par Mohamed Ghermaoui
Dans mon dernier article sur RI intitulé «L’Iran est dans le collimateur», j’ai soutenu l’éloignement d’une guerre lancée par les États-Unis contre l’Iran. Parmi les raisons avancées, j’ai cité l’incontournable relation entre la Russie, la Chine et l’Iran. C’est une relation de confiance mutuelle basée sur une vision stratégique. C’est une relation de partage de points de vue et de consensus. C’est une relation d’adhésion à un univers tourné vers un destin commun et bénéfique à tous. C’est une relation dont les objectifs sont alignés sur un calcul rationnel et assumé. C’est une relation consensuelle basée sur une coopération stratégique.
Récemment, Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a fait valoir que «Le principe d’amis pour la vie, jamais ennemis, sert de base légale solide pour l’avancée de notre coopération stratégique au plus haut niveau» et qu’un «partenariat global et une interaction stratégique entre les deux pays constituaient une constante, et non une variable, conformément à la ligne fixée par Vladimir Poutine et Xi Jinping». Ces déclarations ont été annoncées lors d’une rencontre récente entre les deux chefs de la diplomatie russe et chinoise.
Dans le langage de la planification stratégique, la sémantique et le sens profond des termes/concepts sont très importants et très significateurs. Le terme «constante» utilisé par le responsable de la diplomatie chinoise Wang Yi pour qualifier la relation entre la Chine et la Russie n’est pas anodin.
Au terme du processus de la planification stratégique, les composantes responsables du système dépositaire s’alignent de prime abord sur un ensemble de constantes/invariants communs et consensuels. Ces constantes, demeurent inchangeables, impénétrables et inflexibles. Elles constituent le socle et l’épine dorsale de la stratégie visionnée. Le terme «principe d’amis à vie» reflète exactement et précisément cette signification et encore une fois n’a pas été cité au hasard.
Toute réflexion stratégique repose essentiellement sur des invariants consensuels décidés par la détermination et l’intelligence des partenaires responsables. C’est une démarche consensuelle et volontariste. Elle décrie et rejette le déterminisme, la prophétie et le fatalisme. Les invariants sont inaliénables, inviolables et sacrés, par contre les programmes d’accomplissement sont souvent réajustés, mis à jour et évolutifs.
Il y a au moins trois paramètres en mesure d’expliquer cette «relation à vie» prononcée par ces trois pays. Primo, le rapprochement historique et géostratégique. Secundo, les trois ont subis des sanctions dures pendant des décennies et étaient la cible number one des péripéties de la guerre froide. Tertio, ils partagent la même vision stratégique qui consiste à préparer l’environnement idoine pour un monde multipolaire. Cette cohésion stratégique constitue sans aucun doute un facteur de stabilité de l’arène internationale et de préservation de la paix, de sérénité et du développement qui profitera à toutes les composantes du globe.
En aucun cas, cette relation ne sera rompue et ne pourra être rompue. Le lien est robuste car justement les raisons sont solides et affûtées et l’avenir commun en perspective est lisible et patent. Toute tentative et réflexion visant à bousculer cette fusion et cette collusion stratégique, intelligente et calculée demeurera un leurre et une illusion. La culture occidentale basée sur le principe de «partager pour régner» qui fantasme sur la cession et la collision de cette imbrication stratégique ne sera certainement pas en mesure de pouvoir titiller et tarabouster ce consentement. Face à cette configuration des faits, l’Occident nostalgique de l’unipolarité ne lésinera certainement pas à envisager toutes les recettes possibles et imaginables pour briser cette alliance. Sauf que personne n’est dupe. La vigilance et la promptitude sont de mise du côté des Chinois, des Russes et des Iraniens.
De par la myriade de déclarations et d’engagements non honorés par les Occidentaux et les fausses informations sur une panoplie de situations, et malgré les récentes évolutions géopolitiques et géostratégiques, le monde entier continue de découvrir d’ignominieuses vérités et à assister à d’odieuses scènes de la part des Occidentaux. Du coup, la méfiance, la circonspection et la suspicion ne peuvent que se développer chez ces trois partenaires.
Le rapport publié le dimanche dernier sur le journal américain New York Times n’est qu’un pavé de plus dans la mare. Ce rapport apparemment très long révèle et dévoile avec beaucoup d’artifices et d’éléments appuyés la participation des Occidentaux et particulièrement des États-Unis dans la guerre de l’Ukraine.
Le rapport rapporte essentiellement les enjeux suivants :
- Le ciblage et la sélection des frappes et la transmission des coordonnées des cibles à détruire.
- La direction des opérations de combats, particulièrement par les Américains et les Britanniques.
- La planification des mouvements de troupes stratégiques à grande échelle des frappes individuelles à longue portée.
- La planification de la contre-offensive de Kiev.
- Le centre de commandement américain de Wiesbaden, en Allemagne, «supervisait chaque frappe de missiles longue portée HIMARS contre les troupes russes».
- L’examen des listes de cibles des Ukrainiens et les conseils sur le positionnement de leurs lanceurs et le timing de leurs frappes.
- Les officiers américains et ukrainiens fixaient les priorités de ciblage : unités, équipements ou infrastructures russes.
Les révélations du rapport de New York Times ne font que confirmer ce que la plupart des avertis ont souligné et mentionné dans la plupart des articles. Poutine l’a souvent exprimé et expliqué clairement. En plus, les États-Unis et leurs laquais n’ont pas seulement livré des armes, planifié militairement les opérations, fourni toutes les informations nécessaires concernant les positions et les avancées des Russes sur le terrain et les coordonnées de cibles etc., ils ont tout planifié depuis au moins 2014 pour écraser et faire saigner la Russie.
La question maintenant qui devrait être posée, c’est pourquoi cet article en ce moment précis ? Pour comprendre le pourquoi, il faut nécessairement se poser la question suivante. À qui profite le crime ? La question serait pour notre cas, quel est l’élément déclencheur ? Réponse évidente : c’est exactement au moment où l’ordre géopolitique de l’espace transatlantique a été secoué par le nouveau venu Trump 2. Personne ne se doutait du rapprochement transatlantique. Au contraire, tout le monde occidental se vantait et claironnait le partage des principes qu’il portait, notamment, en matière de démocratie, de liberté, de droits de l’homme et de liberté d’expression. Ces slogans ont souvent été utilisés pour éventrer les systèmes dissidents et massacrer des populations, en Amérique latine, en Yougoslavie et dans pas mal de pays africains. Les plaques tectoniques ont terriblement bougé sous les pieds des Européens et des anciens des États-Unis depuis le 20 janvier 2025. Les déclarations incessantes de Trump et ses collaborateurs n’ont pas seulement concerné l’aliénation et le mépris des anciens alliés, plus particulièrement l’Europe, mais il s’est montré viscéralement ouvert à un rapprochement stratégique avec la Russie. Certains parlent de réajustement stratégique. C’est certainement ça qui a provoqué l’écriture de cet article en ce moment crucial. Pour les incrédules et les initiés des options stratégiques, une question se pose, au-delà de la crédibilité et la justesse de ce soi-disant réajustement stratégique. La question est : quel est l’intérêt de Trump dans ce rapprochement ? On ne peut démêler cet écheveau que si on analyse la dynamique historique, les faits réels et les objectifs à long termes.
L’histoire nous enseigne que les Américains et leurs sbires forment farouchement un bloc suprémaciste, hégémonique et méprisant. La Russie a toujours été une cible de confrontation pour eux. Dans tous les rapports des entités de réflexions stratégiques occidentales et particulièrement américaines, le Rand corporation à titre d’exemple, mentionnaient que la Russie et la Chine étaient des cibles à ébranler. Seulement, une guerre a été déclenchée en Ukraine entre l’Occident et la Russie. La Russie sort gagnante de cette guerre de haute intensité et démontre sa supériorité écrasante et implacable devant l’Occident. Concernant maintenant les objectifs stratégiques, il est juste intéressant de souligner l’irréfutable et l’indubitable robustesse de ces objectifs et particulièrement les invariants. Ces objectifs et ces invariants sont souvent exprimés par les responsables de ces pays.
Étant données ces constatations, on peut explorer deux scénarios, soit Trump est un homme de bon sens et pragmatique, c’est à dire il a bien compris l’enjeu ou soit il est en train d’échafauder une issu satanique, cataclysmique et hystérique. Le deuxième est pour moi infondé et improbable, sauf pour les esprits psychopathes, déchaînés et déboussolés. Le deuxième est plutôt vraisemblablement le plus probable. Mais pas tel que supposé et manipulé par Trump. Je m’explique.
Rappelons que le rapprochement USA-Russie s’est fait au détriment des Ukrainiens. Trump s’est aligné sur toutes les positions de Poutine. En dépit de toutes ces concessions, Poutine n’a pas bougé d’un cran de ses aveux concernant cette guerre. Il continue de camper sur ses objectifs depuis le début de l’opération spéciale. Poutine continue à soutenir ses objectifs.
- La libération totale des quatre oblasts occupés partiellement.
- La démilitarisation, la dénazification et la neutralité de l’Ukraine.
- Le non entré de l’Ukraine dans L’OTAN.
- Le refus de la présence des membres de L’OTAN sur le sol ukrainien une fois le cessez-le-feu convenu.
- L’illégitimité du président actuel de l’Ukraine et la nécessité d’engager le processus électoral pour une nouvelle élection présidentielle.
Face à cette intransigeance, Trump et ses collaborateurs continuent leurs supputations. Comme dirait l’autre, l’empire ne pleure pas, il calcule. Et à mon avis, Trump va continuer à osciller entre ses objectifs préconçus et la dure réalité qu’il va découvrir au fur et à mesure. La seule et unique option sur laquelle il ne va pas céder, c’est justement les invariants convenus, dont essentiellement le projet transactionnel du grand Israël. Un lobby extrêmement puissant et extrêmement riche et des donateurs archi milliardaires ont remis des sommes colossales pour que la mission soit accomplie sans ambages.
Néanmoins c’est avec beaucoup de tristesse, d’abattement et de désaveu que l’on constate le délaissement et l’ignorance de ce qui se passe dans plusieurs endroits dans le monde, notamment à Gaza et en Cisjordanie, au Yémen, en Syrie, au Liban, au Soudan, en Roumanie, en Slovénie, en Géorgie, etc.. Mais le massacre et le génocide qui se passe à Gaza et en Cisjordanie est hors limite, insensé, inhumain, amoral et pathétique. Tous se passe devant nos yeux. Le monde entier assiste en direct à ce massacre. En plus, Trump ne cesse de provoquer les Iraniens en les menaçant d’une guerre sans pitié s’ils ne cèdent pas sur le dossier nucléaire. Encore un faux-fuyant pour soulager les ambitions des néoconservateurs.
Dans l’article «Les conseillers de Trump lui mentent-il au sujet de l’Iran», Mike whitney écrit : «J’ai affirmé à plusieurs reprises que lancer une attaque contre l’Iran entraînerait une défaite catastrophique pour l’armée américaine. J’en suis convaincu pour de nombreuses raisons, dont la principale est ma conviction de longue date que le porte-avions est une relique obsolète d’une époque révolue qui ne survivra pas à une guerre contre un adversaire de même niveau ou presque». Il précise encore que «Ce fut une catastrophe totale, sans parler de l’humiliation choquante pour les stratèges du Pentagone… Le problème est que, si l’armée américaine est considérablement affaiblie depuis son apogée en 2002, les Iraniens sont nettement plus redoutables dans tous les domaines…» pour conclure : «J’aimerais croire que les gratte-papiers du Pentagone ont «retenu la leçon», mais je suis convaincu que ce n’est pas le cas. Et si les États-Unis tentent de faire la guerre à l’Iran à ce stade avancé du dénouement de l’empire, je m’attends à ce que les résultats réels soient au moins aussi désastreux que lors de la simulation d’il y a plus de vingt ans».
Certes les Américains ou plutôt les néoconservateurs ne reculent en rien devant la nécessité de préserver leur hégémonie et leur suprématie pathologique et symptomatique. Mais je pense par contre que Trump et son équipe rapprochée ont bien assimilé les leçons. La suprématie de l’armement russe et les performances économiques, technologiques et de même en armement de la Chine sont sans équivoque et donne à réfléchir avant de se prononcer ou de prendre des décisions majeures.
Certes, Trump s’engage sur plusieurs francs, mais à peine entamé ces décisions, un vent enflammé et embrasé de boomerang lui souffle sur les oreilles, le secoue et l’oblige à réviser ses notes. Hier, sa décision sur les droits de douane records et drastiques, entre 20% et 50% à l’encontre des dizaines de pays étrangers a déclenché l’émoi et l’agitation à la bourse de New York et ce qui va suivre est beaucoup plus terrible. L’Europe a dénoncé cette tromperie et a exhorté une réplique. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen a exprimé son malaise face à cette décision unilatérale en affirmant que : «Nous avons été trompés par notre plus ancien allié», tout en précisant que les «conséquences désastreuses pour l’économie mondiale» et que «des millions d’emplois et les économies les plus vulnérables seront impactés». Il n’y a pas que les économies vulnérables qui seront impactées, toutes les économies du monde le seront, à des degrés différents bien sûr. S’il y’a une seule chose qui est claire même pour les non avertis en macro-économie et en économétrie, c’est l’impact direct de la hausse des droits de douanes sur l’inflation (la hausse des prix).
Conclusion
L’alliance stratégique entre la Russie, la Chine et l’Iran est une constante, un invariant et surtout pas une variable d’ajustement. Cela relève des choix incontournables et non des variables destinées à juste titre à être manipulées et orientées de façon à réaliser les objectifs stratégiques fixés. Les invariants et les constantes sont immuables contrairement aux variables de conjoncture (variables de court terme) et de tendance ou structurelle (variables de moyen terme). De surcroît, les réajustements des décisions annoncées par Trump et ses collaborateurs vont s’opérer à tous les niveaux. Aussi bien au niveau des politiques publiques qu’étrangères. Je pense même que des réajustements stratégiques avec la Chine vont se dessiner bientôt sur la scène internationale, contrairement à ce qui se développe dans la plupart des analyses faites sur les perspectives géostratégiques. Ces conjectures s’appuient sur l’idée que Trump essaie de se rapprocher de la Russie pour garantir sa neutralité dans la guerre au Moyen-Orient qui se prépare et pour briser son alliance avec la Chine. Je pense que les esprits échaudés vont bientôt se rafraîchir et certainement changer de cap pour s’imprégner de bon sens et de réalisme. Je pense que les choix géopolitiques et géostratégiques sont bien dessinés car le train des prémisses de la multipolarité a quitté la gare et a pris son élan et il serait présomptueux de prétendre l’arrêter et même le ralentir. Ce n’est sûrement pas un TGV comme le prétend notre bien aimé Pepe Escobar à mon sens, mais c’est un train qui va doucement mais sûrement.