Dossier : Le piège du grand réarmement
Plan de financement ReArm Europe, Livre blanc sur la défense, achat centralisé de matériel militaire, pression de la Commission sur les gouvernements : le projet européen jusqu’ici axé sur la paix se réinvente en marché unique de la guerre. Mais, avec leurs intérêts stratégiques divergents et leur allégeance déçue à Washington, les États membres gagnent-ils au change ?
Serhii Hrekh. – « Dawning After Eclipse » (L’aube après l’éclipse), 2023
© Serhii Hrekh – ferosone.artfond.me
Le mardi 11 mars 2025, les pourparlers bilatéraux entre Russie, États-Unis et Ukraine reprennent en Arabie saoudite : à cinq mille kilomètres de Bruxelles. Pour la première fois depuis le printemps 2022 s’ouvrent la perspective d’un cessez-le-feu et, peut-être, celle de la paix. Écartés des discussions, déboussolés par la conduite de leur turbulent papa américain, obnubilés par leur grand réarmement, les dirigeants du Vieux Continent assistent en spectateurs aux discussions qu’ils ont refusé d’engager. Pourtant, ce jour-là, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen parade en séance plénière du Parlement européen : « C’est le moment de l’Europe. »
Depuis le rejet par la France et les Pays-Bas du traité de Constitution européenne au printemps 2005, les institutions de Bruxelles ont rodé un scénario toujours identique. D’abord, une crise internationale qui démontre la malfaçon de l’Union fournit à ses dirigeants l’occasion de claironner qu’au contraire, l’Europe unie dans l’épreuve agit et triomphe. Ensuite, une série de décisions hasardeuses, souvent prises dans l’urgence sous la pression des médias, conduit à un échec retentissant payé d’un nouvel effilochage des systèmes de protection sociale. Enfin, l’exaspération populaire et la montée de l’extrême droite qui en découlent incitent les élites libérales apeurées à soustraire de nouveaux domaines à la délibération démocratique nationale pour les transférer à la bureaucratie bruxelloise. Après la crise financière de 2008, celle des dettes souveraines en 2012, le Brexit en 2016, la pandémie de Covid en 2020, la guerre en Ukraine suit pas à pas cette stratégie du choc.
L’invasion russe du 24 février 2022 a offert à la Commission le prétexte rêvé pour revivifier une intégration engourdie depuis le Brexit. Et pour s’arroger des prérogatives de politique étrangère et de sécurité, une matière que le droit européen subordonne expressément aux décisions du Conseil européen, c’est-à-dire aux chefs d’État et de gouvernement. D’emblée, la (…)
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