miroir de la fragilité de nos droits


Imaginez un monde où les femmes sont réduites à leurs capacités reproductives et où l’homosexualité est interdite. C’est le thème de la série La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) dont la dernière saison commence ce mois-ci. Basée sur le roman éponyme de Margaret Atwood, cette dystopie nous avertit des dangers du dogmatisme religieux. Pourquoi cette œuvre résonne-t-elle si fort aujourd’hui ?

Immédiatement après la réélection de Donald Trump, les ventes de romans dystopiques aux États-Unis ont explosé. Parmi eux, 1984 de Georges Orwell et The Handmaid’s tale de Margaret Atwood. Publié en 1985, ce dernier dépeint une théocratie totalitaire nommée Gilead, dans laquelle les femmes fertiles sont réduites à l’esclavage, privées de leurs noms et régulièrement violées pour produire des enfants pour les Commandants et leurs épouses. Ce classique de la littérature anglo-saxonne relate le parcours d’une femme et sa lutte pour survivre dans un monde où plus aucune lueur d’espoir ne semble pouvoir émerger.

La série basée sur ce roman, démarrée en 2017 et dont la sixième et dernière saison sera diffusée à partir du 8 avril, reste fidèle à l’atmosphère du livre et conserve ses thématiques fondamentales. Elle prend toutefois des libertés créatives en développant davantage la complexité des personnages, donnant un rôle central à la résistance au fil des saisons, créant également une suite à la fin de l’histoire imaginée par Margaret Atwood.

Si les États-Unis ne sont pas encore Gilead, les mesures prises sous l’administration Trump 2.0 poussent dans cette direction. La Servante écarlate n’est plus seulement une dystopie, mais une mise en garde face à des reculs concrets des droits humains – plus particulièrement ceux des femmes et des minorités – et des libertés, pas seulement aux États-Unis mais partout dans le monde où l’extrême droite gagne insidieusement en popularité.

The Handmaid’s Tale : une dystopie dans l’ère du temps

Dans l’univers de La Servante écarlate, la fertilité est en chute libre à cause de la pollution et des maladies. Face à cette crise, un groupe d’extrémistes religieux a pris le pouvoir par un coup d’État et instauré la République de Gilead, une société totalitaire où les femmes ont été dépossédées de leurs droits et réduites à des rôles strictement définis. Parmi elles, les rares encore fertiles, appelées Servantes, sont asservies à l’élite dirigeante pour procréer, réduites à l’état d’utérus sur pattes. Elles sont assignées aux familles de l’élite pour enfanter à leur place et subissent chaque mois le rituel de « la Cérémonie », un viol institutionnalisé présenté comme un acte religieux.

Dans ce régime fondé sur un puritanisme oppressif, la surveillance est omniprésente. Toute forme de rébellion est éradiquée, punie par la mort ou l’exil dans les Colonies, des terres toxiques où les dissidents sont condamnés à une lente agonie. L’homosexualité est criminalisée sous le terme de « trahison au genre », la presse libre a disparu, et la population est maintenue sous contrôle par une police secrète redoutable. À travers des rituels institutionnalisés et une propagande omniprésente, le régime transforme chaque individu en complice de sa propre oppression.

L’histoire suit Defred (Offred en anglais), une femme arrachée à son mari et à sa fille, qui tente de survivre dans cet enfer. Dépossédée de son véritable prénom (June Osborne dans la série), elle ne porte plus qu’un nom désignant son appartenance à son Commandant, Fred Waterford. Son seul but aux yeux de Gilead est de procréer. D’abord soumise, elle découvre progressivement les failles du régime et la résistance souterraine qui lutte contre lui. Son parcours oscille entre espoir et désespoir, entre survie et révolte, tandis qu’elle s’accroche aux rares gestes de bienveillance et aux bribes de son ancienne vie.

Si le roman de Margaret Atwood adoptait une narration intime et fragmentée pour témoigner de cette oppression, la série développée par Hulu en approfondit les rouages. Elle explore les mécanismes du pouvoir, les tensions internes à Gilead et la complexité des personnages. Serena Joy, l’épouse du Commandant, incarne la contradiction d’une femme qui a contribué à l’idéologie du régime avant d’en devenir prisonnière. Tante Lydia, gardienne impitoyable des Servantes, oscille entre fanatisme et une forme d’attachement toxique. La série transforme aussi June en figure de résistance, là où le roman laissait son avenir en suspens.

En élargissant le point de vue au-delà de son héroïne, La Servante écarlate illustre la montée progressive d’un régime autoritaire et la manière dont l’inacceptable s’installe étape par étape. Chaque flashback rappelle combien les libertés peuvent être supprimées par petites touches, un avertissement glaçant à une époque où de nombreux droits sont remis en question.

Comme lors de sa première investiture, depuis le retour de Trump au pouvoir, les ventes du roman de Margaret Atwood ont explosé. La série a également rencontré un écho retentissant, devenant une référence majeure pour les mouvements féministes. L’impact de la série a été d’autant plus fort qu’elle est sortie peu après la première élection de Donald Trump en 2017, résonnant avec les politiques anti-féministes et anti-LGBTQ+ qui prenaient alors de l’ampleur. Plus qu’une simple dystopie, La Servante écarlate est un miroir tendu aux dérives de notre monde, un cri d’alarme face aux oppressions qui menacent toujours de ressurgir.

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Photographie : Victoria Pickering / Flickr

Intensification des attaques contre les droits reproductifs sous l’administration Trump

Si le président étasunien a globalement enchaîné de manière fulgurante les mesures antidémocratiques ces derniers mois – à ce sujet, nous vous invitons à (re)lire notre article 9 atrocités du début de mandat de Trump, régulièrement mis à jour en bas de page avec la suite de ses actions –, l’un des parallèles les plus frappants entre Gilead et l’administration Trump réside dans l’attaque systématique contre les droits reproductifs.

Dès son arrivée au pouvoir en 2017, Donald Trump a signé un décret rétablissant la Global Gag Rule, une politique empêchant le financement d’ONG internationales soutenant l’accès à l’avortement, y compris pour l’information et les conseils sur cette procédure. Une mesure avec des conséquences dévastatrices, réduisant l’accès à des soins vitaux pour des millions de femmes dans les pays en développement. Révoquée par Joe Biden en 2021, elle a été réinstaurée dès le retour de Trump au pouvoir en 2024, témoignant de son acharnement idéologique contre le droit à l’IVG.

D’autre part, la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême par Trump, a aussi conduit à la remise en cause du droit à l’avortement aux États-Unis, notamment avec l’annulation historique de l’arrêt Roe vs Wade en 2022, mettant fin à la protection constitutionnelle du droit à l’IVG qui existait depuis 1973. Cette décision a eu des conséquences immédiates et dramatiques : de nombreux États républicains ont adopté des interdictions strictes, certaines sans exception pour le viol ou l’inceste. La criminalisation de l’IVG a conduit à des drames humains, comme celui d’Amber Thurman, une jeune femme de 28 ans décédée après avoir été privée de soins médicaux à la suite d’une interruption de grossesse incomplète. À l’heure actuelle, l’interdiction ou les restrictions pour l’accès à l’avortement concernent une vingtaine d’États.

Le Texas a notamment adopté en 2021 la loi SB8, interdisant l’avortement après 6 semaines et mettant en place un mécanisme de délation civile, permettant à tout citoyen de poursuivre en justice ceux qui faciliteraient un avortement. Cette incitation à la surveillance et à la dénonciation rappelle les mécanismes de contrôle et de répression présents dans La Servante écarlate. Aujourd’hui, des propositions émergent pour aller encore plus loin, avec des appels à une interdiction fédérale de l’avortement et des discussions sur la criminalisation des femmes et des médecins qui y participeraient.

Mais qu’on se le dise : les restrictions à l’IVG n’empêchent pas les femmes d’avorter. Elles ne font que forcer des milliers d’entre elles à se tourner vers des méthodes clandestines, augmentant les risques de complications et de décès.

Dans La Servante écarlate, le contrôle des corps des femmes est au cœur du régime de Gilead. Aux États-Unis, la multiplication des lois restreignant l’accès à l’avortement rapproche certains territoires d’un système où la maternité devient une obligation imposée par l’État, réduisant les femmes à leur capacité reproductive et les privant du droit fondamental de disposer de leur propre corps.

« Je vais protéger les femmes… Qu’elles le veuillent ou non »

Cette déclaration de Trump, loin d’être anodine, reflète une idéologie profondément misogyne et liberticide. L’histoire nous enseigne que lorsqu’un pouvoir affirme vouloir « protéger » une population contre son gré, il ne s’agit que d’une excuse pour légitimer la suppression de ses droits.

Dans La Servante écarlate, les femmes sont privées de toute liberté sous couvert de leur bien-être : on leur impose un rôle d’épouses et de mères soumises, en prétendant les « mettre à l’abri » du chaos du monde d’avant. Toute forme de violence qu’elles subissent est alors minimisée ou justifiée par cette rhétorique paternaliste. De la même façon, Trump ne parle pas du libre arbitre des femmes, mais de les protéger « qu’elles le veuillent ou non », insinuant qu’elles ne sont pas capables de savoir ce qui est bon pour elles – une idée profondément patriarcale.

Cette vision sert de justification aux politiques qui restreignent les droits des femmes (annulation de Roe v. Wade, menaces sur la contraception, criminalisation de l’IVG etc). Dans Gilead comme dans certains États américains, l’interdiction de l’avortement place le corps des femmes sous tutelle de l’État.

Trump reprend ainsi une idée classique du patriarcat : les hommes (et l’État) savent mieux que les femmes ce qui est bon pour elles. Dans La Servante écarlate, ce principe est poussé à l’extrême : mariages forcés, viols institutionnalisés, rééducation par la violence. Lorsqu’un dirigeant adopte une rhétorique où les femmes ne sont plus sujettes de leur propre destin, mais des objets à « protéger », il ouvre la voie à une société où leur consentement n’a plus d’importance. Mais venant de la part d’un homme reconnu coupable d’agression sexuelle, est-ce vraiment si étonnant ?

L’histoire de Gilead montre comment un glissement autoritaire peut se produire : on commence par restreindre quelques libertés, puis on impose une nouvelle normalité, jusqu’à ce que les femmes n’aient plus aucun droit. Aujourd’hui, face aux reculs en matière de droits reproductifs, cette dystopie n’a jamais semblé aussi proche de la réalité.

Valeurs traditionalistes et influences des mouvements religieux extrémistes

Donald Trump a récemment annoncé la création d’un « bureau de la foi », confié à Paula White, une prédicatrice évangélique connue pour ses positions radicales. Ce geste, loin d’être anecdotique, s’inscrit dans une stratégie plus large visant à renforcer l’influence de la droite chrétienne conservatrice sur les institutions américaines. Derrière la rhétorique du retour aux « valeurs familiales traditionnelles » se cache une volonté de réorienter les lois en fonction d’une lecture rigoriste de la Bible, au détriment des droits des femmes et des minorités.

L’exemple d’Amy Coney Barrett illustre parfaitement cette dynamique. Nommée à la Cour suprême sous Trump, elle incarne le pouvoir grandissant des réseaux religieux ultraconservateurs dans les sphères juridiques et politiques. Son influence, ainsi que celle des autres juges nommés par Trump, a permis d’accélérer l’érosion de droits fondamentaux, notamment l’accès à l’avortement, à la contraception et à l’éducation sexuelle. Plusieurs États américains ont ainsi réduit ou supprimé ces programmes, limitant l’autonomie des femmes et enfermant les jeunes générations dans une vision archaïque des rôles de genre.

Ce basculement rappelle sinistrement l’univers de La Servante écarlate, où le régime de Gilead instrumentalise la religion pour justifier l’oppression des femmes. Dans la série, les Écritures sont détournées pour asseoir un système où la subordination féminine devient une norme imposée par la loi. De la même manière, l’administration Trump et ses alliés politiques exploitent la ferveur religieuse pour légitimer des politiques régressives. Les discours prônant la nécessité de « restaurer l’ordre moral » et de lutter contre les droits LGBTQ+ résonnent avec la doctrine de Gilead, où toute déviance à l’ordre établi est violemment réprimée.

Le succès du mouvement des trad wives s’inscrit dans cette même vague réactionnaire. Derrière son apparente nostalgie d’un passé idéalisé, ce courant encourage une vision où la femme doit retrouver son « rôle naturel » d’épouse soumise et de mère dévouée. Cette fascination pour la domesticité et l’effacement des ambitions féminines rappelle étrangement la trajectoire de Serena Joy, théoricienne du régime de Gilead, qui finit elle-même prisonnière du système qu’elle a contribué à instaurer. Comme dans la série, ce retour aux « valeurs traditionnelles » n’est pas un choix anodin : il s’inscrit dans une stratégie plus large visant à redéfinir le rôle des femmes en fonction des attentes d’un pouvoir conservateur et religieux.

À travers ces parallèles troublants, La Servante écarlate n’apparaît plus comme une dystopie lointaine, mais comme un aperçu glaçant de ce que pourrait être notre avenir collectif si nous ne résistons pas contre les idées nauséabondes d’extrême droite.

L’alliance entre politique et fondamentalisme religieux aux États-Unis ne cesse de se renforcer, dessinant une société où le recul des droits des femmes et des minorités est justifié par une idéologie prétendument divine. Ce qui semblait relever de la fiction devient peu à peu une réalité inquiétante, où les libertés ne sont jamais acquises et peuvent être balayées sous couvert de « valeurs traditionnelles ».

Censure et réécriture de l’histoire : les rouages du fascisme

Aux États-Unis, la montée du conservatisme radical se traduit aussi par une offensive contre la culture et l’éducation. De nombreux États ont interdit des livres abordant le féminisme, le racisme ou les droits LGBTQ+, sous prétexte qu’ils seraient « trop radicaux » ou inappropriés pour la jeunesse. Parmi eux, La Servante écarlate elle-même figure sur la liste des œuvres bannies. Ce rejet est révélateur : une fiction qui met en garde contre le totalitarisme et l’oppression des femmes devient une menace pour ceux qui cherchent à façonner une société réactionnaire. En 2022, Margaret Atwood a fait publier une édition imbrûlable de son roman, vendue aux enchères au profit d’une organisation de lutte contre la censure et de soutien aux auteurs et artistes en danger dans le monde.

Parallèlement, des mesures de contrôle de l’éducation visent à réécrire l’histoire américaine, minimisant l’impact de l’esclavage, de la ségrégation et des luttes féministes pour imposer un récit glorifié du passé. Ce processus rappelle celui de Gilead, où l’accès au savoir est restreint et l’histoire falsifiée pour légitimer un régime oppressif. Dans La Servante écarlate, les femmes sont privées de lecture et d’éducation, tandis que les élites du régime réinterprètent la Bible pour justifier la servitude. De la même manière, en manipulant les programmes scolaires et en censurant les œuvres subversives, certains États américains œuvrent à l’implantation d’une idéologie où toute remise en question de l’ordre établi est étouffée dès l’enfance.

Démantèlement des institutions et surveillance des citoyens

Depuis la fin de son premier mandat, Donald Trump n’a cessé de contester les résultats des élections et d’ébranler les institutions. Après avoir tenté d’inverser les résultats de 2020 en exerçant des pressions sur des responsables électoraux, il continue de nourrir la défiance envers le processus démocratique. Son décret sur l’examen des listes électorales, présenté comme une mesure contre la fraude, pourrait facilement être détourné pour cibler et exclure des opposants politiques.

Cette obsession du contrôle et de la répression fait écho aux mécanismes par lesquels Gilead s’est imposé dans La Servante écarlate. Dans la série, le régime s’installe à la suite d’un coup d’État, abolissant d’un seul geste le système en place sous couvert de « restauration de l’ordre ». La surveillance généralisée, la répression des dissidents et la destruction de toute opposition garantissent ensuite la stabilité du système.

Alors certes, nous ne sommes pas dans une démocratie au sens strict, car ce système est largement régulé par le pouvoir du capital, influençant les décisions politiques bien plus que la volonté populaire. Mais cela n’a rien à voir avec le fascisme qui s’installe lorsque toutes les libertés sont écrasées, que les contre-pouvoirs sont anéantis et que les citoyens perdent jusqu’à leur droit de contestation. Aux États-Unis, si certains procédés démocratiques sont encore en place, l’érosion progressive des droits civiques et l’augmentation des dispositifs de surveillance tracent une trajectoire dangereusement familière.

Une justice sous contrôle : vers l’imposition d’un ordre autoritaire

L’un des leviers les plus puissants de Trump pour remodeler le pays selon ses principes a été le système judiciaire. En plaçant des juges ultraconservateurs à des postes-clés, notamment à la Cour suprême, il a durablement modifié l’équilibre du pouvoir. C’est pourquoi de nombreuses mesures rétrogrades ont pu être mises en place même durant la présidence de Joe Biden.

Cette mainmise sur l’appareil judiciaire s’apparente à celle exercée par Gilead, où les lois ne sont plus un rempart contre l’arbitraire mais un outil d’oppression. Dans La Servante écarlate, les tribunaux n’existent plus en tant qu’institutions indépendantes ; les sentences sont dictées par l’idéologie du régime et appliquées sans possibilité de recours. La transformation progressive du système judiciaire américain sous l’influence de la droite chrétienne radicale suit une logique similaire : une justice partiale, orientée vers la préservation d’un ordre autoritaire et la répression de ceux qui s’y opposent.

Quand l’oppresseur devient martyr

Dans un flashback clé de la série, avant l’instauration de Gilead, Serena Joy se fait tirer dessus après avoir prononcé un discours public dans lequel elle présente son livre A woman’s place (La place de la femme). À l’époque, le régime n’était pas encore en place, mais ses discours influents appelaient déjà à la soumission des femmes. Cette tentative d’assassinat la transforme en martyre. Son image change brusquement : celle qui était perçue comme une manipulatrice devient une victime, presque sanctifiée par ses partisans, et son rôle dans la création de Gilead commence à se dessiner notamment à travers cette victimisation.

Ce basculement n’est pas sans rappeler la tentative de meurtre sur Donald Trump le 13 juillet 2024. Malgré ses discours populistes et liberticides, malgré les politiques répressives et discriminatoires qu’il a mises en place, cet événement a renforcé son statut auprès de ses électeurs et a probablement convaincu des hésitants à se ranger de son côté. Il est devenu l’incarnation du combat contre un ennemi invisible, un martyr dont l’agression a été instrumentalisée pour légitimer encore plus de mesures autoritaires.

Bien entendu, la violence ne peut en aucun cas être justifiée. Tenter d’éliminer un être humain, quel qu’il soit, est une impasse morale. Pourtant, cet acte n’a pas surgi dans le vide : il est le fruit d’un climat de désespoir alimenté par l’oppression et l’exclusion. Dans la série comme dans la réalité, les discours de haine et les politiques répressives poussent certains individus au bord du gouffre, jusqu’à commettre l’irréparable. Serena et Trump, bien que porteurs d’idéologies toxiques, ont su capitaliser sur la violence qu’ils avaient eux-mêmes contribué à engendrer. Et dans les deux cas, cette violence n’a fait que renforcer leur pouvoir et justifier de nouvelles dérives autoritaires.

Sommes-nous vraiment à l’abri en Europe ?

En France aussi, la montée de l’extrême droite s’accompagne d’une remise en question des droits des femmes et des minorités. Les discours traditionnalistes portés par ces mouvances radicales cherchent continuellement à discréditer les luttes pour l’égalité. Si le RN opte parfois pour un ton rassurant, les faits sont tout autres. Le parti s’est opposé à la réduction des écarts de salaires hommes/femmes en 2020, mais aussi au renforcement du droit à l’avortement en 2021.

Par ailleurs, des figures d’extrême droite comme Marion Maréchal entretiennent des liens étroits avec des mouvements anti-IVG. Aussi, l’exemple de Viktor Orbán en Hongrie, allié du RN, montre comment ces positions peuvent se traduire en politiques restrictives. Ainsi en France, derrière une apparente modération, les attaques contre le droit à l’avortement se dessinent en filigrane.

Dans La Servante écarlate, les droits des femmes sont systématiquement écrasés sous prétexte de restaurer un ordre moral et familial. Cette logique trouve un écho dans les discours d’extrême droite qui, sous couvert de protection de la famille et des traditions, s’attaquent aux avancées féministes. La vision réactionnaire qu’ils promeuvent vise à ramener les femmes à un rôle figé, subordonné, où leur liberté de choix est peu à peu grignotée au nom d’une idéologie patriarcale.

Mais cette régression ne s’arrête pas aux droits des femmes. La répression des libertés s’étend au contrôle de la société dans son ensemble. En France, la gestion des mouvements sociaux s’est incroyablement durcie ces dernières années, avec une répression violente des manifestations féministes, écologistes mais aussi contre la réforme des retraites. Une extrême droite au pouvoir ne ferait qu’accentuer cette tendance autoritaire, restreignant encore davantage le droit de manifester et criminalisant la contestation.

Parallèlement, le contrôle de l’information s’intensifie, avec des figures d’extrême droite dénonçant les médias indépendants et imposant une ligne éditoriale orientée, à l’image de CNews, souvent comparée à Fox News pour sa proximité idéologique avec la droite dure. Cette mainmise sur l’information, contrôlée par une poignée de milliardaires conservateurs, combinée à la censure de certaines œuvres jugées subversives, rappelle le fonctionnement de Gilead, où le régime impose un récit unique et étouffe toute voix dissidente.

La peur joue un rôle central dans cette stratégie autoritaire. Comme Gilead a su exploiter l’effondrement écologique et la baisse de la fertilité pour justifier son régime totalitaire, l’extrême droite instrumentalise des menaces exagérées pour renforcer son emprise. L’immigration est désignée comme responsable de tous les maux, détournant ainsi l’attention des véritables crises sociales, écologiques et économiques. Le féminisme et les mouvements LGBTQ+ sont caricaturés en forces oppressives, avec une rhétorique complotiste affirmant que les hommes seraient devenus les nouvelles victimes d’un « lobby féministe » ou d’une idéologie « woke », un terme fourre-tout qui ne veut finalement pas dire grand chose.

Cette dynamique ne se limite pas à la France. Ailleurs en Europe et dans le monde, des figures d’extrême droite appliquent déjà ces stratégies avec succès. En Italie, Giorgia Meloni, bien que plus prudente dans son discours, soutient des restrictions sur l’avortement et promeut une vision ultra-conservatrice de la famille. En Hongrie, Viktor Orbán a progressivement restreint les droits des femmes et des personnes LGBTQ+ (il a récemment adopté une loi pour interdite la Marche des fiertés notamment) consolidé un régime de plus en plus autoritaire. Comme Gilead s’appuie sur des alliances avec d’autres puissances oppressives, la montée de l’extrême droite en France s’inscrit dans un réseau international qui renforce un bloc conservateur et liberticide.

Si la France est loin d’être Gilead, les dynamiques actuelles rappellent avec insistance les mécanismes ayant permis à ce récit dystopique de naître. Attaques contre les droits des femmes, contrôle de l’information, désignation de boucs émissaires et alliances avec d’autres régimes autoritaires : autant de signes inquiétants qui montrent que la vigilance est plus que jamais nécessaire pour éviter que la fiction ne devienne réalité. Les droits des femmes et des minorités sont récents et fragiles. Il est impératif de les protéger à l’heure où ils sont attaqués de toutes parts.

Complexité des personnages et banalité du mal : les monstres n’existent pas

Dans La Servante écarlate, le mal n’a pas le visage caricatural du tyran démesuré ou du bourreau sadique. La série excelle dans la nuance de ses personnages, évitant toute vision manichéenne pour montrer comment des individus ordinaires peuvent devenir complices d’un régime oppressif. Serena Joy en est l’exemple le plus frappant : intellectuelle et influente, elle a activement contribué à la mise en place de Gilead, convaincue qu’un retour aux valeurs traditionnelles était nécessaire. Pourtant, une fois le système instauré, elle en devient prisonnière à son tour, privée du droit de lire, d’écrire et de s’exprimer librement, soumise aux règles qu’elle a contribué à créer. On se rend compte finalement que ses actions étaient principalement motivées par son désir d’avoir un enfant, si fort qu’elle était prête à tout anéantir autour d’elle pour y parvenir.

Fred Waterford, commandant charismatique et raffiné, se pense bienveillant envers June, mais son attitude oscille entre fausse compassion et abus de pouvoir. Il illustre à merveille cette banalité du mal théorisée par Hannah Arendt : il n’est pas un monstre sanguinaire, seulement un homme qui s’adapte aux nouvelles normes et qui profite de son statut sans trop se questionner sur l’horreur qu’il perpétue. Même Tante Lydia, gardienne zélée du système, se révèle bien plus complexe qu’une simple tortionnaire. Derrière sa ferveur religieuse et sa cruauté se cache une femme persuadée d’agir pour le bien des servantes, convaincue que sa brutalité leur évite un sort encore pire. Les servantes, premières victimes de ce système, en viennent elles-mêmes à commettre des actes d’une incroyable férocité dans une dynamique de résistance, poussées au bord du gouffre par l’injustice de leur sort et l’extrême violence qu’elles subissent.

Cette complexité rend la série terriblement réaliste. Elle nous rappelle que les régimes totalitaires ne sont pas portés uniquement par des monstres, mais bien par des individus ordinaires qui, par opportunisme, conviction ou soumission, contribuent à la perpétuation des pires des horreurs. C’est cette réalité glaçante qui rend La Servante écarlate si troublante : elle ne nous confronte pas seulement à un cauchemar dystopique, mais à une vérité historique et contemporaine sur la facilité avec laquelle l’injustice peut s’installer, lorsque trop de gens choisissent de détourner le regard.

– Elena Meilune


Image d’en-tête : The Handmaid’s Tale on the High Line @Garret Ziegler / Flickr

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