
Il a inspiré nombre de films célèbres (Le Plus Sauvage d’entre tous, Martin Ritt, 1963 ; La Dernière Séance, Peter Bogdanovich, 1971 ; Tendres Passions, James Brooks, 1983…), il a coscénarisé Le Secret de Brokeback Mountain, tourné par Ang Lee (2005), il a précédé Pete Fromm ou Jim Harrison dans le nature writing, il a été largement couronné dans son pays : il reste pourtant en France l’un des grands méconnus de la littérature américaine d’aujourd’hui. La réédition en collection de poche d’Adieu Cheyenne (1963), l’un des livres les plus discrets de Larry McMurtry, réparera peut-être cette étonnante indifférence, ou injustice, ou ignorance… Adieu Cheyenne, c’est une sorte de Jules et Jim de l’Ouest américain, qui raconte, des débuts de la première guerre mondiale aux années qui suivent la seconde, la passion entre deux cow-boys et une jeune fille, Molly, qui va de l’un à l’autre, porte un enfant de chacun, puis épouse un troisième larron. On est au Texas. Gid est un fermier, Johnny à l’occasion travaille pour lui, parfois ils se saoulent ensemble, parfois ils se battent, le triangle amoureux n’abîmera pas leur amitié. Trois parties, trois récits : à vingt ans de distance, chacun prend la parole, donne sa version de leur histoire, de la jeunesse au crépuscule. Situation de vaudeville ou de tragédie, c’est selon, que McMurtry dépeint à hauteur d’homme (et de femme), laissant les comportements exprimer avec une grande subtilité les élans et les doutes des héros, dépassés par la complexité de leurs propres sentiments. Ainsi, Molly semble suivre en toute liberté son désir, sans se soucier du regard d’autrui, et fera des choix qui pourront sembler mystérieux…
Œuvre élégiaque, en demi-teinte, Adieu Cheyenne (porté à l’écran par Sidney Lumet en 1974) est une parfaite introduction aux romans les plus monumentaux de McMurtry, dont le plus célèbre, disponible en coffret également chez Gallmeister, est la tétralogie Lonesome Dove (1985-1997), chef-d’œuvre de la littérature western. Choisir pour cadre l’Ouest sauvage, le nord-ouest du Texas et plus précisément la ville d’Archer, où il est né en 1936, permet aussi à McMurtry de s’interroger sur la perte du sentiment de la ruralité, l’expansion des villes, l’isolement de plus en plus grand de ceux qui se rattachent au mode de vie des pionniers. Il est l’un des romanciers qui auront le mieux su donner vie à cette Amérique des grands espaces puis des petites villes. Il n’y a nulle nostalgie dans sa vision, plus proche de celle de Sam Peckinpah que de celle de John Ford, démythification, démystification, souvent cruelle, de la légende de l’Ouest. « Nous nous sommes battus dans le mauvais camp. Nous avons tué tous les gens qui rendaient ce pays intéressant… », dira à la fin de son épopée l’un des héros de Lonesome Dove. Mais McMurtry ne s’égare pas dans le commentaire. Ses paysages, son rythme, son humour puisent aussi aux sources des grandes sagas américaines, chez Fenimore Cooper, Henry David Thoreau ou John Dos Passos.