Si une lame de couteau placée sur la carotide on me contraignait à m’abonner à un journal, version papier, j’opterai pour le Figaro. Son papier (je ne dis pas ses articles) est de bonne qualité et ses pages nombreuses. Pour moi qui suis bricoleur Le Figaro serait un outil pratique : étalées au sol ses pages évitent de tacher le parquet quand on repeint les murs. Utile aussi pour véhiculer le mensonge, bien qu’ici Le Figaro n’ait pas le monopole. Un dernier bobard m’a attiré l’œil. Il sort de la bouche de Kamel Daoud. Un récidiviste.
Dans un entretien qui n’occupe que deux pages, et c’est bien dommage de restreindre un tel génie qui méritait plus, au détour des lignes il nous dit plaintif :« Alger peut déposer plainte contre Kamel Daoud en France ; la France ne peut même pas envoyer un avocat à Alger » . Notons que cet auteur à de la hauteur, il parle de lui à la troisième personne. Ainsi selon l’écrivain ciblé par une assignation judiciaire en France, c’est « Alger », donc le « régime » qui le pourchasse. Et pas une virgule, un clin d’œil consacré à celle qui le poursuit pour de vrai jusqu’aux rives de la Seine. Cette femme-plaignante existe pourtant, elle s’appelle Saâda Arbane, une suppliciée de la barbarie islamiste des années noires en Algérie. Confortée par de nombreux témoins, la miraculée estime que Daoud a pillé l’histoire de sa vie afin d’écrire un roman goncourisé.
Eclairons le lecteur auquel ont échappé les épisodes du feuilleton de ce Goncourt de circonstance. Rappelons que la femme de Daoud était, naguère à l’hôpital d’Oran, la psychiatre de la rescapée Saâda Arbane. Et Daoud est aujourd’hui accusé de tenir de sa femme les détails d’une vie dont il aurait fait un roman. Le hasard fait parfois nécessité.
S’estimant violée dans son intime, dans sa douleur et son histoire, dans son syndrome post-traumatique, la jeune femme a déposé deux plaintes, à Oran contre Daoud et sa femme psychiatre, l’autre contre le seul Daoud et l’éditeur Gallimard, à Paris.
Rappelons qu’à l’âge de quatre ans l’algérienne la gorge tranchée à, contre tout pronostic, échappé à un coup de grâce donné par le sabre du Groupe Islamique Armé. Gorge . Détruite, elle revit en miraculée. Courageuse et chaque jour « reconstruite » elle continue une vie de femme pleine de pudeur et de sentiments. Et n’entend pas devenir une héroïne de roman. C’est donc avec courage qu’elle a porté plainte. Mais Daoud, Dieu des médias, homme sans vergogne, osant tout, vient se plaindre de ce que la France laisse cette femme, doublement meurtrie par le sabre et son rappel dans un livre, porter plainte contre lui. Dans l’esprit de Daoud -si féministe qu’il a été condamné pour avoir frappé son ex-femme-, il est impossible d’imaginer qu’une Saäda Arbane, puisse seule avoir l’outrecuidance de le contraindre. Conclusion, derrière cette assignation nous devons voir la main ferme et inique du « régime » d’Alger.
Abonné au mensonge, comme d’autres le sont à EDF, Daoud n’a donc peur de rien : il est sûr de ses arrières. N’est-il pas un intime de Macron, un « visiteur du soir à l’Elysée » et le doudou des médias, même « de gauche ». Lui qui ne se lasse pas d’enfourner dans un même hachoir et les Arabes et les Palestiniens. Lui qui doit sa notoriété et sa carrière de « Magrébin utile », à une chronique publiée à propos « des femmes violées par des immigrés à Cologne, au Jour de l’An 2016 ». Alors que « l’information » était un sinistre bidonnage. Donc, voici aujourd’hui la doxa, la « ligne générale » : c’est bien le gouvernement algérien qui cherche querelle à l’intouchable devant le TGI de Paris. Contre l’avis de nombreux caciques d’Alger qui ne souhaitaient pas que les magistrats de l’ancien pays colon mettent ce dossier dans leur balance. Et, pourtant, c’est bien l’unique Saâda Arbane, femme libre, qui a décidé de poursuivre jusqu’à Paris celui qu’elle accuse du vol de son passé ; là où Daoud a pris ses quartiers d’honnête homme. L’interview du Figaro ne contient qu’une seule information, c’est qu’à la hâte Daoud se construit une image de martyr poursuivi par le « régime » algérien. Alors que nous n’avons aucun signe de cette traque. Vous me direz :« Mais, à Oran, Daoud a bien été condamné à une peine de prison ! ». Et c’est exact. Pour avoir battu son ex-épouse. Peine commuée en amende quand il a bien voulu se présenter, en appel, devant le tribunal. Jamais une seule ligne tombée de l’encre de Daoud, à plus forte raison un livre n’ont été censurés. J’allais oublier l’outrage ultime, l’assaut décisif qui a motivé la fuite du Goncourt vers la France : le nouveau Montesquieu a été convié par un patron des services secrets à « boire un café ». Dans l’esprit de Daoud boire un Nepresso était le signe d’ une lourde menace avec odeur de prison. C’est une règle policière connue, avant de jeter un homme au trou, les chefs des services spéciaux l’invite à avaler un petit noir. L’absorption de ce café a transformé Daoud en Soljenitsyne. Ces Algériens sont vraiment sans filtre.
La situation du couple Daoud, pauvre migrant, n’a pas été trop cruelle. Depuis des mois le frère Macron avait délivré, principe régalien, deux passeports tricolores pour les affligés. Davantage, par une bonne fortune tombée à pic madame Daoud se voit nommée Psychiatre à l’hôpital Pompidou, à Paris. « En même temps » cela montre que le Président de la République se soucie des malheureux débarqués d’Afrique. Bonus dans le malheur, le sort carcéral de Sansal vient conforter le statut de martyr de l’écrivain, il se cache dans l’ombre du prisonnier pour donner à croire qu’un sort identique l’attend : la prison. Attendons-nous à voir bouger l’image publique du génie d’Oran jusqu’à celle d’une crucifixion.
Tournée du petit duc, après les cavalcades de « promos » post Goncourt, Daoud vient de nous régaler d’un nouveau volume. Il contient ses chroniques publiées dans la presse, si appréciées de la droite dure et de l’extrême. Et voilà, pour vendre, qu’il ornemente à nouveau les écrans de télévision, comme celui de « C à vous ». Son émission consacrée à Daoud est intéressante puisqu’elle est un test de vérité et d’indépendance. Sur le plateau d’assis que voit-on ? Un Daoud, toujours péremptoire, distribuer sa vérité polymorphe. Jamais interrompu par une question du genre : « Mais dites-nous Kamel Daoud, qu’est-ce que c’est que cette affaire Saâda Arbane, et ce procès qu’elle vous fait ? ». Comme dans les vieux films la réplique tombe : « La question ne sera pas posée ».
Dernier élément répugnant dans cet entretien donné au si complaisant Figaro, l’éternel recours de Daoud à l’image, la vie de Mahmoud Darwich. L’oranais sort du tombeau l’immense écrivain et poète palestinien pour en faire un compagnon de route, le complice de sa pensée d’extrême droite, complice de la colonisation de la Palestine. Et c’est honteux. Dans d’autres textes, pour l’ex-militant islamiste d’Oran (Daoud), Mahmoud Darwich ne se vivait pas comme un Palestinien, mais un homme « universel ». En gros un type comme Daoud. Pauvre Darwich, voilà sa seconde mort. J’ai connu Darwich lors de son séjour à Beyrouth. Il était tout le contraire de cette philosophie que lui prête son biographe faussaire. Mahmoud était un combattant palestinien. Point. Un pur, un dur, emprisonné par Israël de multiples fois et déterminé jusqu’à la mort. Qui a fait partie du Comité Exécutif de l’ OLP, et n’a quitté l’Organisation qu’en signe de protestation face aux mortifères « Accords d’Oslo ». Comme Daoud n’est pas à une errance près, attendons-nous à le voir bientôt nous expliquer, comme Johnny pour le Tennessee, qu’il y a en lui un peu de Mandela, Guevara, Ghandi, Marx, Fanon : ce bâtisseur de vérité est prêt.
Jacques-Marie BOURGET