«La plupart des mondes vivent sous une occupation ontologique », affirme l’anthropologue colombien Arturo Escobar (1). À l’Occident, fait d’un seul monde, « notion aussi impérialiste et coloniale que séduisante », il oppose le « plurivers », un ensemble de mondes imbriqués les uns dans les autres, même si les rapports de forces entre eux sont inégaux.
« Nous croyons souvent que le savoir des hommes, des Blancs, des Euro-Américains et des Euro-Latino-Américains est supérieur à celui des autres groupes sociaux. » Mais, après une phase d’arrogance liée à sa foi « dans la modernité, le progrès et la globalisation », la forme hégémonique de l’« euro-modernité capitaliste » — rationaliste, libérale, sécularisée, hétéro-patriarcale et raciste — est entrée en crise. « N’est-il pas plus sensé de travailler à revitaliser et à recréer les traditions que de s’obstiner à implanter la modernité sur toute la planète ? » En se mobilisant contre les assauts du « développementisme » et de l’« extractivisme », les peuples en mouvement et les communautés ethno-territoriales constitueraient l’avant-garde de la réflexion sur une nécessaire transition.
Ethnologique, l’approche d’Escobar s’inspire également du courant de pensée décolonial, fondé au début des années 2000 par le Péruvien Aníbal Quijano, les Argentins Enrique Dussell et Walter Mignolo. Tous prétendent réfléchir « depuis le côté obscur de l’histoire » et incarner le point de vue des « subalternes ». Le philosophe français Jean-Christophe Goddard soumet ainsi « la politique écocidaire et les philosophies racistes de l’Europe aux analyses des activistes, écrivains et théoriciens du Sud global » (2). Partant de l’idée qu’il ne s’est rien produit de nouveau depuis les premiers actes de l’ordre colonial atlantique, il considère que « le génocide se poursuit ».
Survolant Suriname et Gabon, Guyane française et Nouvelle-Guinée, l’ouvrage est érudit. Et le propos rude. « Les Blancs sont d’abord une minorité d’hommes et de femmes retranchés en marge de l’humanité (…). » L’évangélisation en prend sans surprise pour son grade. La philosophie — de Platon à René Descartes, d’Emmanuel Kant à Friedrich Nietzsche, sans oublier Baruch Spinoza — « apparaît non seulement comme une allégorie de la supériorité du vainqueur, mais aussi en tant que facteur concret de domination et d’humiliation ». Rien n’a changé. « C’est toujours pour contrer la menace du “repli communautaire” qu’on envoie les colonisés à l’école, dans ces zones de colonisation intérieure que sont les banlieues françaises. » Comme le disait l’écrivain congolais Sony Labou Tansi, « la craie (du tableau noir) est raciste ».
À mesure qu’il se développait ont fleuri — venues le plus souvent de la droite et de l’extrême droite — des critiques caricaturales du courant décolonial. Celles que portent dans leur ouvrage six intellectuels s’inscrivant dans la tradition marxiste latino-américaine s’en démarquent très clairement. Elles sont riches et stimulantes (3).
Sans aucunement prendre leurs distances vis-à-vis du nécessaire combat contre le racisme, le colonialisme et l’impérialisme, ils mettent en garde : l’attention accordée par les décoloniaux « aux identités, aux spécificités culturelles et aux “cosmovisions” les conduit à essentialiser et à idéaliser les cultures indigènes et les peuples “non blancs”, dans ce qui en vient à ressembler à une simple inversion de l’ethnocentrisme d’origine européenne ». Réfutant l’idée que tout espace de débat critique doit se réduire à une opposition entre « le bourreau et la victime », ils affirment : « Nous croyons à la valeur universelle de la réflexion, au multilatéralisme de la connaissance, au dialogue sans frontières et au métissage des traditions intellectuelles. » Avant d’en appeler à la pensée de Frantz Fanon : « Le Blanc est enfermé dans sa blancheur. Le Noir dans sa noirceur. (…) Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi “malade” que celui qui les exècre.