«C’est le dernier dimanche du mois », un jour de sirocco où l’on étouffe. Rosa la Milanaise revient avec sa compagne dans la ville de sa jeunesse, Palerme, assister à un mariage. Une découverte pour son amie. Un retour sur le lieu de souvenirs refoulés pour elle. Embarquée avec Clara dans une voiture de location, elle traverse la ville, se perd, s’énerve et finit par s’engager dans la via Castellana Bandiera, au beau milieu du quartier populaire du Nord, où l’on peut voir « un cercueil au milieu des poubelles », « des bouteilles en plastique soudées à l’asphalte, des déchets, des morceaux de verre, des roues de scooter, des persiennes ». En face, Samira l’Albanaise. La ruelle est à double sens, mais si étroite que deux voitures ne peuvent pas s’y croiser. Là, en pleine chaleur, va se jouer pour Rosa comme pour Samira un épisode crucial de leurs vies. La situation est bloquée : l’une et l’autre décident de ne plus céder. Sur rien. Droit de passage inclus. Un duel sans bandidos, sinon deux femmes arrivées au bout de leur capacité de résistance. Ce dernier dimanche du mois, elles ont décidé de rejeter définitivement leurs soumissions respectives.
La Sicilienne Emma Dante est internationalement connue comme dramaturge et metteuse en scène de théâtre. Elle n’a écrit que ce seul roman (2008), qu’elle a porté à l’écran avec succès dans Palerme (2013, disponible en DVD chez Jour2Fête depuis 2014). Une situation, des flash-back, des seconds rôles, et deux femmes à bout de nerfs qui s’affrontent et affrontent leurs démons dans une ruelle de Palerme. Et c’est un tour de force qui enclot toute la violence de la société patriarcale. Rosa est une bourgeoise « branchée », qui s’est élevée dans la hiérarchie sociale après avoir quitté la Sicile quand son père l’a chassée à cause de son homosexualité. Elle déteste les lesbiennes, et là, à Palerme, craint que sa liaison avec Clara ne s’achève. Samira est une vieille émigrée sans papiers ni avenir. Elle est partie d’Albanie après avoir été victime d’un père incestueux, la fille qui en est née a épousé un homme odieux, dont elle a eu trois enfants. Après la mort de cette enfant, Samira est restée dans cette famille hostile, et que l’on dirait sortie d’Affreux, sales et méchants (1976), le film d’Ettore Scola. « La famille Calafiore, c’est un univers, une époque, une souffrance. Une maladie. » À travers des dialogues hauts en couleur, de patois mêlés — dont la traductrice s’est adroitement tirée en optant pour un parallèle avec l’occitan —, Emma Dante décrit avec une grande subtilité la misère, sociale, sentimentale, sexuelle et culturelle. Le sordide le dispute au chaotique dans la verte langue qu’elle a mixée. Ce monde âpre ne laisse aucune place à l’individu. Reste l’exception du jeune Nicolas, le seul à être bouleversé par le destin de Samira, le seul apte à la comprendre parce qu’il est capable, lui, d’exprimer ce qu’il a dans le cœur. Illustré par Oana Lohan, Rue Castellana Bandiera est une réussite romanesque remarquable, polyphonique, bruyante, redoutable. Comme la misère, elle empègue durablement l’esprit.