Excellente entrée en matière pour ce Diplo de janvier 2026 : M. Trump, pirate des Caraïbes (par Christophe Ventura) : La « doctrine Monroe » revient en force en Amérique latine, assortie d’un « corollaire Trump ». Objectifs des États-Unis : restaurer leur domination continentale, repousser l’influence chinoise, mettre la région au service des priorités intérieures définies par la Maison Blanche. Vassalisées, les droites locales gagnent du terrain, et jubilent. »
Benoît Bréville et Pierre Rimbert font l’Éloge du papier à l’heure du déluge numérique : « Comment dissiper le brouillard de données, de nouvelles, d’images qui grésille sans trêve sur nos écrans ? Une méthode révolutionnaire, quoique vieille de deux millénaires, pourrait bien offrir un asile aux déserteurs de la guerre de l’attention. Ses vertus stupéfient ses usagers ; son pouvoir affole la Silicon Valley. »
Le dossier de ce mois-ci est consacré à l’ère des répressions : Libertés d’association ou de réunion, syndicales ou universitaires, de conscience ou d’expression : depuis plusieurs mois, un peu partout en Europe, le pouvoir passe à l’offensive. En France, il cible les habitants des quartiers populaires, qui peinent déjà à faire valoir leurs droits les plus élémentaires. Les autorités britanniques enferment les défenseurs de la Palestine, tandis qu’en Nouvelle-Calédonie, Paris criminalise toute forme de contestation. L’exception devient la règle, l’état d’urgence l’ordinaire, sans qu’aucun contre-pouvoir n’y fasse réellement obstacle. Tout cela au nom d’une sécurité érigée en impératif, mais réduite à ses acceptions militaires et policière.
Pour Philippe Golub, Thucyclide a bon dos : « Une provocation de la première ministre japonaise au sujet de Taïwan a ravivé la perspective d’un conflit en Asie de l’Est. Aux exercices militaires sino-russes répondent les manœuvres de l’Archipel et de son allié américain. Même si les démonstrations de force ne valent pas déclaration de guerre, le feu couve. Pour certains, l’affrontement armé entre Washington et Pékin serait inévitable.
Eva Thiébaud demande pour quoi les EU relancent le nucléaire civil : « L’intelligence artificielle va-t-elle conduire le secteur de l’énergie à la surchauffe ? Les essaims de microprocesseurs qui propulsent les robots conversationnels consomment en effet une quantité d’électricité faramineuse. Aux États-Unis, les investisseurs se ruent sur tout ce qui peut produire du courant. Microsoft envisage le redémarrage de la centrale de Three Mile Island, quarante-six ans après l’accident… »
Ambre Bruneteau et Corentin Léotard nous disent qu’en Hongrie l’élection se gagne au village : « Solidement installé au pouvoir depuis 2010, le premier ministre hongrois Viktor Orbán se voit défié sur son terrain de prédilection : la ruralité. Son rival Péter Magyar, issu comme lui du Fidesz, représente désormais la droite libérale proeuropéenne et tente de briser l’hégémonie du camp national-conservateur en arpentant les petites communes, clé des élections législatives d’avril prochain. »
Anatole Liéven évoque Verdun-en-Dombass : « Il n’est pas rare dans les conflits armés qu’un grand nombre de soldats meurent pour la prise de territoires dont l’importance stratégique est secondaire, comme ce fut le cas pendant la première guerre mondiale. Le contrôle de la région de Donetsk constitue une exigence non négociable pour la Russie comme pour l’Ukraine. Ce nœud gordien n’est pas tranché, et la guerre continue. »…
… Et Sébastien Gobert la République oligarchique d’Ukraine : « Des enquêteurs ukrainiens révélaient en novembre l’existence d’un vaste système de détournement de fonds dans le secteur de l’énergie. Ce scandale trahit la persistance d’une corruption endémique en dépit de la guerre, qui semblait affaiblir les clans politico-financiers. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, ces derniers ne cessent de se reconfigurer, malgré les promesses gouvernementales. »
Pour Arnaud-Julien Thomas, le Sodan est devenu l’épicentre de la souffrance humaine : « La prise de la ville d’Al-Fashir par les Forces de soutien rapide (FSR), le 26 octobre dernier, et les exactions qui l’ont accompagnée ont rappelé aux médias occidentaux l’existence et l’intensité de la guerre civile soudanaise. Souvent présenté comme le produit d’une rivalité entre deux chefs militaires et leurs factions, le conflit intéresse aussi des puissances étrangères, qui cherchent à en tirer profit et entretiennent à leur manière la dynamique d’affrontement. »
Eugénie Mérieau voit un ogre dans son miroir : « Le 19 août 2025, M. Emmanuel Macron qualifiait son homologue Vladimir Poutine d’« ogre » et de « prédateur ». Selon lui, notre nation doit se préparer à défendre ses valeurs – démocratie, liberté, tolérance – contre le modèle illibéral de Moscou. Y compris militairement. À en croire le président, rien de commun entre France et Russie. Pourtant, l’examen des institutions des deux pays révèle quelques troublantes parentés. »
Frédéric Lordon et Sandra Lucbert recherchent le lien entre le capitalisme et le psychisme : « Faut-il avoir du temps à perdre pour s’intéresser de nouveau à la psychanalyse ! Elle avait disparu des radars, nul ne s’en plaignait vraiment. Longtemps considérée comme une pensée et une pratique de l’émancipation, elle avait réussi jusqu’à ce tour de force de se faire détester par la « gauche de l’émancipation ». Le fait est qu’elle y avait mis du sien – dérives sectaires, hermétisme, et surtout : passage par bataillons entiers du côté des forces de l’ordre symbolique, par exemple caution « scientifique » de la Manif pour tous et de son « Une famille, c’est un papa, une maman ».
Tandis que Mathilda Audasso se demande si la psychanalyse est bourgeoisie : « « Une analyse, ça coûte cher. » Cette idée occupe une place centrale mais ambivalente au sein de la psychanalyse. Pour certains psychanalystes, de fait, l’implication des patients serait d’autant plus forte que le prix à payer pour la séance constitue un coût financier. Par là, il faut sans doute comprendre que le travail des résistances (l’ensemble des causes conscientes ou inconscientes qui font que l’on n’a pas toujours envie d’aller mieux) suppose précisément qu’on n’ait pas toujours envie d’aller voir le psy, ou bien qu’on le fasse un peu par-dessus la jambe. Des analystes concluent de ce principe non sans fondement une sorte d’équation : si les séances coûtent cher, l’envie sera plus forte de les mettre à profit. Le raisonnement se retrouve encore aujourd’hui dans la production théorique psychanalytique et dans les lieux de transmission de la psychanalyse. Il légitime les honoraires élevés de certains analystes ou bien des augmentations de prix soudaines au cours de la cure. »
Mikaël Faujour débusque l’esthétisme impérial : « En Amérique latine comme ailleurs, la guerre froide a aussi été menée sur le terrain culturel. Le Cubain José Gómez Sicre (1916-1991), qui joua un rôle éminent dans ce domaine, préférait présenter ses préoccupations comme purement artistiques. « Mon rôle de commissaire d’exposition et de critique, expliquait le dirigeant de la division arts visuels au sein du département des affaires culturelles de l’Organisation des États américains (OEA) de la fin des années 1940 à 1976, a consisté à orienter, (…) présenter et promouvoir de nouveaux artistes d’Amérique latine. Dans le meilleur des cas, pour établir un nouveau standard de valeurs artistiques, aider à définir un nouveau canon. »
Nicolas Vieillescazes a compté cinquante nuances de nuances : « L’air est vicié. On étouffe. Sur les réseaux sociaux, les esprits s’échauffent, les invectives fusent. On n’y échange plus des arguments, on se crispe sur des positions hermétiques. On ne s’entend plus penser. Inquiet de la « twitterisation du débat intellectuel », Jean Birnbaum, thérapeute en chef au Monde des livres depuis quinze ans, a conçu une méthode révolutionnaire, à base d’« exercice[s] simple[s] ». Par exemple, « quand vous êtes en désaccord, même violent, avec quelqu’un, essayez de considérer que l’autre, même s’il paraît être un troll absurde, pourrait avoir un point de vue valable ». Refusez de « voir le monde en noir et blanc ». Ou essayez l’« humour », l’ »autodérision ». Ainsi vous acquerrez le « courage de la nuance ». Ces profonds exercices spirituels, chacun peut les pratiquer chez soi le samedi matin, muni du livre ainsi intitulé, tout en sirotant un matcha réparateur. Si cela ne suffit pas, leur inventeur les décline aussi sous la forme de conférences (payantes) et de podcasts (payants). Il y élabore une « constellation de sensibilité et de vigilance » composée d’auteurs animés du même « refus d’être assignés à résidence » : l’immarcescible Albert Camus, antidote à Sartre-le-dogmatique, Raymond Aron et son « intraitable éthique du doute », Georges Bernanos, dont la « foudroyante lucidité » l’a conduit à rompre avec le camp monarchiste, Hannah Arendt, « extrêmement chaleureuse avec les étrangers » dès l’âge de 3 ans, Roland Barthes, privé de « la plus modérée des érections » pendant son séjour en Chine maoïste… Ces auteurs ont « payé cher » leur rébellion. Depuis cinquante ans, elle leur vaut d’être cités à tout bout de champ par des cohortes d’éditorialistes et d’intellectuels médiatiques à qui ils n’avaient rien demandé.