par Alexandre Lemoine
Ces derniers temps, de nouvelles nuances sont apparues dans l’approche de l’Union européenne sur le dossier ukrainien. Des fuites ont émergé dans les médias selon lesquelles les dirigeants de certains États européens (l’Espagne et l’Italie ont été mentionnées à cet égard) ont proposé, suivant l’exemple des États-Unis, de nommer un représentant spécial qui s’occuperait du règlement du conflit.
À en croire les auteurs des publications et leurs sources, cette idée a suscité l’indignation de la commissaire européenne aux affaires étrangères, Kaja Kallas. L’ancienne chef du gouvernement estonien aurait déclaré qu’il n’y avait aucun sens à créer un nouveau poste et à doubler ainsi ses fonctions. Selon elle, il lui appartenait de transmettre la position du bloc en matière de politique étrangère de l’UE, et donc du dossier ukrainien.
Mais les passions ne se sont pas apaisées. Et voilà que le président finlandais Alexander Stubb, juste après son voyage aux États-Unis et sa rencontre avec Donald Trump, s’est également prononcé en faveur de la création d’un poste de représentant spécial. On peut comprendre l’inquiétude des politiciens européens. Dans le contexte de la crise ukrainienne, les représentants de l’UE ne sont perçus comme des interlocuteurs sérieux et des partenaires potentiels ni par les Russes ni par les Américains.
Moscou laisse entendre que la position des Européens coïncide presque entièrement avec l’approche de Kiev, qu’elle est presque aussi radicale et intransigeante. Il n’y a donc pas grand intérêt à entretenir un dialogue à part avec eux.
Ces reproches semblent en grande partie fondés. L’époque où les dirigeants européens assumaient des fonctions de pacification et tentaient d’établir un dialogue avec Vladimir Poutine est révolue depuis longtemps : d’abord le président français Emmanuel Macron, puis les chanceliers d’Allemagne et d’Autriche. Désormais, le dirigeant de la Cinquième République est devenu l’un des principaux «faucons» européens, partisan de l’approche la plus intransigeante envers Moscou. Et apparemment, Berlin adoptera la même position lorsqu’un nouveau cabinet dirigé par Friedrich Merz y sera formé.
Mais pourtant, en grande partie sous l’influence des efforts de paix de l’administration américaine, des voix alternatives commencent à se faire entendre en Europe. Non seulement de Hongrie et de Slovaquie, dont la position particulière est déjà habituelle, mais aussi d’États influents comme l’Italie et l’Espagne. C’est notamment le cas de Rome : la Première ministre Giorgia Meloni s’est distanciée ces dernières semaines de ses collègues européens sur de nombreuses questions liées au conflit russo-ukrainien. Le président finlandais Stubb, en revanche, est considéré comme un partisan de la ligne dure. C’est pourquoi sa proposition de créer un poste de représentant spécial, allant à l’encontre de la position de Kaja Kallas, a surpris.
Il semble que même en Finlande, malgré tout son antagonisme actuel avec la Russie, on commence à prendre conscience de la situation contre-nature qui s’est développée à Bruxelles. Il est inacceptable que le règlement ukrainien (qui implique, que vous le vouliez ou non, un dialogue avec Moscou) soit confié à une personne adoptant une position aussi radicale, ostensiblement biaisée et émotionnellement chargée que Kaja Kallas. Les 27 États européens, qui ont des expériences historiques différentes dans leurs relations avec la Russie, ne peuvent pas la regarder uniquement à travers des yeux estoniens, devenant otages des ressentiments, phobies et complexes estoniens. Peu importe à quel point ces phobies sont fondées. En diplomatie, il ne devrait pas y avoir de phobies.
D’ailleurs, c’est l’ancien président finlandais Martti Ahtisaari qui a été pendant de nombreuses années représentant spécial (non pas de l’UE, mais de l’ONU) pour la résolution des conflits en Asie, en Afrique et dans les Balkans, et a laissé un bon souvenir.
Si l’Europe veut jouer un rôle sérieux dans les efforts de paix concernant l’Ukraine, elle doit trouver pour le poste de représentant spécial une personnalité de cette envergure. Un politique expérimenté, peut-être un ancien président, premier ministre ou ministre des Affaires étrangères. Et de préférence, qu’il ne soit originaire ni des pays baltes ni de Pologne. Ces États ont une expérience douloureuse dans leurs relations avec Moscou, ce qui fait qu’il est difficile d’attendre de leurs représentants une approche équilibrée, dépourvue d’émotions et de préjugés.
source : Observateur Continental