Au Portugal, l’eau du brouillard fait pousser les chênes


Vouzela et Carregal do Sal, Viseu Dão-Lafões (Portugal), reportage

Tout est à recommencer ! Pour André Mota et Paula Pereira, deux ingénieurs de la communauté de communes de Viseu Dão-Lafões au Portugal, c’est trois ans d’expérimentations sur la restauration forestière qui sont partis en fumée. Au mois de septembre dernier, un de leurs deux sites pilotes a brûlé dans un feu de forêt massif et particulièrement rapide.

Rien d’inhabituel toutefois dans cette région du centre du Portugal, qui subit une sécheresse chronique. En trente ans [1], les saisons des feux se sont allongées de près de 20 % à l’échelle mondiale, en raison du dérèglement climatique, et l’Europe du Sud est particulièrement touchée.

Pour reboiser des zones protégées, brûlées en 2014 et 2017, la communauté de commune a rejoint le projet Life Nieblas en 2020. Conçu aux Canaries et financé par la Commission européenne pour quatre ans, il vise à combiner captation du brouillard (nieblas en espagnol) et restauration forestière.


L’ingénieure forestière Paula Pereira inspecte un arbre.
© Marie-Cécilia Duvernoy / Reporterre

Entre 2022 et 2023, plus de 3 000 pousses de chênes ont été replantées sur les 10 hectares portugais, la moitié en suivant des méthodes de reforestation traditionnelles et l’autre moitié en arrosant les plants grâce à l’eau collectée pendant les brouillards matinaux, fréquents dans la région.

« Après un été très chaud, nos premiers résultats étaient vraiment intéressants », se félicite André Mota, toujours enthousiaste malgré le drame. Alors qu’avec la méthode traditionnelle, où l’arrosage repose principalement sur les précipitations naturelles, il mesurait « des taux de mortalité proches de 100 % ». Cette dernière échoue souvent dans les climats trop secs car les pousses supportent mal l’absence prolongée d’eau pendant leurs premières années.

Des cocons en carton pâte biodégradable

Pour pallier le problème, des grillages individuels ont été installés autour d’un tiers des plants, afin de capter l’eau des brumes matinales. « Le taux de survie est de 60 % environ », se réjouit l’ingénieur. Cette méthode a sa préférence car elle fonctionne sans intervention humaine, donne un peu d’ombre aux pousses en été, mais, surtout, protège des prédateurs comme les sangliers.

Une autre technique testée sur place est encore plus prometteuse : la méthode des cocons, qui a permis d’atteindre des taux de survie de 85 % et 93 % selon le site. Chaque plant est placé au centre d’un réservoir circulaire fabriqué en carton pâte biodégradable. Ces cocons contiennent jusqu’à 30 litres d’eau et sont remplis manuellement tous les 2 à 3 mois. Pendant cette période, l’eau s’infiltre en continu dans le sol.

Ce système a été développé aux Canaries mais sa particularité, ici, c’est que les cocons sont remplis avec l’eau du brouillard collectée sur place.


La parcelle de Carregal do Sal dévastée par un incendie il y a six mois.
© Marie-Cécilia Duvernoy / Reporterre

Sur chacun des sites, 2 à 3 tourelles de métal de 4 mètres de haut se dressent au sommet de la parcelle, recouvertes de filets verts. De simples moustiquaires en plastique qui, ici, ont vocation à attraper les gouttelettes qui s’évaporent de la rivière quelques centaines de mètres plus bas lors des matins humides. Une fois prises dans les mailles du filet, les petites gouttes finissent par ruisseler et être acheminées vers un réservoir de stockage. « Une solution simple et facile », résume le gestionnaire du projet.

Chaque tour capte entre 2 000 et 2 500 litres d’eau par an, une quantité suffisante pour alimenter les cocons en contrebas, à intervalles réguliers, et permettre aux jeunes pousses de survivre aux épisodes secs.


Le réservoir de Carregal do Sal était quasiment plein au moment de l’incendie ce qui l’a protégé des flammes.
© Marie-Cécilia Duvernoy / Reporterre

Inspirés par les aiguilles de pin

En ce jour pluvieux de mars où le brouillard est absent, on en vient à se demander si recueillir les 800 mm de précipitations annuelles ne suffirait pas pour alimenter les cocons pendant les périodes sèches. Mais à l’heure où les pluies sont de plus en plus irrégulières, diversifier les méthodes de collecte d’eau prend tout son sens.

Dans des régions arides où les précipitations sont anecdotiques, capter le brouillard est parfois la seule source d’eau. Des filets à brouillard fournissent de l’eau de consommation dans des régions reculées du Maroc, du Chili et du Pérou par exemple.

Ce n’est donc pas un hasard si, avant d’entamer sa collaboration avec le Portugal, le projet Life Nieblas a été pensé aux îles Canaries, où le climat très sec a incité les habitants à utiliser l’eau du brouillard récoltée par certains arbres dès le XVIe siècle. Dans l’archipel espagnol, les brises océaniques, combinées au relief montagneux, créent un brouillard d’altitude qui représente souvent une des seules sources d’humidité.


Les cocons sont régulièrement remplis avec l’eau du brouillard pour un arrosage continu, même pendant les épisodes secs.
© Marie-Cécilia Duvernoy / Reporterre

Sur l’île de Gran Canaria, qui connaît moins de 80 mm de pluie par an, près de 36 hectares ont été replantés à plus de 1 100 mètres d’altitude dans la municipalité de Valleseco — vallée sèche en espagnol — dans le cadre du projet.

L’équipe canarienne, qui regroupe collectivités et chercheurs locaux, a pu développer de nouveaux prototypes de captation pendant le projet : les filets verticaux ont été remplacés par des rangées de tiges métalliques, inclinées à 45 degrés vers le bas — « un peu comme une brosse à cheveux » décrit Saúl Oliva Cabrera, le coordinateur de Life Nieblas.

L’eau glisse le long des « poils » vers un plateau de collecte connecté à un réservoir. Leur forme est inspirée des aiguilles des pins qui assurent une fonction similaire. Plus robustes que les filets et offrant moins de prises au vent, ces nouvelles structures auraient le double avantage d’être moins chères à installer — car ne nécessitant pas de fondations profondes dans le sol — tout en captant jusqu’à quatre fois plus d’eau. Mais le Portugal devra attendre de nouveaux financements pour en bénéficier.


Après l’incendie, de filets beiges aux caractéristiques de captation plus optimales viennent seconder les filets moustiquaires verts.
© Marie-Cécilia Duvernoy / Reporterre

D’autres équipes de recherche travaillent à optimiser le processus de captation, comme le Frugal Lab dirigé par le physicien belge Denis Terwagne à l’Université libre de Bruxelles. Dans une publication de 2023 dans le journal NPJ Clean Waters, le groupe a montré que certaines caractéristiques des filets permettent d’optimiser le rendement : des fibres plates, autant d’espaces vides (trous) que d’espace occupé par les mailles, et enfin une structure en 3D.

À la suite de l’incendie de 2023 qui a détruit les filets moustiquaires du site de Carregal do Sal au Portugal, ceux-ci ont été remplacés par des filets plus proches de ces caractéristiques optimales. Plus épais et plus denses, ils devraient être plus efficaces.


Les narcisses (en jaune) qui ont valu au site de Carregal do Sal d’être classé Nature 2000 sont de retour six mois après l’incendie. Les installations de collecte de brouillard n’ont, elles, pas survécu.
© Marie-Cécilia Duvernoy / Reporterre

Manque de soutien politique

« La plupart des projets qui partent d’un laboratoire et essaient de trouver les meilleurs matériaux ou d’améliorer la mécanique de collecte de brouillard manquent généralement de financement pour passer du labo au terrain », note Saúl Oliva Cabrera. La recherche a beau être active sur le sujet, ce sont parfois les financements qui font défaut.

Le chercheur espagnol David Corell de l’Université de Valence a étudié les occurrences de brouillard sur la côte méditerranéenne espagnole pendant plus de dix ans, « du nord de la péninsule ibérique, à proximité de la France, jusqu’au sud de l’Espagne en Andalousie » et ses publications scientifiques cataloguent un total de 23 sites prometteurs pour la captation de brouillard.


600 pousses ont été plantées et équipées de collecteurs de brouillard individuels en 2023 à Vouzela.
© Marie-Cécilia Duvernoy / Reporterre

Ses premiers essais de restauration forestière, effectués en 2007 dans la région de Valence, arboraient des taux de survie déjà très prometteurs. « Après dix ans et trois projets de recherche financés par le gouvernement espagnol, on voulait parler aux politiques, leur dire qu’on a cette technologie pour obtenir de l’eau et qu’il faut s’en servir, mais la réponse n’a pas été très encourageante », déplore le chercheur. « Ils trouvent ça intéressant, mais il y a toujours d’autres priorités. La vérité, c’est que ça s’est terminé il y a dix ans et voilà. »

« Les arbres aideront à prévenir les problèmes d’érosion »

À Carregal do Sal, six mois après le feu qui a dévasté le site, une herbe verdoyante a déjà repris ses droits au milieu des tiges noircies. L’ingénieure forestière Paula Pereira découvre avec joie qu’un des chênes du programme repart à la base de l’arbrisseau calciné. L’équipe a décidé de planter de nouvelles pousses sur la parcelle dès la semaine suivante. La communauté de communes prendra l’opération en charge en attendant d’autres financements car le projet européen Life Nieblas s’est officiellement terminé fin 2024.

« Ici, les arbres aideront à restaurer le paysage et à prévenir les problèmes d’érosion. Il s’agit d’une zone qui était autrefois bien adaptée aux espèces de chênes et qui doit aujourd’hui être restaurée pour retrouver son état naturel. Ici, les feuillus sont adaptés au climat et au sol. L’objectif est de rendre cette zone à la forêt », sourit l’ingénieure.



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