Allain Bougrain-Dubourg est président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) France. Il est l’auteur de nombreux livres, dont Lettres des animaux à ceux qui les prennent pour des bêtes (2018, éd. Les Échappés), le Dictionnaire amoureux des oiseaux (2022, éd. Plon), le Dictionnaire amoureux de la vie sauvage (2024, éd. Plon).
Qui se souvient du phoque moine des Antilles, du grand pingouin, du ara tricolore ou plus récemment du courlis à bec grêle, tous disparus par la faute de l’Homme ? Puisque l’on semble pouvoir se passer de leur présence, les futures disparitions ne devraient pas nous affecter davantage…
C’est oublier tout ce que l’on doit aux autres espèces. Combien de médicaments ont trouvé leur origine dans le vivant qui nous entoure ? Combien de légumes servent notre alimentation grâce à la pollinisation ? Combien de mangroves nous protègent, de plantes, de mollusques filtrent notre eau courante, de champignons enrichissent les sols ?
Nos élus sont régulièrement informés par les scientifiques du dangereux déclin de cette biodiversité, et des façons de le déjouer. Mais que font-ils ? Sans notre mobilisation, changeront-ils, vu l’ampleur des intérêts économiques en jeu ?
Ignorée et otage
Un constat s’impose : la biodiversité, autrefois endommagée parce que méconnue, devient sinistrée parce qu’ignorée. Nous commençons à prendre conscience du changement climatique, ses effets devenant dramatiquement palpables : inondations à répétition, sécheresses récurrentes, traits de côte agressés sont autant de signaux qui affectent désormais notre quotidien.
Mais quelles conséquences pour nous si les espèces comme le vison d’Europe, l’outarde canepetière ou la tortue d’Hermann, actuellement gravement menacés, s’ajoutent à la sinistre liste des disparus ? À première vue, aucune. Pourtant, selon le rapport Nexus de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) paru en décembre 2024, plus de 40 % de l’économie mondiale repose sur les services rendus par la nature (des sites naturels qui nous offrent des escapades aux forêts qui réchauffent nos foyers).
« On ne pourra pas dire
que l’on ne savait pas »
En quelque quarante ans, ce sont 800 millions d’oiseaux qui ont disparu du ciel européen, surtout du fait de l’agriculture intensive, et de son cortège de produits chimiques, soulignait le CNRS en mai 2023. Le constat se dessinait déjà en 1962, lorsque l’Américaine Rachel Carson publiait Silent Spring (Printemps silencieux). Trois ans plus tard, Jean Dorst, président du Muséum national d’histoire naturelle, écrivait Avant que nature meure — Pour que nature vive, annonçant nos inacceptables incohérences d’aujourd’hui.
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La biodiversité est devenue l’otage de certaines corporations : la Loi d’orientation agricole adoptée le 20 février par nos parlementaires en est une illustration.
L’IPBES, souvent qualifiée de Giec de la biodiversité, ne manque pourtant pas d’alerter les « dirigeants ». Les scientifiques proposent par ailleurs des stratégies de résilience, notamment ceux de l’Office français de la biodiversité (OFB), tout comme les associations.
En résumé, non seulement on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas, mais on ne pourra pas non plus prétendre que l’on ne savait pas comment réagir. Puisque que l’on fait même l’inverse de ce qu’il faut. Deux exemples parmi tant d’autres :
- l’anguille européenne est classée « en danger critique d’extinction » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et la France continue à autoriser la pêche à la civelle (jeune anguille) à hauteur de 45 tonnes (1 kilo de civelle, c’est environ 3 000 poissons) ;
- l’arrachage des haies se poursuit à vive allure, bien qu’on les sache indispensables au filtrage des eaux polluées et essentielles au nichage des oiseaux — on en subventionne d’ailleurs la replantation dans certaines régions.
La nature en deuil
Comme si ce constat n’y suffisait pas, un vent mauvais souffle sur la science. Outre-Atlantique le mot biodiversité est désormais banni, tandis que chez nous, la voix des scientifiques, ces précieux lanceurs d’alerte, tombe dans le vide : a-t-on entendu les biologistes du CNRS et leurs collègues lorsqu’en mai 2023, ils mettaient en évidence la disparition de 60 % des effectifs des oiseaux des champs en Europe ?
On veut faire disparaître les gardiens de la biodiversité (voyez l’Office français de la biodiversité, menacé de tous côtés), on s’accommode d’une terre tombale (avec des sols ultrapauvres), d’un océan naufragé et du retour aux néonicotinoïdes, massacreurs des pollinisateurs.

La Marche vivante pour un printemps bruyant a été initiée par les Scientifiques en rébellion et Extinction Rebellion.
© LPO
En mars dernier, la LPO a symboliquement décrété « La nature en deuil », une manière désespérée de rendre hommage au vivant. Partout en France, de nombreux collectifs ont repris cette démarche solidaire.
C’est pourquoi, le 5 avril, une Marche vivante pour un printemps bruyant (ou plutôt chantant !) a été initiée par les mouvements Scientifiques en rébellion et Extinction Rebellion. À Paris, du jardin des plantes au ministère de la Santé, le vagabondage clamera l’amour de la nature et la volonté de la préserver. Il y sera également dit l’essentiel, si souvent oublié : notre position de « dominants » nous incombe de préserver les plus faibles, nos voisins de planète les bêtes et les plantes.
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