Réinventer le travail salarié, une utopie concrète


Clapiers et Montpellier (Hérault), reportage

Les pieds dans la boue, Fred récolte les derniers choux-fleurs de la saison. Quelques serres plus loin, Aïssatou plante ses premiers piments. À dix kilomètres de là, dans un bureau cosy, Nicolas planche sur un nouvel aménagement paysager, tandis qu’à l’autre bout du département, Julie organise une nouvelle formation en intelligence collective. Leur point commun ? Tous et toutes sont salariés de la même entreprise, Terracoopa.

Créée en 2012, cette structure originale fait partie des quelque 160 coopératives d’activité et d’emploi (CAE) existant en France. Ces sociétés permettent aux porteurs et porteuses de projet « de développer [leur] activité tout en ayant une protection sociale — retraite, chômage », selon la fédération des CAE. Un modèle unique en son genre, qui « crée du commun autour du travail, à contre-courant de l’idéologie individualiste dominante », estime Julie.


Nicolas est un des paysagistes de la coopérative montpelliéraine.
© David Richard

Comme Fred et Nicolas, elle a été embauchée pour une durée indéterminée, via un contrat pour « entrepreneur salarié associé » (ESA). Chacun et chacune mène son activité de son côté, mais les chiffres d’affaires sont mis en commun. Ils sont ensuite reversés sous forme de salaires, en prenant en compte les cotisations sociales. Environ 10 % de leurs recettes sont réservées à la coopérative, pour financer son fonctionnement.

Un espace collectif de test agricole

Car Terracoopa n’est pas qu’une simple plateforme permettant de transformer des volumes de ventes en fiche de paye. Elle emploie une équipe de comptables et trois référentes, chargées d’accompagner les 65 membres dans le développement de leur activité. La particularité de cette CAE spécialisée dans les métiers de l’agriculture et de l’environnement, c’est un espace de test agricole de dix hectares, où l’on peut venir s’essayer au travail paysan.

Un dispositif particulièrement apprécié par Aïssatou : « Cela permet de se lancer en faisant des investissements minimes, explique la maraîchère tout en repiquant des pousses de gombos. Surtout, on s’entraide : ma serre a été endommagée par le vent, et les collègues sont immédiatement venus m’aider à la réparer. »

Lire aussi : « Les fermes collectives répondent à la crise de l’agriculture »

Après trois ans à tester le maraîchage, Fred est désormais ouvrier agricole et salarié de Terracoopa. Il occupe un hectare du terrain commun, partage tracteur, motoculteur et autres outils avec ses voisins. Il participe aussi aux chantiers collectifs organisés pour entretenir le lieu – notamment la construction de précieuses clôtures contre les sangliers. Une expérience qui ravit l’ancien animateur professionnel : « L’agriculture ne peut pas se vivre seul », estime-t-il.

Collectiviser la charge mentale

De son côté, Nicolas, le paysagiste, apprécie de « se délester de la charge mentale liée aux tâches administratives » : ces dernières sont prises en charge par les comptables de la coopérative. Il a aussi été conquis par l’aspect collectif du projet. Lui d’autres entrepreneurs salariés de son domaine – comme des jardiniers et des élagueurs – organisent des formations, répondent ensemble à des appels d’offres. Ils ont également rédigé une « charte de l’arbre et du paysage », afin de faire reconnaître leurs pratiques écologiques.

De quoi « changer notre rapport au travail », estime Julie. Cette formatrice en intelligence collective a rejoint Terracoopa pour cette dimension politique. « Ce sont des lieux où on expérimente la coopération, souligne-t-elle. Ils permettent de sortir de l’isolement de l’entrepreneuriat, d’une vision compétitive, et de créer des espaces d’échange sur notre rapport à l’argent et nos pratiques professionnelles. »


Maxime teste l’activité en association avec Fred (à g.), un ancien animateur désormais membre de la coopérative.
© David Richard

Une analyse partagée par l’économiste Justine Ballon : « La CAE permet une conception du travail qui dépasse celle qu’on pourrait avoir dans une entreprise classique », remarque-t-elle. Pour cette ancienne entrepreneuse salariée, le travail n’est ainsi plus uniquement marchand et productif, il revêt une dimension « communautaire » soudée par l’entraide et de la convivialité, et une dimension démocratique à travers la vie coopérative.

Une goutte d’eau ?

Ce modèle émancipateur peine pourtant à se déployer. Reconnues officiellement depuis une loi de 2014 [1], les 160 CAE de l’Hexagone emploient environ 12 000 personnes aux métiers divers : menuisiers, coiffeurs, consultants en informatique… En comparaison, l’Urssaf recensait 4,6 millions de travailleurs indépendants en 2023.

Ces structures restent une goutte d’eau dans l’océan de l’ubérisation. La faute à un déficit de notoriété, selon Caroline Lacoëntre, directrice de la Fédération nationale des CAE : « La BPI, France travail et les chambres de commerce nous connaissent mal, explique-t-elle. Elles n’orientent pas forcément les porteurs de projet vers nous. » Il s’agit par ailleurs d’aller contre « un discours très prégnant qui valorise l’entrepreneuriat individuel, observe l’économiste Nathalie Magne. Rejoindre une coopérative d’entrepreneurs peut donc sembler contradictoire. »

Alors que les créateurs de micro-entreprises peinent souvent à se tirer un revenu décent, il faut également accepter de transformer une partie de son chiffre d’affaires en cotisations sociales et en contribution pour la coopérative. Cerise sur le gâteau de la précarité, les membres d’une CAE ne peuvent pas bénéficier d’un certain nombre d’aides publiques — comme la dotation jeune agriculteur pour les paysans — fléchées vers des entrepreneurs individuels.

Chute des aides publiques

La balance sociale penche pourtant du côté du modèle coopératif. D’après une enquête « Revenus & temps de travail »] publiée en 2016, le revenu mensuel moyen d’un entrepreneur salarié était de 910 euros nets. C’est peu, mais presque le double du revenu moyen des auto-entrepreneurs, qui « ne cotisent à rien » rappelle Caroline Lacoëntre. Les entrepreneurs salariés s’ouvrent eux des droits au chômage et à la retraite.

Autre obstacle au déploiement des CAE, leur pérennité économique. Terracoopa fonctionne avec un budget annuel de 300 000 euros — qui permet notamment de payer les salaires de cinq emplois à temps plein ou de louer des bureaux — abondé par les contributions de ses membres et les subventions.

« Ces dernières années, avec l’inflation et la crise de la filière bio, le chiffre d’affaires de certains a baissé, et donc leur participation au pot commun aussi, résume Nicolas. Dans le même temps, les aides publiques ont chuté. »


Des semis prêts à être mis en terre sur un domaine de Clapiers, près de Montpellier.
© David Richard

Même si l’entreprise n’est pas en danger, des réflexions sont en cours pour retrouver un équilibre. Un cas loin d’être isolé, confirme Justine Ballon : « les CAE sont difficilement pérennes dans le monde capitaliste et néolibéral. Elles produisent plein de choses qui ne sont pas d’ordre marchand », observe-t-elle.

Accompagner les entrepreneurs, former à la coopération, créer de la convivialité… Caroline Lacoëntre plaide elle pour un maintien des subventions, afin de soutenir « l’utilité sociale des CAE, qui permettent le développement d’activités économiques sur un territoire ».

S’opposer à la logique des plateformes

Malgré tout, les coopératives tracent leur chemin. Terracoopa va fêter ses treize ans, tandis que Coopaname — une CAE parisienne employant 500 personnes – a soufflé sa 20e bougie l’an dernier. Et même si elles aimeraient se déployer plus facilement, les CAE n’entendent pas non plus être une réponse à tous les maux de la société.

« La coopération est un projet politique »

En 2020, un rapport commandé par le gouvernement préconisait le recours à ces structures pour les travailleurs des plateformes numériques. Une idée critiquée par les acteurs du secteur, qui refusent de masquer le système d’exploitation de ces travailleurs.

« La coopération est un projet politique, rappelait alors la coopérative Smart dans un article d’Alternatives économiques. Ce projet ne consiste pas à composer avec les plateformes prédatrices afin de leur procurer un alibi à moindres frais : il consiste à les combattre ! »

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