Découvrez « Le ciel déraciné », la fiction inédite de Sabrina Calvo pour Reporterre


Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables.

Écrivaine et plasticienne, Sabrina Calvo est autrice de nombreux ouvrages explorant des genres variés de fantasy et de science-fiction, porteurs de perspectives anticapitalistes et de revendications transféministes. Son roman Toxoplasma (éditions La Volte, 2017) fut salué et couronné du grand prix de l’Imaginaire et du prix Rosny aîné, tous deux en 2018. Bonne lecture.


“The kids are alright but the kids will get older.” [1]

Kae Tempest

Quand Pip eut fini de parcourir la dernière page du dernier livre composé des dernières feuilles en papier arrachées au dernier arbre, il sentit en lui gonfler l’orage d’un âge nouveau.



Il était entré dans la dernière librairie de la cité avec sa cohorte de bonnets rouges parce qu’il devait prouver aux milices d’adultes du quartier que les enfants aussi pouvaient être de parfaits connards. Pip savait mieux que les autres ce qu’ils faisaient à celles qui refusaient les défis. Il avait vu les cages des souterrains du zoo, les mules sur deux pattes et les colliers, les harnais et les mors dans la bouche. Pip avait précipité frères et sœurs dans ces geôles. Leurs ombres démentes sur les murs hantaient ses rêves.

Des piles de vieux ouvrages jusqu’au plafond de la librairie, poussière et cartons dans l’obscurité débordant de guides, catalogues et romans obsolètes. Pendant que les bonnets rouges vidaient les étagères en riant, Pip choisi un ouvrage au hasard. Il avait l’habitude des symboles et des couleurs sur les écrans, des animations gesticulées et des mots hurlés, mais des mots écrits, si peu. Plus personne n’achetait de livre, plus personne n’en publiait. La plupart avaient fini brûlés dans les grands feux de joie de la libération. Pip n’avait pas connu cette époque, tout cela avait eu lieu bien avant sa naissance. Mais pour l’endormir sa mère lui avait lu une histoire qui n’avait jamais été adaptée pour les nouvelles images. La légende des gardiennes de la reine du ciel. Leurs épées de lumière dressées face aux hordes qui voulaient arracher les larmes à ses yeux — cristaux qui annonçaient les matins heureux dans la grande vallée de nuages.

La vieille libraire sortit de son box barricadé pour leur demander d’arrêter de jouer aux voyous. Elle tenait un vieux matou entre ses bras comme pour se prémunir de leur violence. Les gamins riaient autour d’elle, la piquait du bout du glaive. Elle vit Pip, debout pages ouvertes et chercha son regard. Toi, lui dit-elle, toi tu sais lire ? Pip baissa les yeux. On ne lui avait jamais posé la question. Il eut honte. Honte silencieuse de son héritage, honte de sa mère qui jusqu’au bout voulu lui apprendre. Avant qu’elle ne parte loin au nord pour rejoindre les adultes qui ne servaient plus, elle avait tiré de lui quelques phrases décryptées, puis des paragraphes et des pages entières. Il avait gardé ce secret enfoui par instinct de survie.

Les bonnets rouges attendaient sa réponse. Non, dit Pip en refermant le livre. Non je ne sais pas lire, c’est interdit. La vieille dame se mit à rire. Elle savait les mensonges. Elle jeta un coup d’œil derrière elle — vers le fond de la boutique — puis leva le matou pour se protéger. Mais au signal de leur chef les enfants l’exécutèrent, elle et son pauvre chat. Pip regarda la scène sans rien sentir — il avait fait de la peur son armure.

Laissant les autres jouer, il s’aventura plus profondément dans le dédale. Il avait vu le regard de la libraire avant de mourir — un regard inquiet. Ou une invitation. Tout au fond, dissimulée derrière une étagère, il trouva une autre porte dans un angle en biais. Trois marches anciennes donnaient sur un long couloir penché, puis sur une petite pièce avec fenêtre et table. Derrière des vitres verrouillées, de vieux livres. Pip resta debout plusieurs minutes, en se demandant ce que la vieille avait bien pu cacher ici.

Il parcourut les étagères. Intrigué par une présence, il fracassa le verre pour attraper un pavé à la couverture ornée de ce qu’il crut être du cuir — ça se revendait très bien pour fabriquer la peau des adultes. Quand il tint le livre en main, il comprit qu’il s’agissait d’une matière toute aussi flexible. Sur la couverture il reconnut un arbre à l’envers, ses racines poussant dans le ciel. Il connaissait les arbres. On lui avait appris à les couper à la tronçonneuse dans un jeu vidéo pour construire des colonies sur Mars. Le titre était écrit à la main dans une langue qu’il ne connaissait pas — presque du dessin. Ouvertes les pages épaisses laissèrent s’échapper un chuintement qui ressemblait au vent dans ses poumons, à ce souffle court qui le prenait soudain.

Alors il lut, décodant chaque signe avec toujours plus de facilité — comme une histoire secrète qui remontait du gouffre de désespoir où on l’avait exilé. Il lut l’histoire du dernier arbre. Un frêne. Un arbre sacré, protecteur des enfants depuis le début du monde. Jadis on plantait un frêne à chaque naissance. Et pour guérir la maladie des jeunes enfants on les plaçait dans les fentes des troncs de frêne, on les passait entre les branches pour qu’ils puissent être entourés, choyés, aimés de ces doigts labyrinthes qui les tendaient au ciel en demande d’un miracle. Les frênes étaient là à l’origine des temps, au Grand Jardin, et les frênes étaient les derniers arbres de cette terre — et celui-ci, lui qui fut tué, scié par les grands dirigeants, fut débité et sa peau servit de support à sa propre histoire. Sa mort avait condamné les enfants à être asservis par les adultes.

Pip trembla à ces mots gravés, pris d’une fureur croissante. L’encre bavait et l’ultime page était déchirée, pour laisser à celle qui serait arrivée jusqu’ici d’en choisir le mot final. Lui n’en savait rien. Mais il avait compris que ce dernier arbre avait donné les dernières pages du dernier livre jamais publié. Son sang, ces mots. Que c’était la fin des merveilles, ici, dans la dernière librairie de cette ville maudite. La fin de tout ce qui pu les laisser libres, libres de changer le monde. On leur avait pris la seule chose qui pouvait les faire espérer. On leur avait volé le futur. Ils avaient fait de lui l’instrument de leur ignorance juste parce qu’ils savaient que la vérité triompherait de leur cruauté.

De rage il arracha une page puis une autre et il les dévora, ogre de sa propre colère. Il se gava et en lui la sève de l’encre prit racine au profond de son malheur. Il hurla quand dans son dos se déchirèrent les pans de ses poumons pour libérer les branches et le vent qui devait enfin dévaster ce monde de misère.

*

Il revint dans la librairie chancelant sous le poids de l’arbre qui avait poussé de lui. Les enfants rirent et le plus grand, son rival en autorité, vint le défier : toi, tu n’es plus comme nous. Toi, tu ne seras jamais adulte, alors tu dois mourir. Pip ne dit rien. Dressé debout devant lui, majesté, il s’imposa en se repliant sur sa gorge, en serrant plus fort ces nouvelles branches. Il lui fit jurer allégeance et pour lui sceller ce serment, il déchira une page et lui fit bouffer. Puis il dit aux autres de mettre genoux à terre et de manger ces bouts de feuilles une par une, sur leur langue – émiettées. Elles vous soigneront du malheur, dit Pip.

Elles nous donneront la force de ne plus jamais obéir.

*

Les miliciens les attendaient à la sortie. Ils moquèrent ces enfants boiteux, déformés par les jeunes frênes qui poussaient de leurs colonnes vertébrales en doigts crochus. Ils approchèrent pour les soumettre et les faire se tenir sages. Pour leur dire de ne plus bouger sinon ce serait le zoo mais c’est Pip qui donna le premier coup – sa force décuplée arracha une tête. Les autres enfants leur éclatèrent les genoux pour s’en faire des colliers.

*

Ils avancèrent dans la ville en massacrant joyeusement tous les adultes qu’ils rencontrèrent. Ils libérèrent d’abord les écoles, les cours de comptabilité, de management et de développement personnel. La vie buissonnière fut célébrée en abattant tous les chiffres, toute mesure, toute compétition. Puis ce fut le zoo, les cages ouvertes et leurs geôliers pendus éventrés aux nouvelles souches. Chevauchant les moutons noirs qu’avaient été leurs anciens camarades de classe, les frênes déferlèrent sur les grands quartiers et moissonnèrent dans les supermarchés, dans les boutiques blanches de néons et dans les garages où dormaient les collections inutiles de ces pauvres bouffons. Les adultes et leurs passions tristes d’enfants ratés sombrèrent dans la forêt infinie. Les bourgeons amenèrent couleurs aux yeux du ciel.

Chaque enfant délivré des familles carcérales, des résidences surveillées, fut célébré puis nourrit des pages de la peau de l’arbre sacré. Le sous-bois des frênes fut bientôt grouillant d’oiseaux qui dévastèrent les lignes électriques et chantaient plus fort que tous les sons venus des machines abruties. Chaque page arrachée au tome renouvelait les vœux de ces combattants qui progressaient penchés en ravageant ce qui restait des grands centres commerciaux. Ils mirent le feu à toutes les tours, toutes les villas. Les balles n’entraient plus dans leurs peaux de corne et de lianes tendues. Les derniers défenseurs du régime tombèrent dans la broussaille, dévorés par les fleurs carnivores aux lèvres de boutons rouges. Le commandeur suprême fut écartelé puis recousu en poupée grotesque pour amuser les plus jeunes.

Un jour il n’y eut plus de pages dans le manuscrit et plus aucun adulte pour leur faire la leçon. Pip et les siennes établit la grande forêt là, au bord du nouveau monde : devant le gouffre où l’azur immense devenait mer de nuages. Il s’assit au sommet de la colline, son épée de lumière dressée devant lui pour défier ce monde corrompu, ce monde qui ne connaissait plus le vent dans les saules. Sur le trône d’os des crânes fracassés de tous les PDG, il devint la grande Reine du ciel et elle pleura tout le malheur, le souvenir des hurlements et des vallées pillées, des harpes magiques dérobées et le cristal de ces rivières fossilisées fit scintiller le soleil en reflet sur une vapeur d’eau. Le grand trésor d’un peuple innocent qui devait écrire sur sa peau l’histoire du soulèvement — quand la forêt était née et avait pris appui sur la canopée pour soutenir l’univers où au firmament brillait l’astre qui donne la vie.

Un jour, la reine du ciel devint adulte et ses enfants la dévorèrent pour faire couler la sève au cœur du foyer de la flamme éternelle.


  • Fiction 2 : Rongeurs, par Sylvie Lainé
  • Fiction 9 : Feelin, par Jean-Marc Ligny
  • Fiction 12 : Pirates, par Stéphane Servant

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