Un choix partisan des sources
En sus des « témoins » plus ou moins anonymes, Laurence Defranoux fonde son récit antichinois sur des sources journalistiques, françaises et anglo-saxonnes (Libération, Le Monde, The New York Times …), sur des « défenseurs des droits humains » et sur des « recherches » d’experts dont elle cherche à cacher les affiliations, le financement, le parti-pris politico-idéologique ou le fanatisme religieux.
À première vue, ses allégations paraissent donc abondamment sourcées. Cependant, on aurait tort de chercher, dans sa bibliographie, une seule œuvre ou prise de position qui s’écarte de la pensée unique occidentale. Aucune trace, parmi les sources de Defranoux, de voix dissidentes comme celles du professeur Kenneth J. Hammond (1) ou de Jeffrey D. Sachs et de William Schabas (« Les accusations de génocide dans le Xinjiang sont injustifiées » (2), aucune trace non plus de ce que Thomas Heberer et Helwig Schmidt-Glintzer, des sinologues allemands réputés, ont pu constater lors d’un récent voyage d’études au Xinjiang (3). Pour la journaliste de Libé, l’analyse présentée par la juriste australienne Jaq James (4), qui a descendu en flammes le « rapport » de l’Australian Strategic Policy Institute (ASPI) sur le prétendu travail forcé ouïghour, n’a jamais existé. Le sarcasme cinglant par lequel Stuart Gilmour, professeur à l’Université Internationale St. Luke de Tokyo, a réagi en réponse aux absurdités propagées par son collègue Adrian Zenz ? (5) : ni vu, ni connu, tout comme le rapport sur le Xinjiang qu’ont présenté les trois centres de recherche italiens Eurispes, Istituto diplomatico internazionale et CeSEM (Centro Studi « Eurasia-Mediterraneo »). (6)
Plus révélatrices encore sont les omissions de l’autrice quand elle se met à présenter les « chercheurs » et les organisations qui lui servent à crédibiliser son récit antichinois.
Adrian Zenz, fanatique religieux, anticommuniste et antisémite
Ainsi, Defranoux se sent obligée de défendre l’incontournable Adrian Zenz qu’elle présente comme « un chercheur allemand sinophone » (7) qui est devenu l’innocente victime d’une campagne de dénigrement orchestrée par Pékin : « Parce que ce chrétien évangélique (…) a dit à un journal américain que sa foi lui donne la force de continuer ses recherches, on le présente comme un illuminé qui se croit « guidé par Dieu » dans « une croisade personnelle contre la Chine ». Cette campagne est relayée par des sites Web et des internautes occidentaux antiaméricains et procommunistes qui le qualifient en sus d’ »homophobe » et de « misogyne ». » (8)
Le problème, c’est que Zenz s’est lui-même présenté ainsi. Madame Defranoux doit savoir qu’il s’est disqualifié en tant que scientifique en écrivant un livre « évangélique » sur le « retour du Christ-Roi » et le « Jugement dernier » qui traite de « La Bataille finale et (de) l’Entrée dans le Royaume millénaire » de Dieu, toutes deux imminentes. Dans cette fantasmagorie apocalyptique, il répond à la question pressante de savoir comment nous pourrons « Régner avec le Christ : Ce que cela signifie et comment nous pouvons nous y préparer. » (9) Madame Defranoux a en outre oublié de mentionner que Zenz a été qualifié d’antisémite par le journaliste étasunien « antiaméricain » Dan Cohen pour avoir affirmé « qu’à la fin des temps, « le processus de raffinage de Dieu éliminera tous les Juifs mécréants qui refusent de venir au Christ ». » Sur quoi, Dan Cohen, outré en tant que juif, demande : « Qui sait ce qu’il pense qu’il arrivera aux musulmans ouïghours ! » (10)
Au siège de Radio Free Asia, « l’agent de la CIA » Adrian Zenz pose fièrement à côté de Bahram Sintash (à droite), un « producteur de contenu numérique » auprès de l’outil de propagande antichinois fondé en 1951 par la CIA.
Mais ce n’est pas tout. Zenz « est maître de recherche à la Victims of Communism Memorial Foundation » (11), un « groupe de réflexion anticommuniste créé par le gouvernement des EU et basé à Washington. » (12) Le groupe compte parmi ses fondateurs un certain Zbignew Brzezinski. Son président Lee Edwards, décédé en 2024, avait été membre du « Comité pour une Chine libre » de Tchang Kaï-chek et fondateur de la section étasunienne de la « Ligue anticommuniste mondiale », une organisation internationale d’extrême droite qui comprenait des personnages « illustres » comme Otto Skorzeny (Waffen-SS et Organisation des anciens membres SS), Ante Pavelić (Ustasha de Croatie) et plusieurs chefs des escadrons latino-américains de la mort. Le conseiller de cette Victims of Communism Memorial Foundation fut John K. Singlaub, un membre fondateur de la CIA (13) décédé en 2022. Celui-ci, après avoir dirigé les opérations de la CIA pendant la guerre civile chinoise, avait fondé la Western Goals Foundation, une organisation décrite par un ancien membre comme un « ramassis de nazis, de fascistes, d’antisémites, d’ignobles racistes et d’égoïstes corrompus ». (14)
D’ailleurs, c’est de ce milieu qu’est issu celui qu’on pourrait appeler le père du séparatisme ouïghour moderne, Isa Yusuf Alptekin (1901- 1995). En 1949, cet ancien haut responsable du Guomindang a fui en Turquie où il a collaboré étroitement avec les « Loups gris », un mouvement terroriste panturque d’extrême droite lié à la pègre. (15) De cela, Defranoux, qui ne se prive pourtant pas de remonter jusqu’au deuxième millénaire avant notre ère en racontant l’histoire du Xinjiang et des Ouïghours, ne souffle mot.
« Journalistes », « chercheurs » et « activistes » au service de l’empire
Defranoux, pour étayer ses propos, n’a aucun problème de citer « les services de renseignement américains », la Voice of America ou les « enquêtes » (16) de Radio Free Asia qu’elle présente comme « un site d’information ouïghour » (17). En réalité, ce site « financé par le gouvernement fédéral américain » (18) est la sœur siamoise de Radio Free Europe/Radio Liberty. RFA fut créé en 1951 par la Central Intelligence Agency par l’intermédiaire du Comité pour une Asie libre, avec pour objectif de « diffuser de la propagande anticommuniste ». (19)
Quant à Radio Free Europe, elle fut créée en Allemagne au début de la Guerre froide « grâce aux efforts du Comité national pour une Europe libre (NCFE), une organisation de façade anticommuniste de la CIA ». Elle disposait d’une « base à la périphérie de Munich, employant plusieurs anciens agents nazis qui avaient été impliqués dans l’Ostministerium (Ministère des territoires occupés de l’Est) sous la direction de Gerhard von Mende pendant la Seconde Guerre mondiale » (20), et elle joue un rôle clé dans notre contexte puisqu’en 1971, elle y accueillit Erkin Alptekin, le fils d’Isa Yusuf, qui allait aider la CIA à mettre en place un « réseau de contacts avec les éléments séparatistes ouïghours » dès les années 1970 et 1980. (21)
En avril 2004, lors de la fondation du Congrès mondial ouïghour (World Uyghur Congress) à Munich, ce même Erkin Alptekin en devint le premier président.
Le NED, créé « par le gouvernement des EU pour assumer certaines fonctions auparavant dévolues à la CIA » (22) admet de financer « des groupes ouïghours » depuis plus de vingt ans. À remarquer que ce « tweet » parle de « droits humains » et de « dignité humaine » tout en reprenant le drapeau bleu au croissant de lune utilisé par les partisans d’un ethno-État séparatiste appelé « Turkestan oriental ».
Defranoux poursuit la même stratégie de désinformation concernant l’Australian Strategic Policy Institute(ASPI) qu’elle cite volontiers (23) sans informer le lecteur sur ses liens financiers et géopolitiques. Pour elle, tout ce qu’il faut savoir au sujet de ce « groupe de réflexion » est qu’il est composé de « chercheurs australiens » (24). En revanche, même Wikipédia nous révèle que l’Institut australien de stratégie politique (ASPI) est « notamment financé par le National Endowment for Democracy (NED) » et qu’en outre, il est « financé en partie par le ministère australien de la Défense et le Département d’État des États-Unis ». (25)
De surcroît, ASPI compte parmi ses sponsors l’OTAN, les grands noms de l’industrie de l’armement étasunien, les gouvernements japonais et taïwanais, etc. Ce qui, à n’en pas douter, fait de lui un think-tank foncièrement « indépendant » et « non-partisan ».
Autre exemple, tout aussi parlant : Defranoux nous présente Rushan Abbas comme une « interprète américaine qui vient de fonder l’ONG Campaign for Uyghurs » (26) et comme une simple « militante » (27) pour la bonne cause.
Voici en revanche ce qu’un ancien employeur de Madame Abbas a retenu de son CV. Rushan Abbas « a une grande expérience de travail avec les agences gouvernementales américaines, notamment la Sécurité intérieure, le Département de la Défense, le Département d’État, le Département de la Justice et diverses agences de renseignement américaines. » Elle a également travaillé « en tant que journaliste à Radio Free Asia », « comme linguiste et traductrice pour plusieurs agences fédérales, notamment pour le Département d’État américain à Guantanamo Bay, à Cuba, ainsi que pour le président George W. Bush et l’ancienne Première dame Laura Bush. »
« Mme Abbas est titulaire d’une licence en sciences de l’université du Xinjiang en Chine et a suivi un programme d’études supérieures en commerce international à l’université d’État de Californie à Fresno.
En dehors de son travail, Mme Abbas milite activement pour les droits de l’Homme et travaille en étroite collaboration avec des membres du Sénat américain, des commissions parlementaires, du Congressional Human Rights Caucus, du Département d’État et de plusieurs autres départements et agences du gouvernement américain. » (28)
Cerise sur le gateau, Rushan Abbas « a été élue Présidente du Comité exécutif du Congrès mondial ouïghour le 26 octobre 2024. (29)
(à suivre)
Notes :
1) Kenneth Hammond, “Myths & Facts about genocide : What’s happening in Xinjiang, China”, YouTube, 6/12/2021, https://www.youtube.com/watch?v=2z7sEI-ZtRA
3) https://www.nzz.ch/meinung/xinjiang-china-kampf-gegen-terrorismus-und-separatismus-ld.1753509
4) Jaq James, “The Australian Strategic Policy Institute’s Uyghurs for Sale Report : Scholarly Analysis or Strategic Disinformation ?” Co-West-Pro Consultancy Working Paper, 1/2022, https://www.cowestpro.co/cowestpro_1-2022_-_sept.pdf (98 pages)
5) https://x.com/drStuartGilmour/status/1395971372162060293 et https://threadreaderapp.com/thread/1406446546946691082.html
6) “Xinjiang, Understanding Complexity, Building Peace”, https://idi-international.org/en/7647-2/
7) Laurence Defranoux, Les Ouïghours, Histoire d’un peuple sacrifié, Éditions Tallendier, 2025, p. 278
8) id., pp. 295-296
9) Notre traduction des titres des chapitres 13 et 14 du livre d’Adrian Zenz Worthy To Escape.
10) Dan Cohen, « Is China Committing Genocide ? Behind the US Government’s Propaganda Campaign », Mintpress News, 12 mars 2021, https://www.mintpressnews.com/china-uighur-genocide-behind-us-government-propaganda/276085
11) https://www.telegraph.co.uk/news/2021/05/03/meet-man-china-taking-desperate-measures-silence/
12) https://en.wikipedia.org/wiki/Adrian_Zenz
13) https://fr.wikipedia.org/wiki/John_K._Singlaub
14) https://sciencecorruption.com/ATN187/00907.html
15) Ajit Singh, “Inside the World Uyghur Congress : The US-backed right-wing regime change network seeking the ’fall of China’”, The Grayzone, 05/03/2020, http://thegrayzone.com/2020/03/05/world-uyghur-congress-us-far-right-regime-change-network-fall-china/
16) Defranoux, Les Ouïghours, op. cit., pp. 217, 266, 267, 271, par exemple.
17) Defranoux, id., p. 139.
18) https://en.wikipedia.org/wiki/Radio_Free_Asia
19) https://en.wikipedia.org/wiki/Radio_Free_Asia_(Committee_for_a_Free_Asia)
20) https://en.wikipedia.org/wiki/Radio_Free_Europe/Radio_Liberty
21) Bahukutumbi Raman,“US & Terrorism in Xinjiang.” South Asia Analysis Group (Paper no. 499), 2002.
22) https://fr.wikipedia.org/wiki/Institut_australien_de_strat%C3%A9gie_politique
23) Defranoux, op. cit., p. 282, par exemple.
24) Defranoux, id., p. 279.
25) https://fr.wikipedia.org/wiki/Institut_australien_de_strat%C3%A9gie_politique
26) Defranoux, p. 278.
27) Defranoux, p. 310
28) https://web.archive.org/web/20181207031224/https://www.isi-consultants.com/rushan-abbas/