De la piraterie aux prisons françaises, l’itinéraire d’Abdi le nomade somalien


Hédé-Bazouges (Ille-et-Vilaine), reportage

Une chope de Goudale à la main, un luron un brin ivre vacille sur son tabouret et apostrophe : « Oh ! V’là le pirate. » L’interpellé pousse la porte de la guinguette de Hédé-Bazouges (Ille-et-Vilaine), quelques paires d’yeux braqués sur lui. Il s’appelle Abdi. Entouré de deux amis, Nelly et Patrick, le Somalien s’assoit et retire le bonnet vissé sur son crâne rasé : « Un jour, une casquette m’a sauvé la vie. Alors depuis, je ne sors jamais sans couvre-chef. » Les joues lovées dans le creux de ses mains, le trentenaire plonge dans ce récit vieux de seize ans.

Le 4 avril 2009, dans l’océan Indien, un voilier sous pavillon français, le Tanit, naviguait vers Zanzibar. Un canot à moteur l’a accosté, avec à son bord des pirates somaliens assoiffés et dénutris. Parmi eux, Abdi. « L’abordage a été laborieux », témoigne-t-il aujourd’hui. Les otages du bateau avaient peur. Les assaillants aussi. « À la tombée de la nuit, on a partagé une casserole de raviolis et bu un jus d’orange. C’était incroyable. Je n’en avais jamais goûté. »

Cinq jours plus tard, 50 commandos de la marine étaient parachutés d’un avion sur des frégates françaises, à proximité immédiate de la prise d’otages. Devant l’échec des négociations pour libérer les captifs, Nicolas Sarkozy, alors président de la République, décidait de lancer l’assaut. « Ça tirait de partout, poursuit-il. Des dizaines et des dizaines de balles. » Florent Lemaçon, capitaine du Tanit, est décédé dans la fusillade. Deux pirates avec lui. Une balle ayant ricoché sur sa fameuse casquette, Abdi a échappé à la mort. Touché à la cheville, il a été interpellé et embarqué dans un hélicoptère, avant de prendre connaissance.

Un miraculé. Tel est sûrement le mot le plus juste pour le décrire. Avant cette fusillade, Abdi avait déjà bravé une enfance chahutée par la famine et la guerre civile. Une fois délivré des griffes de la mafia, il a dû affronter le système carcéral et le labyrinthe administratif français. Le Somalien est aujourd’hui sous le coup d’une obligation de quitter le territoire (OQTF). Son itinéraire illustre celui de milliers d’autres. Des destins chamboulés par le changement climatique et le pillage des ressources par des multinationales, plongeant des individus dans un engrenage inarrêtable.


L’itinéraire d’Abdi en Somalie.
© Louise Allain / Reporterre

État islamique

Abdi balaye du regard la carte de son pays posée sur la table, et pose son index sur Dhuudo. Une petite bourgade perdue dans le Pount, territoire autonome du nord-est somalien. « Je suis né quelque part aux alentours, au cœur de la brousse. » Lui et les siens habitaient un aqual, sorte de yourte baladée ici et là à dos de chameaux. Une vie de bergers nomades, que le petit homme a embrassée dès l’âge de 5 ans.

Seul, dès l’aube, il guidait les brebis en quête de pâturages. Avec dans sa besace, 1 litre d’eau seulement. « Certains jours, un proche m’apportait un casse-croûte à la mi-journée. » Un sourire éclot délicatement sur son visage : « C’était comme ça. »

Un jour, un homme est entré dans le hameau aux dômes charpentés de branchettes, et a abattu son père. Abdi devait avoir 8 ans : « Chez nous, ça s’appelle l’Aano. » Une sorte de vendetta, où la vengeance d’une offense est transmise à tous les proches de la victime… et s’abat sur n’importe quel homme partageant le même sang que l’accusé. « Mon père, lui, n’avait rien de fait mal… Ça aussi, c’était comme ça. »


Abdi : «  Nous n’avions plus d’eau, ni de nourriture. On a tous cru que c’était la fin.  »
© Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

En 1991, la chute du président somalien a déclenché une guerre civile. Devant l’échec des opérations menées par les Nations unies, la communauté internationale a abandonné le pays à son sort. En trois ans seulement, plus de 100 000 personnes ont perdu la vie. Non pas au combat, mais à cause de la famine. Une plaie ouverte que la Somalie peine encore à cicatriser : en 2023, d’après l’Organisation des Nations unies (ONU), plus de 8 millions d’habitants souffraient d’une insécurité alimentaire aiguë. « Et ce n’est pas fini, ajoute Abdi. Désormais, il y a la menace de l’État islamique et des Shebab, une milice de djihadistes salafistes. »

Langoustes et tsunami

À 10 ans, direction la ville. Hébergé par son oncle, Abdi veillait tantôt sur sa grand-mère, suivait tantôt des cours à l’école coranique : « Un jour, le professeur m’a tapé. Alors, je suis parti. » Son doigt sillonne de nouveau la carte du pays d’Afrique orientale, et s’immobilise sur la côte. L’étape suivante de son itinéraire d’enfant. L’océan Indien grouillant de langoustes, le marmot s’est improvisé pêcheur. D’abord en déposant de simples casiers sur le récif, puis à bord d’une petite embarcation achetée avec son frère. La promesse de meilleures récoltes ?

Le 26 décembre 2004, un séisme de magnitude 9,3 secouait l’océan non loin de Sumatra, une île indonésienne. Onze heures plus tard, à 5 000 km de là, un raz de marée atteignait la Somalie. Quelque 300 âmes ont été emportées par le flot. Parmi eux, des dizaines de pêcheurs. Sain et sauf, Abdi a perdu sa barque dans ce chaos. Ricochet du cataclysme : d’innombrables conteneurs et barils de déchets nucléaires et toxiques illégaux ont été éparpillés par le tsunami. Abandonnées là par des multinationales — en violation des traités internationaux —, ces cargaisons ont contaminé les communautés locales.

Et le préjudice porté par les Européens et les Asiatiques ne s’arrête pas là. En l’absence de contrôle, ceux-ci se ruent depuis des années sur la Corne de l’Afrique. « Leurs chalutiers s’approchaient à quelques centaines de mètres à peine du rivage, se remémore Abdi. Il y en avait à perte de vue… Partout, partout ! » Les langoustes ont commencé à disparaître. Et un matin, son filet a disparu, détruit par un de ces navires étrangers.

« Ici commence l’histoire du pirate »

Il interrompt une seconde son récit, et ajoute : « Ici commence l’histoire du pirate. » À 21 ans, Abdi a atterri à Bandarbeyla, sans un sou en poche. Ali, le chef de la ville, l’a accueilli à bras ouverts, nourri et logé. Jusqu’au jour où, avec une soixantaine d’individus miséreux, il a été convoqué dans un grand hangar. Onze d’entre eux ont été choisis, dont lui. « Jama, le sous-chef, m’a mis une Kalachnikov dans les mains. Et on a grimpé dans deux zodiacs. »

Dans leurs cales, du khat (feuilles d’arbuste à mastiquer) et des jerrycans d’essence. Assez pour atteindre les eaux internationales. Pas pour rentrer au bercail. Ficelée par la mafia, cette stratégie obligeait les apprentis pirates à s’emparer d’un autre bateau. Au quinzième jour de navigation, la jauge de gasoil a annoncé une panne imminente : « Nous n’avions plus d’eau, ni de nourriture. On a tous cru que c’était la fin. » Jusqu’à ce qu’un vaisseau iranien a déchiré l’horizon. De retour au port, Abdi a refusé de participer à toute autre expédition. Il a cherché à fuir, mais Jama, le contremaître, l’en a empêché : « J’avais une dette. Il m’aurait tué. »


Abdi vit tantôt à Hédé-Bazouges, tantôt «  ailleurs  ».
© Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Sa seconde sortie a été celle vers le Tanit : la prise d’otages, l’assaut des commandos de la marine français, la mort de Florent Lemaçon, et le trou noir d’Abdi. Il s’est réveillé à l’hôpital Pontchaillou de Rennes, entouré de blouses blanches. Là a commencé sa troisième vie. « J’ai cru que j’étais au paradis », rit-il aujourd’hui. Il a jeté un coup d’œil par la fenêtre, et a aperçu un train. « Je n’en avais jamais vu. »

De ce séjour alité, le Somalien conserve des fragments de souvenirs. L’assourdissante chaîne de télévision tournant sans interruption. La légendaire demi-finale de Ligue des champions entre Chelsea et Barcelone. Et puis, le premier mot qu’il a enregistré : « Voilà ». « Des jours durant, j’ai cru que les infirmières disaient “wallah”. » Une interjection arabe, consistant à prendre Dieu à témoin chez les musulmans.

Deux mois s’étaient écoulés. Un jour, au crépuscule, les forces de l’État l’ont débarqué, menotté et cagoulé. Abdi a été transféré à la maison d’arrêt Jacques-Cartier. Une prison rennaise aux murs de schiste pourpre, aujourd’hui fermée. Un Djiboutien lui apprit les codes carcéraux, et l’enfant de Dhuudo devint référent des cuisines.

Neuf ans de prison

En octobre 2013, avec deux autres pirates, il a été jugé à la Cour d’assises de Rennes. Tous encouraient la perpétuité. À la barre, Chloé Lemaçon, la veuve du capitaine, s’est illustrée dans une diatribe contre la politique de Nicolas Sarkozy. Des expertises ont prouvé que le tir ayant tué son compagnon était d’origine militaire. En vain.

Le verdict tomba : neuf ans ferme. L’ancienne otage a échangé quelques mots avec Abdi avant qu’il ne soit incarcéré. Sur un morceau de papier, le détenu lui a griffonné les coordonnées de sa mère, Myriam, sans nouvelle de son fils depuis quatre ans. « Elle me manque », dit-il dans un instant d’absence. Toujours nomade au pays, elle vit près d’Iskushuban. « Dans six mois, elle déplacera le troupeau par là, poursuit Abdi en désignant une autre contrée sur la carte. Elle suit la pluie… quand il y en a. »

Le changement climatique signe à petit feu l’extinction des sociétés pastorales et claniques de Somalie. Les terres fertiles disparaissent. Le bétail est décimé sous le poids des sécheresses ou emporté par de dévastatrices inondations. Dans le Pount, territoire autonome où a grandi Abdi, il n’a pas plu depuis six ans, alertait en 2023 l’Unicef. « J’aimerais qu’un jour, ma mère puisse vivre en paix, ici en France. » Voilà plus de quinze ans qu’elle et lui ne se sont pas serrés dans les bras. S’il prenait un avion pour en finir avec cette séparation, ce serait un aller sans retour.

Menace à l’ordre public

Aujourd’hui, Abdi est sous le coup d’une obligation de quitter le territoire. Une décision préfectorale incompréhensible eu égard aux dix années écoulées. En juillet 2015, le Somalien a été libéré pour bonne conduite. Une étudiante de la fac de Rennes, ayant suivi l’affaire, l’avait emmené déguster des moules à la crème : « Et depuis, il ne veut plus partir de Bretagne », s’amuse Patrick, son ami au bonnet frappé d’un triskell, assis à ses côtés.


Patrick et Nelly en compagnie d’Abdi.
© Quentin Bonadé-Vernault / Agence 43mm / Reporterre

Dès le lendemain, l’ex-détenu a entamé les démarches administratives à la préfecture. Ces demandes de titre de séjour étant rejetées, impossible de dénicher un travail. Son avocate l’a alors invité à toquer à la porte d’Emmaüs, dans le village de Hédé-Bazouges. Il y est entré le 4 décembre 2015. « Abdi ? Il n’est pas taillé pour les réunions barbantes, sourit Samuel, un compagnon de la communauté. C’est une boule d’énergie. Il court à droite à gauche, toujours prêt à filer un coup de main. »

Maire du village

Au bout de neuf ans de bataille avec la bureaucratie, un droit de travail a été accordé à Abdi en février 2024. Amoureux de gastronomie, le Somalien a enfilé une toque et décroché un CDI dans une brasserie : « Un rêve éveillé. » Celui-ci s’est toutefois brusquement effondré cinq mois plus tard, en juillet.

Huit jours avant le renouvellement de son récépissé, un courrier recommandé lui a appris son placement sous obligation de quitter le territoire, au motif qu’il constituerait une menace à l’ordre public. « J’ai payé pour mes conneries. Six ans de prison, insiste-t-il. Ça n’a pas de sens de me décrire comme un mec dangereux dix ans plus tard… » Plus blessant encore, la mention de sa mauvaise intégration en France : « Cela, au prétexte qu’il n’a ni femme ni enfant », déplore Nelly, une bénévole d’Emmaüs.

Le 30 janvier, la cour d’appel de Nantes a écarté la mention de « menace à l’ordre public ». Une autre procédure devra bientôt statuer sur le maintien ou non de l’obligation de quitter le territoire. En attendant, Abdi fait profil bas. Il a perdu son boulot, et vit tantôt à Hédé-Bazouges, tantôt « ailleurs ». « Peut-être que l’État a peur que tu deviennes maire du village aux prochaines municipales », s’esclaffe Patrick. « Oh non, pas de concurrence à Mme la maire, rétorque le Somalien, d’un éclat de rire empli de tendresse. Je l’aime bien. »

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