La France partie pour rester au Sahel, par Rémi Carayol (Le Monde diplomatique, mars 2023)


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Salavat Fidai. — « The Fallen » (Ceux qui sont tombés), 2018

Officiellement, l’opération « Barkhane », lancée en 2014, est terminée depuis le 9 novembre 2022. Pourtant, en ce mois de mars 2023, si la France n’a plus aucun soldat au Mali, elle en compte encore près de trois mille au Niger ou encore au Tchad — soit autant qu’il y a huit ans… Refusant d’admettre une défaite (1), Paris reste en guerre au Sahel contre un ennemi aux contours flous, commodément qualifié de « terroriste ». Une guerre à durée indéterminée, qui se poursuit dans un cadre légal imprécis (et jamais discuté par les parlementaires), avec des méthodes opaques que la France compte même étendre aux pays côtiers du golfe de Guinée.

Désormais, le cœur de ce que certains appellent, faute de nom officiel, « Barkhane 2 » se trouve à Niamey, capitale du Niger, d’où décollent ses drones et ses avions de chasse et où se concentre l’essentiel des troupes (1 200 soldats environ). Si une bonne partie du matériel roulant a, petit à petit, été rapatrié, la composante aérienne est maintenue pour surveiller mais aussi pour frapper. Le reste des effectifs est stationné dans les bases de l’armée française à Dakar (Sénégal), N’Djamena (Tchad) et Abidjan (Côte d’Ivoire). Des forces spéciales étaient en outre installées à Ouagadougou depuis 2010 jusqu’à ce que la junte au pouvoir au Burkina Faso en exige le départ le 23 janvier dernier.

Paris prévoit par ailleurs de créer des postes militaires de reconnaissance (PMR), dont la localisation évoluera en fonction de la menace et de la stratégie adoptée. D’ores et déjà, des soldats français ont été aperçus à Tanguieta et à Kandi dans le nord du Bénin, où plusieurs attaques ont été menées par des groupes djihadistes ces deux dernières années. Officiellement, ces hommes n’existent pas. Officieusement, il s’agit de « formateurs ».

L’exécutif et l’état-major assurent avoir appris de leurs erreurs. Il n’est plus question d’être en première ligne, au risque d’être comparé à une force d’occupation. Pas question non plus d’entreprendre quoi que ce soit sans l’aval des autorités du pays concerné, comme ce fut le cas pendant des années au Mali. Dans la nouvelle architecture, les Français se veulent « uniquement en soutien », comme nous le confie un conseiller ministériel. Paris propose désormais une coopération à la carte, du « sur-mesure » pays par pays, qui va de la formation au partage de renseignements, en passant par l’équipement et l’appui opérationnel, au sol et dans les airs. Le Niger a d’ores et déjà opté pour le forfait « tout compris », qui implique des combats au sol et des bombardements aériens. D’autres pays se montrent rétifs à l’idée de voir des troupes françaises opérer sur leur territoire.

Mais on est loin d’une remise en cause générale. « Les Français donnent l’impression de partir sans réellement partir, souligne un chercheur ouest-africain qui, du fait de ses fonctions dans une organisation régionale, a requis l’anonymat. Il y aura toujours des bases et la coopération militaire va se poursuivre. Où est la rupture ? » Selon une source élyséenne, il n’est d’ailleurs pas prévu de revoir les accords militaires renégociés à la fin des années 2000 et au début des années 2010 entre la France et huit de ses anciennes colonies (le Cameroun, le Togo, le Gabon, la Centrafrique, les Comores, Djibouti, la Côte d’Ivoire et le Sénégal). Alors que les précédents textes, signés lors de la décolonisation, contenaient des clauses secrètes permettant à l’armée française d’intervenir en cas de troubles intérieurs, les nouveaux écartent en principe cette hypothèse.

Des discussions avec les djihadistes

Le ravalement n’est que de façade avec « Barkhane 2 ». Les dirigeants français, persuadés d’être engagés dans une guerre globale, voire civilisationnelle, continuent de croire que la réponse à la crise traversée par les pays sahéliens — et que traverseront peut-être bientôt ceux du golfe de Guinée — est avant tout militaire. Nombre de responsables politiques sahéliens (élus locaux, députés et ministres) estiment pourtant qu’il est temps de trouver une solution politique à ces conflits et d’entamer des discussions avec certains groupes djihadistes. Avant que les militaires ne prennent le pouvoir à Bamako et à Ouagadougou, les autorités maliennes, burkinabés et nigériennes avaient entrepris dans le plus grand secret d’ouvrir des espaces de dialogue avec les insurgés. Plusieurs accords locaux ont ainsi été conclus dans le centre du Mali — sans grand succès. En 2018 et en 2020, le gouvernement d’Ibrahim Boubacar Keïta avait en outre missionné des intermédiaires afin de discuter avec les chefs du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), lié à Al-Qaida. Au Burkina Faso, le gouvernement avait négocié un cessez-le-feu officieux et temporaire avec les djihadistes au cours de la campagne présidentielle de 2020, afin que le scrutin puisse se dérouler correctement. De son côté, le président nigérien Mohamed Bazoum a annoncé en février 2022 avoir amorcé des discussions avec les djihadistes. Or les dirigeants français refusent toujours d’envisager ces groupes autrement que comme des « terroristes » — un qualificatif qui annihile de facto toute possibilité de dialogue.

Au-delà des enjeux stratégiques, le dispositif militaire envisagé est très similaire à celui qui avait été mis en place au lendemain des indépendances dans le but de préserver la mainmise de Paris sur ses anciennes colonies. Les chercheurs Thomas Borrel et Yanis Thomas rappellent qu’il s’agissait à l’époque « d’une part de conserver un maillage de bases militaires capables de servir de points d’appui à des forces pouvant intervenir rapidement en se “projetant” au cœur du continent, et d’autre part d’organiser l’encadrement étroit des armées nationales des jeunes États satellites (2) ». Alors qu’il avait été remis en cause dans les années 2000 en France — essentiellement pour des raisons budgétaires —, ce dispositif est redevenu à la mode. Outre Dakar, N’Djamena, Abidjan, Niamey, les forces françaises sont installées à Libreville et à Djibouti. Le département de Mayotte héberge également une base permanente qui permet des projections militaires en Afrique de l’Est et dans l’océan Indien.

Sur le continent, toutefois, les populations ne l’entendent plus de cette oreille. « Les temps ont changé, et on a l’impression que les dirigeants français ne l’ont pas compris, constate le chercheur ouest-africain cité plus haut. Les gens ne veulent plus voir des officiers français porter l’uniforme de leur armée dans le cadre de la coopération — une spécificité bien française. Et ils n’acceptent plus la présence sur leur territoire d’une base militaire étrangère. » Interrogé en novembre sur la présence des forces spéciales à Ouagadougou, le ministre des armées Sébastien Lecornu avait estimé que les bases françaises « devront garder certaines capacités, pour protéger nos ressortissants par exemple ». Une « hérésie » selon le chercheur, doublée d’« opacité ». Longtemps, la présence dans un camp situé à la périphérie de la capitale burkinabé de 250 à 300 éléments des forces spéciales (nommées « Sabre ») a été tenue secrète. En janvier 2013, ce sont ces soldats qui sont intervenus en urgence au Mali sur ordre du président François Hollande. Leur présence, qui ne pouvait plus être tue, a alors été justifiée par la lutte antiterroriste. Sauf qu’en octobre 2014 les mêmes militaires avaient permis au chef de l’État burkinabé Blaise Compaoré de fuir le pays et d’échapper à la justice, voire à la vindicte populaire. Gravé dans les mémoires, l’épisode alimente aujourd’hui les discours antifrançais.

Certains n’hésitent pas à qualifier les militaires tricolores de « complices des terroristes » et relayent les théories conspirationnistes selon lesquelles l’armée française aiderait les djihadistes dans le but d’accaparer les richesses du sous-sol sahélien. Coordinateur du Front de défense pour la patrie, un mouvement burkinabé fondé en 2020 qui a pour slogan « La France doit partir », M. Alassane Sawadogo appuie ces rumeurs en s’interrogeant : « Comment expliquer qu’avec les moyens dont ils disposent les Français ne soient pas capables de défaire les groupes armés ? » Une question qui, ironie de l’histoire, renvoie Paris à son approche « tout sécuritaire ». Le premier ministre burkinabé Apollinaire Kyelem de Tambela avait lui aussi émis des doutes quelques jours après sa prise de fonctions en novembre 2022 : « Nous pensons, peut-être à tort, que certains partenaires n’ont pas toujours été loyaux. Comment comprendre que le terrorisme gangrène notre pays depuis 2015, dans l’indifférence, si ce n’est avec la complicité de certains de nos prétendus partenaires ? »

Au Niger et au Mali aussi, cette thèse a le vent en poupe. Par deux fois, en août et en octobre 2022, la junte malienne a, aux Nations unies, accusé la France d’armer les djihadistes. Elle affirme, sans jamais les rendre publiques, en détenir les preuves. M. Ali Idrissa, figure du monde associatif au Niger très critique de la politique française, n’est pas surpris de la popularité d’une thèse à laquelle il n’a personnellement jamais cru. « Les gens ne peuvent pas comprendre que, après tant d’années de lutte antiterroriste menée par une des armées les plus puissantes du monde, les djihadistes continuent à gagner du terrain. Pour eux, c’est inconcevable. Ils en sont arrivés à la conclusion que la force “Barkhane” n’est pas ici pour les aider. »

Guerre de l’information

Il peut être plus confortable de critiquer la France, voire de l’accuser de double jeu, pour les dirigeants sahéliens que d’assumer une coopération étroite avec elle et de reconnaître l’incapacité de leurs armées à venir à bout des djihadistes. Pour les présidents nigérien Bazoum et ivoirien Alassane Ouattara, alliés privilégiés de Paris, la voie est étroite. « C’est une stratégie très risquée, non seulement par rapport à la rue, mais aussi vis-à-vis des états-majors, où un certain nombre d’officiers voudraient s’émanciper de la tutelle française et diversifier les partenariats », explique le chercheur déjà cité. « Le président Bazoum est dans une situation très délicate, admet un de ses conseillers. Il a pris le parti d’assumer son alliance avec la France, mais il sait que c’est très impopulaire. Dans les milieux militants et les milieux religieux, la colère gronde. »

En poursuivant ostensiblement cette guerre, la France risque paradoxalement de fragiliser ses alliés. « C’est une équation complexe, poursuit le conseiller de M. Bazoum. Ce que l’on gagne en matière de lutte antiterroriste, on risque de le perdre sur le plan de la stabilité intérieure en alimentant la fronde. » Au Bénin, où M. Macron s’est rendu en juillet dernier, le président Patrice Talon marche sur des œufs : d’un côté, il semble apprécier le soutien militaire français ; de l’autre, il sait que cela peut être mal perçu par une partie des Béninois. « Dans cette affaire, il faut rester le plus discret possible », souffle un de ses conseillers.

Au lieu de s’interroger sur ces nombreuses marques de défiance, les dirigeants français préfèrent ne voir dans le « sentiment antifrançais » qu’une conséquence de la propagande de Moscou, et se sont donc attelés à… être plus présents encore, du moins sur le plan médiatique. Le discours de M. Macron aux ambassadeurs, le 1er septembre 2022, illustre cet aveuglement. Selon lui, l’une des leçons à tirer de l’engagement armé au Sahel, c’est que « notre puissance militaire est clé », que c’est « une force de la France ». Visiblement désireux d’en découdre, le président exhortait ce jour-là les diplomates à s’investir totalement dans la « guerre informationnelle », aux côtés des militaires. Il faut, commandait-il, « assumer une stratégie d’influence et de rayonnement de la France ». Depuis quelques mois, le gouvernement travaille ainsi à la mise en place d’un dispositif de lutte informationnelle en Afrique, avec la création d’une unité spéciale (« task force ») au Quai d’Orsay et d’une cellule spécialisée au ministère des armées (3).

En octobre 2022, le chef d’état-major des armées, le général Thierry Burkhard, affirmait devant les sénateurs que, « après “Barkhane”, l’objectif est bien de renouveler notre mode de présence en Afrique ». Il expliquait qu’il s’agissait désormais de « reconquérir les cœurs et les esprits » des populations sahéliennes. Rien de bien nouveau en réalité : cette expression, qui était au centre de la stratégie de l’armée française durant la conquête coloniale à la fin du XIXe siècle et au début du XXe (4), a été l’un des leitmotivs de l’état-major de « Barkhane » ces dernières années. Avec le succès que l’on sait.



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