leur origine, de leur couleur de peau et de leur religion devrait constituer un scandale national.

Des guets-apens racistes discutés ouvertement sur X 

Dans un salon-audio de X intitulé L’heure est à l’action face à la violence des islamo-collabos antifas, lancé début octobre, plusieurs participants échangent sur les moyens de s’en prendre à des personnes noires, arabes ou musulmanes. « Vous commandez des McDonald’s, des trucs comme ça, dans des zones perdues, vous les faites venir et vous les faites disparaître », propose l’un d’eux en riant. D’autres participants évoquent des méthodes telles que l’« empoisonnement », le « mitraillage » ou le « sulfatage ».

Certains déclarent qu’il faudrait « profiter des prières de rue » pour s’attaquer aux personnes rassemblées, ou encore qu’« il va falloir tuer beaucoup de monde ». L’objectif revendiqué par certains est de « reconquérir le territoire » et d’« annuler l’islamisation », particulièrement à Paris et en Seine-Saint-Denis.

Un des participants dit appartenir à la DGSI. Un autre affirme avoir été formé pendant un mois en Israël et vouloir revenir avec ses « soldats » pour « reconquérir le 93 » qui « va rebasculer soit Reconquête, soit Front National ». Il ajoute que ce sera ensuite le tour de Marseille, Lyon, Nantes, Strasbourg…

À Lille, neuf personnes attendaient un chauffeur VTC dans un lieu isolé

L’Humanité rapporte, dans un article du 1er novembre, un témoignage particulièrement inquiétant. Selon Brahim Ben Ali, secrétaire général du syndicat INV VTC, un chauffeur aurait été confronté, la semaine précédente, à une situation rappelant les guets-apens évoqués sur X : 

« À Lille, la semaine dernière, neuf personnes attendaient un chauffeur VTC commandé dans un endroit isolé. Il a lancé une alerte et les collègues sont arrivés rapidement, mettant les autres en fuite » 

Le chauffeur aurait ainsi échappé à une agression grâce à la mobilisation de ses collègues, démontrant toute l’importance des réseaux d’entraide mis en place par les chauffeurs et livreurs pour assurer leur sécurité. Selon L’Humanité, le syndicat INV VTC généralise un dispositif déjà présent notamment à Lille, Bordeaux et Montpellier.

Des groupes de discussion permettent aux travailleurs de partager rapidement leur géolocalisation et de solliciter leurs collègues lorsqu’ils se sentent menacés. Brahim Ben Ali devait être reçu le lundi 2 novembre au ministère du Travail pour évoquer leur sécurité, précise le journal.

Travailler avec la peur de se faire tuer 

Les violences racistes – qu’elles soient négrophobes, arabophobes ou islamophobes – sont déjà une réalité depuis de longues années pour de nombreux livreurs. Interrogé par RMC, Diallo raconte avoir été victime d’une agression raciste de la part d’une cliente, qui lui a lancé des œufs et de l’eau, tout en le traitant de « sale noir ». Après avoir écouté les enregistrements diffusés sur X, il confie :

« On travaille la nuit, jusqu’à tard et entendre ce genre de choses ce n’est pas rassurant. On se sent menacé, on se dit tout le temps qu’il y a quelqu’un qui t’attend quelque part. » 

La peur gagne aussi les familles. Un autre livreur explique que son épouse, après avoir découvert ces appels à la violence, l’appelle désormais chaque soir à 21 heures pour vérifier qu’il est toujours en sécurité. Si son mari ne répond pas, elle insiste jusqu’à obtenir de ses nouvelles. Elle lui a même demandé de ne pas sortir travailler.

Deux tiers des livreurs auraient déjà subi des violences au travail

Les menaces actuelles frappent une population professionnelle déjà particulièrement exposée aux violences et à la précarité. Selon le rapport SANTÉ-COURSE, publié en mars 2026 par une équipe de recherche de l’IRD et de l’Ined, en partenariat notamment avec Médecins du monde, 98,7 % des 1 004 livreurs interrogés à Paris et Bordeaux sont nés à l’étranger et 64,4 % sont sans titre de séjour.

L’étude révèle également que 60 % ont déjà subi des agressions verbales et 24 % des agressions physiques dans le cadre de leur travail. Parmi ceux ayant subi des agressions verbales, 81 % déclarent en avoir été victimes de la part de clients et 67 % de personnes travaillant dans des restaurants. Parmi les répondants, 14 % rapportent des violences ou agressions de la part de policiers.

À ces violences s’ajoutent les discriminations subies dans le cadre de leur travail, mais aussi des contrôles policiers fréquents : près des deux tiers des livreurs interrogés déclarent avoir été contrôlés par la police au moins une fois au cours des douze mois précédant l’enquête.

Entre exploitation économique et violences racistes, une insécurité quotidienne

Dès 2021, le documentaire Les Délivrés, réalisé par Thomas Grandrémy, mettait en lumière les mécanismes de l’ubérisation : rémunération à la tâche, dépendance aux algorithmes, désactivation possible des comptes et absence d’une grande partie des protections associées au salariat.

Mais la précarité de ces métiers ne frappe pas tout le monde de la même manière. Dans son rapport annuel 2023 sur le racisme, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) consacre une section à ce qu’elle appelle « l’organisation racisée du travail » dans les plateformes. Elle souligne la surreprésentation des personnes immigrées et de leurs descendants dans ces activités, leur protection sociale partielle et leur dépendance aux algorithmes.

« Des travailleurs sans papiers trouvent aussi par là un travail précaire et non protégé avec un système illégal de locations de comptes d’autoentrepreneur »

S’appuyant notamment sur les travaux de la sociologue Sophie Bernard, la Commission décrit un système dans lequel des personnes confrontées à des difficultés d’accès à l’emploi se retrouvent concentrées dans des métiers précaires, avec peu de perspectives d’évolution. Pour les travailleurs sans papiers, la situation peut être encore plus brutale.

Autrement dit, l’ubérisation ne produit pas seulement de la précarité, elle reproduit et renforce les inégalités raciales déjà présentes sur le marché du travail.

À cette exploitation économique s’ajoutent des violences racistes qui ne datent pas d’hier. En janvier 2025, Franceinfo recueillait les témoignages de plusieurs livreurs, victimes d’insultes, de menaces et d’humiliations racistes de la part de clients. Certains se retrouvaient même privés de travail après avoir été accusés d’agression par les personnes qui venaient de les insulter.

Le syndicat Union-indépendants dénonçait alors la multiplication de ces situations et les suspensions de comptes qui pouvaient en découler. Non contents de subir des violences racistes, ces travailleurs risquent donc également de perdre leurs revenus lorsqu’ils tentent de se défendre. 

Pour ces livreurs, la peur n’a donc pas commencé avec les appels au meurtre diffusés sur X. Exploités pour leur travail, discriminés pour leurs origines, couleurs de peau, religions, les voilà désormais désignés comme des cibles à abattre. Le tout dans une indifférence politico-médiatique assourdissante. Chez le bloc bourgeois et suprémaciste blanc, les poubelles incendiées méritent avantage d’indignation que des appels à assassiner des êtres humains.

– Elena Meilune


Photo de couverture : Uber Eats / Wikimedia

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