Huile la plus utilisée au monde dans l’alimentation humaine, l’huile de palme n’en finit pas de faire parler d’elle. Très souvent décriée pour les problèmes écologiques qu’elle suscite, notamment au niveau de la déforestation, elle représente également un enjeu sanitaire et social. Pourtant, des alternatives existent.
Poule aux œufs d’or pour l’industrie, l’huile de palme engendre toutefois beaucoup de débats. Elle est un symbole de l’alimentation ultra transformée mondialisée et génère des milliards pour l’industrie au prix de la biodiversité et des droits humains. S’il existe des possibilités locales plus respectueuses, l’usage de cette huile questionne nos habitudes de consommation, nos modes de vie et appelle à une décroissance choisie.
Un empire bâti sur la déforestation
Originaire d’Afrique de l’Ouest, le palmier à huile a été exporté en Asie du Sud-Est dès les années 60. Et c’est d’ailleurs dans cette zone géographique, en particulier en Indonésie et en Malaisie, que se concentre l’essentiel de la production mondiale. 85 % de celle-ci est en effet basée dans ces deux pays.
Problème, à l’endroit où se situent aujourd’hui ces immenses monocultures, se trouvaient autrefois de vastes forêts tropicales ainsi que d’importantes tourbières. Or pour faire place nette, les industriels n’y sont pas allés par quatre chemins ; les arbres ont alors été rasés au bulldozer ou pire encore, brûlés pour gagner du temps et de l’argent. Quant aux tourbières, elles ont tout simplement été drainées pour être asséchées, ce qui a davantage favorisé les incendies. Et ce type de procédé se poursuit toujours aujourd’hui, à mesure que l’expansion de cette culture prolifère.
Un poison climatique
Or, procéder de cette manière n’est pas sans conséquence pour la planète et ses habitant·es. Il s’agit d’abord d’une immense production de gaz à effet de serre : en premier lieu par la destruction des arbres – réservoirs de carbone – mais aussi par les conséquences du feu qui dégage évidemment une quantité colossale de dioxyde de carbone.
Même si l’huile de palme n’est pas la seule responsable, il est tout de même intéressant de noter qu’elle a grandement participé à faire de l’Indonésie le cinquième pays le plus émetteur de CO² au monde entre 1850 et 2021. Enfin, le transport de l’huile de palme à travers la planète contribue également à ce problème.
La biodiversité en plein effondrement
Mais ce n’est pas le seul désastre engendré par cette déforestation. En effet, la première victime est probablement la biodiversité locale. En rasant leur habitat, les industriels mettent en péril de grands mammifères dont le cas le plus connu est sans doute celui de l’orang-outan aujourd’hui en voie d’extinction, en grande partie à cause de ce phénomène. Entre 2005 et 2021, Bornéo en a ainsi perdu pas moins de 150 000 spécimens.
Mais ce n’est pas la seule espèce en danger car toutes sortes de plantes, d’animaux et d’insectes ont vu leur population largement décliner. Au total, pas moins de 193 espèces déjà considérées comme menacées seraient affectées.
Monoculture et pesticides au programme
Les brûlis et les coupes rases des forêts sont déjà extrêmement nocifs pour la fertilité des sols et la vie qui s’y trouve. Mais l’emploi abondant de pesticides et d’engrais chimiques, dont certains peuvent être très dangereux, comme le Paraquat (interdit depuis 2007 dans l’UE), ne fait qu’aggraver la situation.
En plus de nuire à la faune indigène, ces intrants chimiques polluent également les sols, l’air et les nappes phréatiques, ce qui impacte nécessairement les populations concernées et affaiblit durablement les écosystèmes locaux.
Le fait d’avoir massivement opté pour la monoculture pour planter les palmiers est aussi un poison considérable pour les régions intéressées. En effet, un écosystème naturel est composé de dizaines de végétaux différents qui fonctionnent en symbiose avec les espèces animales en surface et en dessous. À l’inverse, les monocultures appauvrissent la terre et la biodiversité, et favorisent les maladies et les incendies.
L’huile de palme durable n’existe pas
Pour redorer leur blason concernant leur usage de l’huile de palme, certaines entreprises se sont adossées à des labels comme la certification RSPO qui promettent une culture durable et respectueuse de la planète. C’est le cas du géant italien Ferrero qui a récemment déclenché à nouveau les débats avec le lancement d’un « nutella végane ».
Pourtant, ce type de label a été largement décrié puisqu’il ne permet absolument pas d’assurer que la production actuelle est réalisée dans des conditions décentes pour l’environnement. RSPO n’interdit par exemple pas la déforestation, ni les brûlis, ni les pesticides les plus dangereux. Dans les faits, la traçabilité de l’huile de palme est aujourd’hui très compliquée à établir, y compris avec des labels.
Des conditions de travail effroyables
Enfin, l’huile de palme n’est pas seulement un problème environnemental au niveau mondial. Sur place, les populations sont aussi particulièrement touchées, surtout les salarié·es directement concernés. Ainsi, Amnesty International dénonce dans un rapport la situation déplorable des ouvrier·ères des grandes firmes de cette industrie.
Les employé·es – qui peuvent être aussi des enfants – subissent même du travail forcé, sous peine de se voir sanctionné·es. Dans les exploitations, on doit effectuer des journées interminables et harassantes pour des salaires de misère tombant parfois jusqu’à 2,50 dollars par jour.
Un enjeu sanitaire
Cet emploi, qui exige souvent de grimper à plus de vingt mètres de hauteur, expose les ouvrier·ères à de graves dangers pour la santé : risque physique, exposition aux pesticides et inhalation des fumées toxiques des brûlis.
Pire, ce ne sont pas seulement les travailleur·euses qui sont touchés par cette pollution, mais également les autochtones, proches des sites. Les grandes exploitations industrielles ont d’ailleurs aussi des conséquences sur la vie locale puisqu’elles dépossèdent de leurs terres les petites fermes et détruisent le tissu social en accaparant tout.
« Et même si l’huile de palme n’est intrinsèquement pas plus nocive qu’une autre pour la santé, son abus peut tout de même conduire à des problèmes cardio-vasculaires. »
Enfin, en bout de course, les consommateur·ices finissent par ingérer ces résidus de substances toxiques, y compris ceux interdits en Europe. Et même si l’huile de palme n’est intrinsèquement pas plus nocive qu’une autre pour la santé, son abus peut tout de même conduire à des problèmes cardio-vasculaires. De fait, c’est surtout son association répétée aux produits transformés et à l’alimentation industrielle en général qui lui vaut une aussi mauvaise réputation.
Une mine d’or pour les industriels
Si malgré tous ces problèmes majeurs les industriels continuent de fabriquer de l’huile de palme de manière croissante, c’est encore une fois une histoire d’argent. Ce marché représentait en effet à lui seul 67 milliards d’euros dans le monde en 2023. Et d’ici dix ans, si rien n’est fait, il pourrait bien dépasser les 100 milliards.
Il faut dire que les palmiers produisent beaucoup sur peu de surface. En ajoutant à cela le fait que la main d’œuvre des pays où elle est réalisée coûte extrêmement peu cher, on comprend pourquoi elle est définitivement la favorite des géants de l’agroalimentaire.
D’autant que son huile résiste aux hautes températures, rancit peu et reste solide à température ambiante. Pas étonnant qu’elle équipe 50% des produits d’un supermarché occidental – des biscuits aux pâtes, en passant par certains carburants.
Une question d’indépendance
Interdire totalement l’huile de palme serait contre-productif. Dans les zones tropicales propices, cultivée à petite échelle par des structures locales pour leur subsistance – sans déforestation massive – elle reste viable.
Importer cette huile en France tempérée l’est tout autant, sauf rares micro-exploitations d’outre-mer à usage local. Transporter ce produit sur des dizaines de milliers de kilomètres est un non-sens et aggrave la crise climatique.
Enfin, dépendre de quelques États producteurs expose aux crises : la guerre en Ukraine avait ravagé les rayons des supermarchés français d’huile de tournesol, rappelant l’impératif d’autonomie alimentaire.
Quelles alternatives ?
L’hexagone, ou tout au moins l’Union européenne, a pourtant toutes les cartes en main pour cultiver sur son sol bon nombre de plantes capables de remplacer cette huile dans nos assiettes : tournesol, soja, pépin de raisin, colza, lin, olive, etc.
Pour autant, il est tout de même juste de rappeler que l’huile de palme dispose d’un avantage certain sur ses concurrents ; celui de réclamer beaucoup moins d’hectares d’exploitation. Or, si la France cessait de consommer de l’huile de palme, il faudrait, en l’état, augmenter les surfaces de production d’autres végétaux.
Pour éviter cette conséquence fâcheuse, la clef serait donc tout simplement de réduire notre dépendance à l’huile en général, notamment en diminuant l’usage de nourriture transformée. De fait, dans ce secteur, comme pour la plupart des sujets environnementaux, la solution se trouve sans aucun doute dans la sobriété.
– Simon Verdière
Source photo de couverture : récoltant en Indonésie – Wikimedia Commons
