ESSAIS
• Des Vies océaniques
C’est l’histoire d’un phoque, You, facétieusement baptisé par un groupe de surfeurs fréquentant la même plage de Gironde ; de Zafar, un dauphin qui aimait (trop) se coller aux nageurs ; du rorqual Kalon, échoué en 2022 en baie de Douarnenez ; de l’orque Gladis et ses ouailles, qui se sont mises à chahuter les voiliers sans que quiconque ne comprenne jamais vraiment pourquoi. Dans Des Vies océaniques, l’anthropologue Fabien Clouette retrace la trajectoire de mammifères marins dont la vie s’est entremêlée à celle d’humains, débordant les frontières de leurs espèces.
À travers ces biographies animales, il soulève des questions fascinantes : quelles vies les mammifères marins mènent-ils loin de notre regard ? Quel type de relations peuvent se nouer entre un humain et un cétacé ? Où commence la domesticité, et s’arrête le sauvage ? L’ouvrage nous fait aussi comprendre que parler « d’espèce » de manière indifférenciée, c’est oublier que chaque mammifère marin est doté d’une personnalité propre et d’un rapport unique au monde (et aux êtres) qui l’entourent. – H.C.
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Des Vies océaniques, de Fabien Clouette, aux éditions du Seuil, mars 2025, 240 p., 22 euros. |
• Habiter ensemble autrement
Habiter autrement : nous sommes nombreux à en rêver, mais encore peu à (pouvoir) sauter le pas. Ce copieux ouvrage donnera peut-être des idées et des ailes à certainXIXe siècle — et quelques écarts bienvenus chez nos voisins suisses, allemands ou italiens. Un livre à savourer et à partager avec celles et ceux qui veulent « bâtir l’utopie ». – L.L.
es. Il est le fruit de vingt ans de reportages de deux journalistes de la revue Silence — Anne-Sophie Clémençon et Michel Bernard — aux quatre coins de l’Hexagone, à la découverte de « ces lieux de vie qui réinventent la solidarité, l’écologie et le vivre-ensemble ». Agrémentés de photos lumineuses, les textes nous racontent les grands bonheurs et les petits tracas de ces logements alternatifs. Avec une dimension historique très stimulante — les auteurs sont allés visiter les premières cités ouvrières, bâties à la fin du
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Habiter ensemble autrement, d’Anne-Sophie Clémençon et Michel Bernard, aux éditions Le Passager clandestin, mars 2025, 272 p., 29 euros. |
• La Belle vie
Rendre sexy la décroissance, tel est le défi que s’est fixé Claire Desmares. Paysanne bio, élue Les Écologistes et animant le compte Instagram Amanteverte, l’autrice compile conseils et réflexions sur la sobriété heureuse. Un « manuel d’écologie positive » qui nous invite à prendre le temps, à ouvrir nos sens et à savourer les petits plaisirs du quotidien. Le tout accompagné de recettes et d’astuces, illustré par les photos chaleureuses d’Anne-Claire Héraud. Malgré un propos très « développement personnel » et un poil individualiste, le livre porte un message politique d’émancipation limpide : « Vous insuffler l’envie de consacrer du temps dans votre quotidien pour du non-marchand. » – L.L.
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La Belle vie — Manuel d’écologie positive, de Claire Desmares (texte) et Anne-Claire Héraud (photographies), aux éditions First, mars 2025, 294 p., 29,95 euros. |
• Le Capitalisme est un cannibalisme
L’illustration d’ouroboros, un serpent qui se mord la queue, sur la couverture du dernier livre de Nancy Fraser, n’a pas été choisie par hasard. La thèse de la philosophe étasunienne est que le capitalisme est responsable des crises qui le menacent. Son insatiable appétit l’amène à détruire les conditions mêmes de son maintien : la nature et le travail de care (soin) essentiellement fourni par les femmes, les populations racisées et l’État. Nancy Fraser appelle les différentes luttes à s’unir pour abolir cette organisation mortifère, sans quoi les conditions de vie de toutes et tous continueront à se dégrader inexorablement. Son ouvrage a l’avantage de la clarté et de la pédagogie, même s’il est légèrement surplombant et présente une démonstration un peu répétitive. – É.M.
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Le Capitalisme est un cannibalisme, de Nancy Fraser, aux éditions Agone, janvier 2025, 288 p., 21 euros. |
• Glacier de la Girose, Versant sensible
Pourquoi protéger un glacier des velléités expansionnistes d’une station de ski ? Comment rendre visible le combat de militants qui tentent — avec succès pour le moment — d’empêcher la construction d’un troisième tronçon de téléphérique sur la Girose, au-dessus de La Grave (Hautes-Alpes) ? En publiant les textes de seize scientifiques botanistes, écologues, géographes, urbanistes ou sociologues, cet ouvrage collectif nous plonge au cœur de l’écosystème glaciaire fragile et méconnu. Il réussit à créer de l’émerveillement pour un univers de roches, de moraines et de séracs qui pourrait sembler stérile, mais qui recèle en réalité une faune et une flore insoupçonnées, comme l’androsace du Dauphiné, dont la présence a permis de freiner les travaux d’un téléphérique. Car pour défendre le vivant, il ne suffit pas de batailler sur les chiffres, les analyses économiques ou les modélisations scientifiques. Il faut avant tout s’émouvoir. Et ce livre fait sa part. – L.-A.C.
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Glacier de la Girose, versant sensible, du Collectif Rimaye (texte) et Philippe Mussatto (aquarelles), aux éditions Naturographe, janvier 2025, 176 p., 16 euros. |
• Fermentations
Pas de doute : l’engouement pour les boissons et aliments fermentés (kombucha, kéfir, kimchi, choucroute, levain…) marque le retour en grâce des bactéries, microbes et autres micro-organismes. Après l’hygiénisme effréné du siècle précédent, le XXIe siècle serait celui de la fascination pour le microbiote, les mycorhizes, les vers de terre.
Forte de ce constat, Anne-Sophie Moreau tente de comprendre les ressorts de ce changement de paradigme. La philosophe et rédactrice en chef de Philosophie Magazine s’interroge : est-ce un retour aux recettes de conservation anciennes, détachées de la société marchande ? Un signe d’une peur des éléments extérieurs poussant à des réflexes autarciques et au besoin de retrouver « le confort d’un cocon endogame » ? Ou bien est-ce le symbole de notre capacité à nous régénérer ? Une façon de réinventer nos liens avec le vivant et de recréer des solidarités non marchandes ? Cela nous incitera peut-être à « repartir de zéro pour inventer une nouvelle relation au vivant, féconde et harmonieuse », espère l’autrice. – F.L.
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Fermentations — Kéfir, compost et bactéries : pourquoi le moisi nous fascine, d’Anne-Sophie Moreau, aux éditions du Seuil, février 2025, 272 p., 21 euros. |
• La Doctrine invisible
« Dis, c’est quoi le néolibéralisme ? » Si l’on vous pose la question, vous trouverez dans le livre de George Monbiot et Peter Hutchison des réponses pédagogiques, claires et sérieusement documentées. L’un est chroniqueur écologiste du Guardian — on l’a plusieurs fois lu sur Reporterre —, l’autre est activiste. Ils expliquent bien tant les origines du néolibéralisme que son fonctionnement, et battent en brèche des idées reçues. Ils prêtent une attention particulière aux conséquences écologiques du néolibéralisme, en montrant notamment comment, dès sa formation, le capitalisme s’est développé par l’exploitation sans limites des ressources naturelles. – H.K.
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La Doctrine invisible — L’Histoire secrète du néolibéralisme (et comment il en est arrivé à contrôler nos vies), de George Monbiot et Peter Hutchison, aux éditions du Faubourg, janvier 2025, 256 p., 21 euros. |
LIVRES JEUNESSE
• Naturoscope
Les infographies, ce n’est pas que pour les adultes. Cet album richement illustré promet aux jeunes pousses de l’écologie de comprendre quelques ordres de grandeur sur l’état de notre planète (et de ses habitants). On y apprend que l’ensemble des fourmis pèse aussi lourd que l’ensemble des humains, qu’une baleine bleue est aussi longue qu’un immeuble de dix étages, que certains coraux des abysses ont connu l’époque du pharaon Pépi II, que 30 millions de tonnes de poissons pêchés sont gaspillées chaque année… À mettre entre toutes les petites mains curieuses de la nature. – H.C.
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Naturoscope, de Fleur Daugey (texte) et Chiara Dattola (illustrations), aux éditions du Actes Sud, février 2025, 56 p., 18 euros. |
• Le Carré sauvage
Daphné et Basile vivent en ville, à côté d’une maison en ruine grignotée par la végétation. Mais un jour, patatras ! Un promoteur immobilier se met en tête de la détruire pour la remplacer par un immeuble de bureau sans charme. « Plutôt manger des cactus au petit déjeuner que de laisser faire ça. » Les deux enfants et leurs voisins se mobilisent pour sauver ce carré sauvage. Pétitions, banderoles, plantations pirates de fraises… Une histoire de zad pleine de poésie, servie par des dessins dont les merveilleux détails raviront tous les yeux. – H.C.
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Le Carré sauvage, d’Anne-Hélène Dubray (texte) et Sarah Loulendo (illustrations), aux éditions L’Agrume, mars 2025, 32 p., 16,50 euros. Dès 5 ans. |
FILMS, DOCUMENTAIRES
• Black Dog
À sa sortie de prison, Lang est contraint de rejoindre une brigade chargée de capturer les chiens errants de la ville chinoise de Chixia, logée entre les montagnes lunaires du désert de Gobi. Sauf que voilà : alors qu’il est censé, pour gagner sa croûte, battre et mettre en cages les canidés esseulés, le jeune homme se prend d’affection pour le plus redoutable et recherché d’entre eux, un grand chien noir soupçonné d’avoir la rage. Couronné du prix Un certain regard au Festival de Cannes, ce film poétique touche au cœur et propose une réflexion singulière sur l’amitié interespèces. – H.C.
Un film réalisé par Hu Guan, 1 h 50. En salles depuis le 26 février 2025.
• De la guerre froide à la guerre verte
Durant les années 1960 et 1970, la guerre froide battait son plein, et les États-Unis déployaient leurs forces pour repousser l’Union soviétique. Ils associaient tous les mouvements de contestation sociale au communisme, et les réprimaient chez leurs alliés, les dictatures d’Amérique latine. Ils avaient ainsi mis au point un réseau international de répression des opposants, dit plan Condor.
Le film d’Anna Recalde Miranda fait ressurgir cette histoire oubliée, en partant de l’exemple du Paraguay. Mais la force de son documentaire est d’aller au-delà de cette histoire : elle montre comment, l’épouvantail soviétique ayant disparu, le système répressif s’est mis au service de ceux qui se sont approprié d’immenses superficies pour y cultiver le soja OGM au service des grandes multinationales agroalimentaires. Les indigènes, les écologistes et les paysans sans terre sont maintenant devenus « l’ennemi intérieur », tandis que la forêt luxuriante a été transformée en un désert vert. – H.K.
Un film d’Anna Recalde Miranda, 102 minutes, France – Italie – Paraguay. Au cinéma depuis le 26 mars 2025.
• Le Village qui voulait replanter des arbres
« Oui, allô, c’est Léa Gentilhomme, la technicienne bocage de Roche-aux-Fées Communauté. Vous avez cinq minutes ? » Elle a fort à faire, Mme « technicienne bocage », à Martigné-Ferchaud, commune de Bretagne Sud où a été tourné ce beau documentaire. Pour recréer 15 km de bocage par an dans ce bassin de vie où 97 % de l’eau est devenue non potable, elle arpente les champs, discute avec les agriculteurs pour replanter haies, arbres, de façon à permettre une filtration des eaux — entre autres.
Pour expliciter son action, images d’archives et entretiens divers rappellent les pratiques agricoles depuis le remembrement, et éclairent la profondeur des changements nécessaires en cours, du besoin de formation au paysage à l’essor de l’économie circulaire… Vraiment un bon film. – C.M.
Un film documentaire de Brigitte Chevet (France, 2025, 52 min), visible en replay sur France Télévisions jusqu’au 1er juillet 2025.
• Vivant parmi les vivants
Ni documentaire classique, ni fiction entre humains, ce film est un merveilleux ovni qui place à même hauteur de caméra les mondes animaux non humain et humain, sans nier leurs différences. Les personnages du monde non humain sont Stipa, une jument de Przewalski qui vit ses derniers jours sur le causse Méjean, et Alba, la chienne amie de Vinciane Despret, blanche citadine aux doux yeux questionneurs.
Côté humain, Vinciane Despret et Baptiste Morizot, deux philosophes qui s’entendent comme larrons en foire pour parler de la nécessité, et de la joie, de transformer notre regard sur les autres espèces (vous entendrez parler de « voie moyenne », de mots limitatifs, d’instinct, etc.). Plastique et musicale, la conception du film renforce la beauté de cette exploration inédite, face solaire de la crise écologique en cours. – C.M.
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Vivant parmi les vivants, de Sylvère Petit avec Stipa, jument sauvage de Przewalski ; Alba, une chienne citadine ; et les philosophes Vinciane Despret et Baptiste Morizot (France, 2023, 1 h 35). Diffusion sur Arte le 10 avril 2025 à 23 h 45, puis en replay jusqu’au 8 novembre 2025 sur arte.tv. |
• En attendant les vautours
Ce livre raconte les sept jours où le réalisateur de Vivant parmi les vivants, Sylvère Petit, est resté coincé dans un petit affût du causse Méjean pour filmer le dépeçage du cadavre de Stipa par les vautours, ultime stade de son cycle de vie avant sa régurgitation dans la gueule des bébés oiseaux. Dans une langue de tous les jours, grassement ponctuée, il raconte son « supplice », si mal installé qu’il craint que des racines lui « sortent du cul ».
Dans l’attente, cet aventurier d’aujourd’hui, né dans les années 1980 « au milieu des supermarchés », a laissé ses pensées divaguer, interpellant « Caméra » sur son lourd passé colonial, se souvenant de son histoire de vie et de la transformation des paysages pour mieux interroger notre culture et ses œillères quant au monde vivant : des naturalistes du XVIIIe siècle qui l’ont rangé « dans des petits tiroirs avec une notice » au calendrier de La Poste, en passant par les documentaires naturalistes, le futur du passé, etc. Un livre difficile à lâcher ! – C.M.
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En attendant les vautours — Dans les coulisses du film Vivant parmi les vivants , de Sylvère Petit, préface de Vinciane Despret, postface de Baptiste Morizot, aux éditions Actes Sud, avril 2025, 160 p., 19 euros. |
PODCAST
• Les intelligences animales
Sept heures de podcast sur les intelligences animales (cinq conférences et débats), enregistré lors de la Journée mondiale des intelligences animales, le 4 février, à la Cité des sciences de la Villette à Paris (partie 1, partie 2).
Après la présentation du programme de la Journée par la journaliste fondatrice, Yolaine de La Bigne, vous plongerez dans les abysses avec le biophysicien et auteur des Génies des mers, Bill François. Son plaisir de conter et de surprendre vous incitera sûrement à écouter la conférence suivante sur les animaux de ferme, racontés avec science et tendresse par Sébastien Moro et Virginia Markus, la fondatrice de Co&xister.
Raphaël Jeanson, du CNRS, vous entraînera ensuite « Dans la tête d’une araignée » (attention ! peut nuire à votre habitude de vous en débarrasser d’un coup de talon…) avant qu’un débat sur « L’animal féministe » ne vous convainque de la variété et de la richesse des sociétés animales. Après cette écoute, vous comprendrez mieux encore le profit et le bonheur que l’on pourrait retirer d’une relation plus respectueuse et curieuse des animaux autres qu’humains. – C.M.
EXPOSITION
• La Communauté des cratères (Paris)
Lithium pour les batteries, sable pour le béton, pétrole, gaz… Alors que les États livrent bataille pour le contrôle des ressources — l’Ukraine pourrait signer un accord clé avec les États-Unis pour l’exploitation de ses minerais —, c’est une exposition tout à fait en phase avec l’actualité que propose le Transfo – Emmaüs Solidarité, à Paris. Le lieu abrite une exposition de la designeuse Matali Crasset, intitulée La Communauté des cratères.
On y réfléchit à comment vivre dans les ruines du capitalisme, selon l’expression de l’anthropologue Anna Tsing. Un habiter joyeux, si l’on en croit Matali Crasset, qui a grandi dans un village proche de Châlons-en-Champagne près d’anciennes carrières de craie. L’artiste donne à voir des humains reliés entre eux, qui choisissent d’habiter et de créer des zones de résistance dans les espaces délaissés et rendus inertes par les logiques extractivistes. L’exposition (installations, broderie…) est gratuite, et est l’occasion de découvrir le Transfo, seul lieu culturel de France qui est aussi un centre d’hébergement d’urgence. Ses résidents se relaient pour faire visiter l’exposition aux visiteuses et visiteurs. – E.B.
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La Communauté des cratères — L’Extractivisme de la pensée, de Matali Crasset, jusqu’au 26 avril 2025, au Transfo – Emmaüs Solidarité, 36 rue Jacques Louvel-Tessier à Paris dans le 10e arrondissement. |
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